ANEU LOGON – ÉBAUCHE D’UNE PENSÉE POUR L’ÊTRE QUI NE DIT MOT

 ÉBAUCHE D’UNE PENSÉE POUR L’ÊTRE QUI NE DIT MOT
Omne individuum sit species infima

Gorille

   D’emblée convient-il de lever l’équivoque d’un tel intitulé. Que veut-on faire : penser pour quelqu’un, c’est-à-dire « à la place de », et si oui pour qui ? - A moins qu’on veuille penser vers un autre, vers autrui ; et qui donc est cet autre ?
   S’il est des êtres humains privés de la parole, par fait de nature ou de culture, ce n’est pas d’eux dont il est question. Car, outre la répression qui peut être exercée sur un humain, ou un groupe d’humains aussi vaste soit-il, il reste toujours une possibilité d’être entendu. Le développement de multiples langages à l’intérieur de l’humanité culturelle au sens large autorise un fleurissement de communications diverses qui, si elles ne sont pas comprises immédiatement, peuvent l’être dans un laps de temps relativement court par le biais de la traduction. Le monde humain est ainsi fait - il est culture - qu’il est tellement chargé de symboles, qu’après des millénaires il n’est pas improbable de réapprendre un langage, une langue et par conséquent une culture et une histoire, tandis qu’elles ont disparu depuis des lustres. Gilbert Durant dans L’imagination symbolique, nous rappelle que pour Ernst Cassirer il se trouvait que l’homo sapiens n’est en définitive qu’un animal symbolicum. Ainsi donc, il y a toujours moyen pour l’espèce humaine de s’entendre entre elle. D’ailleurs quand elle « ne s’entend pas » elle se comprend tout de même, et l’on pourrait dire « et inversement ». Il n’en va pas de même dans le rapport entre l’homme et l’animal. Ce dernier, si l’animal au sens large existe – l’animalité peut-être ? –, est pourtant doué d’expression, de symbolisme aussi, il perçoit, ressent et traduit à sa manière tout comme nous le faisons les situations, émotions, etc. qu’il rencontre dans la Nature dans toutes les activités auxquelles il se livre et est livré. Il élabore alors dans un long procès historique évolutif toutes sortes de stratégies de survies propres à assurer prédation et reproduction, ou bien dissimulation et évitement. Le malheur des animaux dans toute cette histoire, c’est que l’humain, fort d’observer qu’il est le seul à avoir véritablement pris conscience de ses langages et techniques avec le potentat d’en améliorer en permanence l’efficacité, ce dernier s’arroge par là même le droit de décider pour les autres espèces animales ce qui est bon pour elles, en vertu de ce qu’il juge d’abord bon ou nécessaire pour lui. Comme personnes ne parle l’homme hormis l’homme et que « qui ne dit mot consent », nos cousins plus ou moins proches dans l’évolution font les frais de leurs vies de l’hégémonie humaine. C’est pour eux, vers eux, que s’adresse un penser qui interroge ce qui est mais qui ne se dit pas.

