SUR « LES NOURRITURES » – FLORAISON DE LA POLITIQUE HÉDONISTE DE CORINE PELLUCHON

FLORAISON DE LA POLITIQUE HÉDONISTE DE CORINE PELLUCHON
    Si vous n’êtes pas habitué au langage philosophique n’ayez crainte. Précis, bien documenté, accessible, cet essai est un must du genre en faveur d’un hédonisme renouvelé, d’un humanisme rayonnant ses meilleures valeurs éthiques comme un soleil éclairant toutes formes de vies.
LES NOURRITURES de C. Pelluchon   Au niveau du militantisme, de l’engagement citoyen dans la société, la littérature végane ne regorge pas que d’excellents livres de cuisine. Même si ces derniers nous mettent en appétit tellement la cuisine végétalienne s’avère riche de saveurs, de couleurs, de précieux mariages d’aliments souvent bios, issus du Fairtrade, et dont la conformité à la physiologie humaine est idéale pour se maintenir en vie et en bonne santé, les lectures militantes sont aussi des écrits engagés qui dénoncent et démontent les aspects malheureux de l’exploitation animale et dans le même temps décombinent les engrenages complexes reliant la misère animale à la misère humaine.
   C’est dans ce sens qu’ont travaillé des gens comme Gary L. Francione, Tom Regan, Jane Goodall, etc., tous défenseurs de la cause animale dans tous ses états. En France, on a lu ces dernières années des textes très virulents et renseignés comme ceux de Fabrice Nicolino (Bidoche), ou récemment Aymeric Caron (No steak), ou encore d’un point de vue historico-philosophique l’essai d’Elisabeth de Fontenay (Le Silence des Bêtes). Bêtes Humaines et Cosmos ont attiré notre attention en ce début d’année 2015, ou bien l’incisif La Cause des Animaux de Florence Burgat. Mais qui aura proposé de regarder vers un futur – qu’on souhaite le plus proche possible – construit en vertu d’un engagement humaniste du vivant par le prisme d’une phénoménologie ? et qui plus est : une phénoménologie des nourritures, du « vivre de », savoir : une philosophie politique mûrement réfléchie ? Corine Pelluchon l’a fait.
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   Il faudrait presque – allons-y carrément – commencer par la fin de l’essai Les Nourritures pour parvenir à en parler brièvement, en extraire l’essentiel quand cependant et tant cet ouvrage est force de propositions plurielles, ambitieuses, généreuses, raisonnables, plaisantes, … appétissantes pour le corps et l’esprit.
   De la sorte arguons avec l’auteure que la devise des Lumières n’a pas perdu de l’appétence qu’elle suscite donc quand elle dit tout en si peu de mots. Dans la lignée du Gnôthi Séauton de Socrate (Connais-toi toi-même) l’adage de l’Aufklärung nous invite à penser par nous-mêmes : Sapere Aude (p.343). Ce serait par le biais d’une polis réinventée. Pas forcément déconstruite entièrement pour être refaite. Il s’agirait plutôt de mettre les espaces et les outils d’une démocratie délibérative en place, laquelle dépassant le modèle galvaudé de la démocratie participative en permettant véritablement que se manifestent des « […] discussions où chacun justifie sa position et substitue à la rhétorique plébiscitaire une rhétorique délibérative. » (p.295). Basant son argumentation sur l’étude des penseurs modernes et contemporains tels Locke, Hobbes, Rousseau, Ricœur, Habermas, Rawls, Furet, Fœssel, Corine Pelluchon élabore la vision d’une société parfaitement libertaire qui renouerait avec ses instincts pour le goût du bien commun plutôt que pour la lutte concurrentielle, le chacun pour soi et les laissés pour compte. La phénoménologie du « vivre de » et des nourritures explore le substrat existential archaïque (au sens de l’initial, de l’originel du terme) qui réside dans l’entité collective qu’est une société aussi bien que dans l’individu pour transcender, dépasser, transformer les fondements désastreux sur lesquels pour l’instant la société fonctionne. Il faut s’occuper du bien-être de tous, favoriser les échanges, refuser l’utilisation de la rhétorique plébiscitaire qui étouffe la réflexion libre, pour y préférer un esprit d’ouverture et enclin à la discussion. Créer (ou recréer) les lieux publics qui facilitent ces échanges.
   Au niveau politique, la mise en place d’une troisième chambre influente au Parlement, ainsi qu’une redéfinition du rôle du chef de l’État, des ministres, des experts consultés, nous offrent l’idée d’une utopie créatrice.
   Car ceci serait l’aboutissement, toujours dans une dynamique performative, d’un travail de partage des ressources, des nourritures, tant alimentaires que spirituelles, partant que : « La pitié, comprise de manière ontologique, […], nous fait redescendre à ce moment pathique qui conditionne tout engagement moral.» (p.146). C. Pelluchon revisite en effet la phénoménologie pour en corriger les manques patents chez Levinas, Husserl, et bien sûr Heidegger.
   La pitié, en deçà de tout langage, en propre étant indicible, est au cœur de la refondation que prône la philosophe. Nous devons apprendre à vouloir un bien commun qui nous fasse du bien individuellement. Avoir de la commisération. C’est là que le véganisme est un maillon essentiel du point de vue phénoménologique.
