EMPIRE HUMAIN ET RÈGNE ANIMAL

…colore vario circumnotatis insignibar animalibus « Âne antiquité
(j’étais décoré d’animaux dessinés tout autour).
Métamorphoses, Livre XI
Apulée
   D’aussi loin que l’homme a des souvenirs, ce ne sont que des fragments entassés, amassés, collectés enfin et dont on prend bien soin — autant que faire ce peut — de dater les éléments. Naît ainsi l’Histoire qu’on lit dans le fur et à mesure du Temps prédéfinit dans lequel on range lesdits fragments. L’Histoire elle-même dans son ensemble inachevé, s’expose au regard tel un cabinet de curiosités, muséum, qui nous explique preuves à l’appui par les objets qui la composent ce que nous sommes parmi l’hétéroclisme savant : le sujet connaissant, centre du monde autour duquel tout le reste est chosifié, y compris donc — il suffit de voir les bestiaires, les herbiers, les collections colorées d’insectes minutieusement épinglés et étiquetés — les animaux.
D’où le sentiment, légitime « naturellement », en tout cas légitimé et légiférant, que l’humanité est le parangon de la création, le nec plus ultra, qui seule désormais et par la force de sa sublime intelligence possède le don d’avancer ou plutôt dirait-on encore aujourd’hui, même si le terme est galvaudé, de progresser. Il n’y a pas si longtemps dans ses calendriers, l’on pouvait lire chez le philosophe historien Raymond Aron(1) que « […] l’évolution arrêtée dans le règne animal se prolonge dans l’humanité. » Hormis l’homme plus personne n’évolue. La découverte darwinienne du principe de survie de la vie se retourne contre tous les êtres vivants sauf l’homme, qui se voient relégués au triste rang de « choses figées ». Descartes n’est pas loin qui pensait l’animal comme dénoué d’âme (mais qu’est-ce que l’âme ? — la sensation, la perception, le sentiment ?) et totalement dépourvu de détermination, de libre arbitre, pis : de capacité à souffrir. Pourtant n’importe quel médecin, au moins déjà dans l’entre deux guerres, aurait dit que souffrir est un moyen efficace pour survivre. Depuis l’antiquité d’Aristote et le zoon politikón plaçant l’humain comme seul capable de société (au sens de polis, la cité), l’animal en général, s’il existe, avait été dévalué dans l’inanimé intérieurement parlant puis transformé en objet mécanique, en automate. Avec ça, selon le plus grand philosophe du XXème siècle, « Le saut de l’animal vivant à l’homme parlant est aussi grand, sinon plus, que celui de la pierre inanimée à l’être vivant. »(2) . La comparaison est flatteuse… pour l’homme cela va de soi. L’animal, lui, est plus que jamais chosifié. C’était bien parti, entre-temps pourtant, lorsque Condillac, arguant sur la question qui nous taraude tous, écrivait des bêtes : « Elles n’ont donc aucune idée de la mort ; elles ne connoissent la vie que par sentiment ; elles meurent sans avoir prévu qu’elles pouvoient cesser d’être ; et, lorsqu’elles travaillent à leur conservation, elles ne sont occupées que du soi d’écarter la douleur. »(3) Probable que tous les animaux n’ont pas la même « idée » de la mort, de leur mort, mais alors pourquoi s’attardent-ils chez certains auprès d’un congénère défunt, ou bien chez ceux qu’on dit domestiques, manifestent-ils du chagrin quand leur « maître » est décédé ?
   Il faut revenir à l’Antiquité, à l’étymologie, avec Elisabeth de Fontenay qui dans Le Silence des bêtes (1998) nous rappelle que « animalis, « qui respire », lequel vient d’animans, « qui possède le souffle », ces mots traduisant le grec empsuchon et psuchè. », l’on n’a pas toujours exclu l’animal de l’affect dont on se targue ensuite pendant des siècles d’être seuls détenteurs.
   C’est qu’enfin, tout est question d’empire et de règne. Les civilisations qui se succèdent fonctionnent ainsi, à la différence près de l’ère moderne (et contemporaine) qui s’arroge à la fois la couronne du règne, et n’a de cesse jusqu’aux limites physiques du réel, d’étendre son empire. Celui de l’homme s’étale au détriment du règne dont il est issu : le règne animal. Il va même jusqu’à négliger l’autre règne indispensable à l’équilibre écosystémique, le règne végétal. Cela fait penser en termes d’histoire, aux arguments politico-économiques (donc aux intérêts très particuliers qu’ils défendent) d’une époque pas si lointaine, celle de l’européannocentrisme colonial. Le sociologue Toqueville écrivait au XIXème siècle à propos de cette question : « Ne dirait-on pas, à voir ce qui se passe dans le monde, que l’Européen est aux hommes d’autres races ce que l’Homme lui-même est aux animaux ? »(4) Distinction entre les hommes qu’aujourd’hui, mis à part quelques retardataires patentés, personne n’accrédite plus.
Alors il y a les coups de gueule des penseurs qui imaginent si un beau jour les bovins se rebellaient et fonçaient dans le tas… et d’écrire : « Avec l’accroissement des connaissances, les animaux seront toujours plus près des hommes. Quand ils en seront aussi proches qu’aux anciens temps mythologiques, alors, il n’y aura presque plus d’animaux. »(5) Utopie, science-fiction ? comme dans les romans de Cordwainer Smith (Les seigneurs de l’instrumentalité) où il n’existent plus qu’une symbiose et des hommes-animaux, animaux-hommes?
En attendant, il faut lutter d’empathie et de savoir, pour défendre ceux d’entre nous les vivants que l’on exploitent encore massivement comme de simples choses inertes, comme matériaux. Si ce combat doit être celui de tout à chacun, il doit aussi être celui des philosophes et des métaphysiciens, de sorte que, dans le catalogue, la bibliothèque, la cartographie, comme on voudra bien appeler l’éventail fascinant des étants, les animaux n’y soient plus ni dans leurs écosystèmes respectifs ni, par-dessus-tout, dans leur chair et leur individualité, fragmentés. « Les choses matérielles sont fragmentables parallèlement à l’extension qu’implique leur essence. Hommes et bêtes par contre excluent toute fragmentation. Hommes et bêtes ont une localisation dans l’espace, même l’instance psychique qui est la leur a tout au moins, en vertu de sa fondation eidétique dans le somatique, une insertion dans l’espace. »(6)
   Laisser la place qui est la leur, dans le règne, et en abandonner l’empire.
M.
(1) Introduction à la philosophie de l’histoire, 1938.
(2) Martin Heidegger, Les Hymnes de Holderlin, la Rhénanie et le Rhin, cité par Jean-Christophe Bailly dans Le parti pris des animaux.
(3) Traité des sensations / Traité des animaux, 1755.
(4) Luc Ferry et Claude Capelier : La plus belle histoire de la philosophie. (2013)
(5) Elias Canetti : Le territoire de l’homme. (1942-1972)
(6) Edmund Husserl, Recherches phénoménologiques pour la constitution (1912-1928).
Publicités

Un mot à dire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s