*

   Ça ne date pas d’hier que les hommes se figurent être des êtres supérieurs. Ainsi pour les stoïciens : « Particulièrement l’animal n’est pas autant que l’homme, tout au moins, lié au feu cosmique, au pur technikon, à ce feu artisan qui découpe toutes les choses, qui les assemble et qui leur donne une signification. »[1]
   Pourtant, le monde en tant qu’espace de symboles propres à donner du signifié, à défaut de signifiant, appartient complètement aux animaux, aux vivants différents de l’homme ; et ils lui appartiennent réciproquement. Effectivement, dans le monde comme interrelations les choses et les êtres signifient pour les êtres. Il se peut bien qu’une mobylette ne signifie pas grand-chose à un chien ou plus encore à la puce qu’il a sur le dos. Que les objets et les êtres du monde qui ont une signifiance pour l’homme sans en avoir pour des vivants non humains ne veut pas dire que pour les animaux rien ne signifie rien. C’est une nouvelle fois faire preuve d’un anthropocentrisme borné que de croire que « être-au-monde » n’est l’apanage que de l’Homme. Etienne Bimbenet parle à ce propos de la douteuse « assomption d’une humanité de plein droit… »[2]. Car il faudrait s’interroger sur ce que cela signifie que d’être humain ? tant pour nous bien plus que pour les autres vivants qui n’auront à voir en nous que des prédateurs ou des proies, voire de la « famille ». Parce qu’il n’y a pas que l’homme pour adopter l’animal. Les animaux eux aussi s’acceptent et se témoignent de l’affection, y compris quand ils ne sont pas de la même espèce - y compris quand ils pourraient être des ennemis mortels. A contrario, Bimbenet stipule bien que la technologie et l’économie sont allées si vite que nous, leurs inventeurs, n’avons pas pu suivre. Nous avons conçu des aires de vie difficilement vivables, quand ce n’est pas carrément invivables : « Nous sommes les héritiers d’une série d’adaptations anciennes, ce qui signifie que nous sommes parfaitement adaptés pour vivre dans la savane africaine et comme chasseurs-cueilleurs, au sein de plus petits groupes n’excédant pas deux cents individus, mais beaucoup moins pour vivre dans un ville moderne et postindustrielle. »[3]
   Ainsi apparaît-il que l’Homme, fort de se saisir du monde comme d’une vaste mallette à outil à la manière d’une phénoménologie heideggérienne, est probablement bien plus démuni, bien plus dévasté (au sens d’être en retrait de la vastitude) que ne l’est l’animal à cause qu’il ne s’exprime pas en terme de parole. « Tandis que l’homme a toujours devant lui le monde, se tient toujours et seulement « en face » (gegenüber) et n’accède jamais au « pur espace » du dehors, en revanche l’animal se meut dans l’ouvert, dans un « nulle part sans rien ». » nous explique Giorgio Agamben dans L’Ouvert ; De l’homme et de l’animal.[4] Celui qui parle, celui qui se vante de posséder le seul vrai langage, est donc en définitive celui qui, parce qu’il cause, parce qu’il passe son temps à parler de ce qu’il voit, habite et vit, n’y vit pas tout à fait, n’y habite justement plus et peine à le voir.
   La vie animale, dépouillée des oripeaux artificieux dont elle aurait pu être affublée si par hasard la Nature l’avait désignée pour être à la place que l’Homme occupe au monde, n’a pas de problème existentiel. Elle peut sembler absurde, insensée, nulle, pour tout un chacun qui continue de croire l’Homme comme une perfection, il n’en demeure pas moins que la vie animale s’appartient en plein. « Le vrai problème existentialiste n’est pas que sa vie n’a aucun sens et qu’elle soit absurde, mais qu’elle s’inscrive au contraire au plus profond d’elle-même dans le développement et l’extension du vivant. »[5] Et l’on peut compléter le propos démontrant que celui qui parle s’est perdu, c’est la nécessité qu’il y a aujourd’hui (encore) à rappeler quel est l’élément fondamental de l’éthique et du droit pour tout être vivant. Cet élément fondamental c’est : « — la prise en compte des intérêts de l’être, quels que puissent être ces intérêts — doit, suivant le principe d’égalité, être étendu à tous les êtres, noirs ou blancs, masculins ou féminins, humains ou non. » (p.72 in La Libération Animale). Peter Singer a raison. C’est on ne peut plus simple de respecter les autres vivants lorsqu’on comprend qu’ils ont exactement comme nous ce besoin impérieux de s’épanouir en vertu de ce qu’ils sont.[6]
   On peut alors jouer avec les découvertes en biologie et ajouter au « plus l’organisme est complexe, plus il est libre » de François Jacob[7] que plus il est libre plus il prive autrui de liberté. La preuve en est. Témoin l’incompréhension pathologique de l’essayiste Philippe Murray qui, toujours content de jouer les troubles faits, si souvent à juste titre, tombait littéralement dans la critique la plus anthropocentrique et réactionnaire. Le progrès n’est pas où on le croit. Ça, Murray l’avait bien compris. Néanmoins dans sa traque des sottises du siècle, il en oubliait totalement (le savait-il ?) que les animaux sont des êtres sociaux, sensibles, très complexes, et qu’ils méritent de conserver leur liberté. La fine lame romancéro-journalistique, au sujet de l’opposition de la culture et de la nature, toujours aux limites de la misanthropie (qu’il franchisait tous les jours), avait peur pour l’humanité, peur qu’elle s’abêtît :