   Parce que les rouages du système économico-productiviste actuel ne sont pas ceux qui tournent dans le bon sens. On marche sur la tête quand on pense que d’un côté trois milliards d’individus souffrent de faim et de malnutrition, que les terres du Tiers-monde sont exploitées (spoliées aux agriculteurs locaux) aux fins de nourrir les animaux que l’on mange… en Occident. Néanmoins il faut se rendre à l’évidence qu’il est fort probable que l’élevage industriel, en raison de l’impasse écologique, sociale et économique qui apparaît aujourd’hui en plein jour, s’effondre de lui-même. La dégradation de l’environnement et le problème de la faim dans le monde forceront également les individus à réduire leur consommation de chair animale (pp.142-143). Il faut espérer alors que les choses aillent vite. Malgré le tort que l’espèce humaine s’inflige à elle-même, son nombre croît et il faudra trouver des solutions intelligentes de satisfaire tout le monde en  regard des cultures locales, des mœurs, de la géographie et du climat, dans un effort d’ensemble c’est-à-dire planétaire.
Corinne Pelluchon    Selon Corine Pelluchon le monde est aliment et le fait de se nourrir témoigne d’un rapport originel aux choses qui est un rapport de jouissance, […] (p.39), ce qui est tristement entaché par les divers troubles alimentaires qui témoignent d’une problématique sérieuse du rapport à la nourriture – au monde – qu’ont les êtres humains dans les pays où l’accès à une alimentation variée et (souvent trop) riche est possible. Pour nous, la remarque de Pelluchon sur le monde comme aliment signe un mode de pensée tout à fait poétique, de création pure (to poïein) donc et l’on pourrait même dire en ce sens « natif », dans l’ontœcologie qu’elle nous invite à discuter et partager tous ensemble. Ce qu’il convient d’appréhender dans toutes ses directions c’est l’écoumène qui est la nôtre. Disons que nous avons l’usufruit du monde que nous modelons à notre image, nous qui sommes issus de ce monde… et par conséquent il nous faut, plutôt que de risquer la destruction irréversible de la possibilité du vivant (annulation pure et simple du phénomène de naissance de toute vie par le feu nucléaire) prendre la peine de trouver la limite de notre érème, cet espace inhabité par l’homme et à ne pas franchir, ne pas occuper. Cela peut aussi s’entendre comme une non-anthropisation systématique de ce qui nous est proche. Comme par exemple la cessation d’intervenir dans les affaires des animaux qui côtoient nos lieux de vie autant que faire ce peut.
   Les notions développées dans le livre Les Nourritures nous ramène à une idée personnelle d’une version cosmologique de l’Éternel retour du même, où le monde (univers) n’existe que parce qu’il n’y a rien pour empêcher qu’il soit, et partant que matériellement il se consume, alors il réalise dans sa disparition progressive la condition prochaine de son advenue spatio-temporelle… et « ainsi de suite » sur-soi. De la sorte, la philosophie écologique, cosmopolite et zoopolitique de Corine Pelluchon est une parfaite phénoménologie épiphanique. Ce monde-aliment qui se mange soi-même via les êtres qui le constituent c’est un « monde comme effondrement sur soi », automaton, son propre humus et son propre fleurissement.
    À chaque fois que nous prenons un repas nous ne sommes pas seuls. La phénoménologie des nourritures révèle l’impossibilité de facto d’un quelconque solipsisme et nous invite à toujours nous penser avec autrui. Ces autres ce ne sont pas que nos congénères humains. « Notre responsabilité à l’égard des autres hommes et des autres vivants est engagée chaque fois que nous mangeons, que nous en soyons pleinement conscients ou non. » (p.23).
Singe peintre Chardin
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   En nous rappelant, un peu à la façon dont André Gorz le faisait, que nos demain seront les aujourd’hui des générations que nous incitons à venir après nous, C. Pelluchon met en lumière l’immanence du monde en tant que hic et nunc de toujours dont il faut accompagner les changements sans avoir peur d’user de notre imagination créatrice pourvu que ce que nous voulions soit voulu bon pour autrui comme pour nous-mêmes. Bon comme vivre est une circulation nourricière.
   Ainsi le monde et ses vivants cesseront-ils d’être réifiés et seront considérés à l’aune de leur pleine subjectivité ; « […] l’existence n’est pas nécessairement comprise à la lumière de la notion de projet. » (p.9). – le sub-jet prônant sur le pro-jet.
   La pensée de l’auteure est une invite à refondre notre politique du bien commun propre à délivrer les peuples et les animaux des oppressions et exploitations archaïco-capitalistes qu’ils subissent et soutiennent par omission.
   Un livre à lire absolument pour son originalité, son engagement et son intelligence pratique.
   M.

 

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