WELCOME TO THE JUNGLE — DANS LE ROMAN LA JUNGLE D’UPTON SINCLAIR

DANS LE ROMAN LA JUNGLE D’UPTON SINCLAIR
  upton sinclair
   On ne peut pas dire qu’on n’était pas prévenus. Car déjà en 1906, le romancier Upton Sinclair avait dépeint des abattoirs de Chicago un tableau particulièrement réaliste, saisissant et horrifique.
   Au sens figuré, la jungle est donnée par Le Petit Robert de la langue française comme étant : « Tout endroit, tout milieu humain où règne la loi des fauves, de la sélection naturelle » et cite en exemple « la jungle urbaine » chez Le Clézio. On parle aussi de la « loi de la jungle » comme la loi du plus fort. C’est stricto sensu ce que raconte avec talent Upton Sinclair dans son roman La Jungle.
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   Malgré les aires hyper aseptisées au sein desquelles nous évoluons, encore de nombreux scandales éclatent régulièrement quant à la nocivité de ce que nous ingérons. abattoirs vers 1900On ne va pas s’étendre sur Escherichia coli, sur la viande de chevaux malades vendue pour du bœuf sain, sur les bactéries résistantes à tous les antibiotiques, etc. Car finalement, tous les moyens mis en œuvre à l’ère contemporaine pour cacher la réalité n’ont qu’un seul objectif : faire du rendement maximum avec des marges maximisées, bref : du profit.
   Peu importe si les animaux souffrent, si les employés les maltraitent au passage à cause du stress et de la cadence. Le consommateur aura ce qu’il réclame au final : de la viande pas chère, et dans tous les produits transformés des substances animales en tous genres : pepsine, lanoline, gélatine, tout est bon à fourrer dans la combine. Comme le disait si bien Sinclair à la fin de son roman : « […] la plupart des troubles dont souffrent le corps humain sont dus à la suralimentation. […] » Comment donc ? au tout début du XXe siècle l’on avait compris cela ? Et dans le même temps des millions et des millions de travailleurs pauvres eux, crevaient de faim tandis qu’ils passaient leurs journées, quant ils avaient un travail, à débiter des vaches, des veaux, des porcs en morceaux. Et gare à ne pas glisser. Celui qui tombait dans une cuve pleine d’abats en tous genres n’était souvent pas retrouvé et finissait en corned beef. « Qui plus est, il a été prouvé que l’homme peut se passer de viande. Or celle-ci est évidemment plus difficile que les denrées d’origine végétale, plus déplaisante à préparer et à manipuler, plus délicate à conserver. Mais qu’importe, n’est-ce pas, du moment qu’elle nous flatte plus agréablement le palais ! »
   De nos jours, certes, les conditions des travailleurs ne sont pas tout à fait les mêmes. Plus policé, bien arrangé sous l’emballage publicitaire et les produits cheaps et jetables, la normalisation, le travail semble moins rude qu’il y a un siècle : « Chaque ouvrier avait une seule tache à accomplir, qui consistait en général en deux ou trois entailles bien précises, qu’il effectuait sur chacun des quinze ou vingt bovins, en se déplaçant de l’un à l’autre. Le premier était le « boucher », chargé de la saignée. Il la réalisait d’un seul coup de couteau, si rapide qu’on apercevait guère que l’éclat de la lame. En un clin d’œil il bondissait vers la rangée suivante alors qu’un ruisseau rouge vif se déversait par terre. Les hommes pataugeaient dans une véritable mare de sang, malgré les efforts des nettoyeurs qui devaient l’évacuer par les goulottes prévues à cet effet. Le sol était sûrement glissant, mais rien, dans la façon dont les employés travaillent, n’aurait pu le laisser deviner. » Encore plus mécanisé — abattant beaucoup plus en employant beaucoup moins — le système « moderne » n’a pas changé dans ses fondements et ses fins. Car exploiter cela reste exploiter. Faire souffrir et tuer reste la même activité que la chaîne soit dirigée par des contremaîtres ou des usines robotisées commandées par des programmes informatiques. L’abomination ne change pas de nom, au contraire : elle le mérite encore plus qu’auparavant.
bovins égorgés
   Et la liste est longue des horreurs que subissent les bêtes dans la jungle de Chicago peu après 1900, tout comme est interminable la descente aux enfers, la paupérisation de gens déjà pauvres venus tenter leur chance aux États-Unis à l’époque, et se retrouvant ghettoisés et voués à une concurrence crasse et acharnées entre eux pour que ne cessent de s’accroître les profits du Trust de la viande. Franchement : qu’est-ce qui a changé ?