   « Ce n’est pas moi, par exemple, qui réclame qu’on fasse bénéficier au plus vite les grands singes des droits de l’homme, en affirmant que rien de véritablement pertinent ne les différencie de nous ; ce sont les antispécistes qui considèrent le spécisme, c’est-à-dire le fait de distinguer l’espèce humaine de l’espèce animale, comme un crime comparable au racisme. Certes, les derniers vestiges du simple bon sens paraissent encore retarder leur triomphe, mais qui peut jurer que demain l’opinion publique ne sera pas prête à réclamer le vote de lois antispécistes calquées que celles qui répriment le racisme ou l’antisémitisme ? Qui peut dire qu’il n’assistera jamais à la création d’un délit d’animophobie ? Pour le moment, je me borne à constater, à travers mille exemples (effacement des frontières entre communication verbale et non verbale, entre silence et musique, entre musique et bruit, entre dehors etdedans, entre privé et public, etc.), un désir encore diffus mais général d’immersion dans l’animalité impersonnelle et informelle, une envie pour ainsi dire océanique de retomber dans l’immanence d’où nous étions jadis sortis ? »[8]
   — …édifiant ou simple provocation ?…
   Force est de constater que cette parole permet à l’Homme de penser tous les contresens et de s’autoproclamer Roi du monde. Rien d’étonnant alors, ni rien de nouveau sous le Soleil, lorsque Martin Heidegger, le grand philosophe du XXe siècle, décrit l’Homme comme étant le berger de l’Être. Dans le tome II de L’Obsolescence de l’Homme, Günther Anders le dit très bien (p.277) : « […] ce rôle que Heidegger nous a encore attribué de façon très biblique, c’est-à-dire très anthropocentrique — un geste par lequel il a démesurément surévalué « la place de l’homme dans le monde » […] » ; car au fond, nous n’avons pas tant de différence que ça avec nos cousins mammifères. Et pourtant ils payent de leurs vies par milliers de millions chaque jour leur ressemblance et leur stupéfaite docilité.
   Au penseur aujourd’hui oublié Roger Garaudy et auteur, entre autres, deMarxisme du XXe siècle, qui écrivait que l’homme peut prendre en charge l’évolution dont le moteur n’est plus la nature, l’affrontement bestial d’intérêts concurrents, mais la culture, la connaissance des fins et des moyens du développement humain[9], nous pouvons répondre et affirmer que cette prise en charge ne pourra pas se faire sans une éthique du vivant, une compassion pour ce qui vit, au risque d’être esseulés absolument par notre propre parole qui ordonne.
   Que l’homme prenne en charge son évolution, il est indéniable que cela lui revient de droit et qu’il ne peut pas en être autrement. C’est tout autre chose que de transformer tout son environnement et d’en saccager une bonne partie en passant. Parce qu’avant que la fameuse prise en charge puisse se faire sans heurt, l’homme a assurément besoin des éléments de la Nature desquels c’est parce qu’il n’est pas complètement sorti que ces tentatives envers eux s’avèrent désastreuses. Empressé, maladroit, cupide, il se tire tous les jours une balle dans le pied.
   Froidement, le corps philosophique se rallie peu à peu à la cause animale, et plus timidement encore en France qu’ailleurs. Le pays des Droits de l’Homme peine à se reconnaître aussi en pays des Droits de l’Animal. Tout de même, en 2005 dans Nous autres modernes, Alain Finkielkraut avançait d’un petit pas léger mais lucide : « […] il ne voit que les opérations et non le malheur des bêtes. Son attention à la machinerie se paie d’une cécité complète à ce qu’elle machine. » (p.279). Plus récemment, c’est Michel Onfray qui a affirmé ce qui semble être une sympathie pour la cause animale, le véganisme… bien que se déclarant « croyant mais pas pratiquant ». Et il croit que relâcher les animaux dans la nature sera la perte de l’homme. Comme s’il leur restait encore de quoi inquiéter qui que se soit, incapables de se nourrir par eux-mêmes ni de se reproduire naturellement !
Félin en cage   Durant ce temps, ceux des êtres qui n’ont pas la parole, ces aneu logon[10], continuent d’être exploités avec une méthode et une fin : la torture et la mort.
   Nous qui sommes complexes et libres, devons nous rappeler sans cesse, si nous désirons conserver l’autosacrement d’être les plus élevés de la création – après tout pourquoi pas ? – nous rappeler le long processus qui a conduit à cette situation qui fait que, contrairement aux vivants dissemblables, nous n’avons plus les pieds sur Terre.
   Fruits de cette dynamique évolutive, nous n’avons pas toujours été ce que nous sommes à présent. Nous sommes faits de ce que nous avons été quand nous étions plus proches des autres vivants. La vieille sentence religieuse en latin peut ainsi être réinterprétée à la lumière de nos connaissances actuelles. Chaque individu contient en elle les espèces les plus basses. Omne individuum sit species infima. On ne peut donc pas, sans être indécent ni injuste, mépriser, fouler au pied ce de quoi nous sommes fait lorsque ça n’est pas en nous.
   Pour conclure, il faudra faire un choix. Ou toujours déprécier ou toujours aimer. Les deux à la fois ne peuvent être dits :
   « Y’a-t-il quelque chose de plus dégoûtant que la sentimentalité envers les plantes et les animaux, de la part d’une créature qui, dès l’origine, a vécu au milieu d’eux comme leur ennemi le plus acharné et qui, finalement, prétend auprès de ses victimes affaiblies et mutilées à la délicatesse du sentiment ! Devant cette sorte de « nature », le sérieux convient d’abord à l’homme, si c’est un homme qui pense. »
Friedrich Nietzsche – Aurore
« Réflexions sur les préjugés moraux »
  M.
   [1] In Deux leçons sur l’animal et l’homme, p.57 – Gilbert Simondon.
   [2] p.14 in L’animal que je ne suis plus, Étienne  Bimbenet.
   [3] Ibid p.97.
   [4] p.92 in op. cit.
   [5] p.179 in L’animal est l’avenir de l’homme, de Dominique Lestel.
 [6]  Martha C. Nussbaum rappelle quant à leur épanouissement « […] il appartient aux animaux d’y pourvoir par eux-mêmes. », in Philosophie animale, recueil de H. S. Afeissa.
   [7] p.207 in La Logique du Vivant (une histoire de l’hérédité).
   [8] In Essais, p.1342.
   [9] p.32 in op. cit.
   [10] p.379 in L’Obsolescence de l’Homme, tome II – Günther Anders

 

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