   « On lui entourait une patte d’un cercle d’acier, on actionnait une manette et le bœuf était brutalement soulevé de terre. »
   « On laissait l’animal, qui pendait toujours, saigner quelques minutes, mais la chaîne ne s’interrompait pas pour autant : comme chaque rangée comportait plusieurs bêtes, il y a en avait toujours une de prête. La carcasse, une fois vidée de son sang, était descendue ; intervenait alors le « bourreau », à qui il incombait de la décapiter, en deux ou trois coups expéditifs. Puis, c’était le tour de « l’éventreur », qui pratiquait la première incision dans la peau. […] » Et Sinclair de décrire avec minutie le raclage, l’écorchage, des jets d’eau bouillante, les hommes qui passent leur temps, au pas de course, à sectionner les pieds des animaux. Et tout, absolument tout doit servir : peaux, poils, sabots, viscères, os, graisse, etc. Rien de perdu.
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peinture abattoir   Par certains aspects, La Jungle n’est pas sans faire penser à Martin Eden de Jack London que Sinclair admira. Il est question de désillusions et de nécessité d’engagement politique, au sens noble du terme. Ici, Jurgis Rudkus va perdre sa femme, son enfant, tandis que les autres avec qui ils ont immigré finiront mort ou dans la prostitution et la drogue. Le héros du roman est un anti-héros. Sa vie n’a rien d’héroïque sauf si l’on considère que les millions, les milliards d’individus sacrifiés sur l’autel du temple capitaliste sont des héros parce que tout dans leurs vies de misère n’est qu’obstacles incessants, quasi insurmontables et qu’il faut, ne serait-ce que pour espérer survivre, posséder l’énergie herculéenne du désespoir, donc de n’espérer rien que de ne pas sombrer plus bas, savoir : ne pas finir à la rue, être voué à la mendicité et à la mort.
   Ce que démontre parfaitement Upton Sinclair, c’est la symétrie de destin entre l’homme et l’animal. Et qu’au final la jungle naturelle est infiniment moins cruelle, moins inique que celle de la civilisation. Les rouages du système, quand bien même la mécanique en soit aujourd’hui plus clinique, font toujours la part belle aux possesseurs du capital. La propriété privée, si laissée hors de contrôle, permet qu’hommes et animaux soient les proies d’une poignée d’individus sans scrupule prêts à toutes les basses manœuvres pour tirer toujours plus de profits aux dépens de l’environnement.
   Tout de même, quelque chose a changé en un siècle. Les travailleurs occidentaux ne voient plus du tout, ou alors seulement partiellement, la gigantesque illusion dans laquelle ils sont plongés. À l’heure actuelle n’existe plus de notion de progrès véritable. À l’époque de Sinclair, le progrès envisageable s’appelait Socialisme. L’extrême misère, la plus sordide, a été depuis exportée, refoulée, évacuée vers le Tiers-monde : Amérique Latine, Afrique, Asie. Plus que jamais on spolie les terres des autochtones que l’on chasse. Plus que jamais on déboise et on cultive intensément à grand renfort de pétrochimie. Plus que jamais on abat d’animaux sous prétexte d’une fallacieuse nécessité : nourrir la planète, sous entendu les êtres humains. Comment justifier de continuer de tuer 70 milliards d’animaux terrestres par an tandis que, sur les 7 milliards que nous sommes, encore 3 milliards souffrent de sous-nutrition et que plus de 900 millions d’enfants meurent de faim chaque année ? Forcément, les gérants du système, les grands patrons voudront surenchérir, eux. Il y a encore tellement à gagner.
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   Je songe à combien serait effaré l’auteur de ce roman s’il revenait aujourd’hui. Lui qui déjà en 1906 dénonçait l’injustice et le gâchis phénoménaux mais ô combien lucratifs pour certains, et qui empêchent l’épanouissement de tous.
abattage rituel mécanisé
   Il faut lire La Jungle d’Upton Sinclair. Ce livre n’a rien perdu — malheureusement — de son actualité. J’imagine, puisque j’ai moi-même été surpris par certains passages alors que je m’informe, me cultive le plus possible, que beaucoup seraient totalement étonnés et dérangés de savoir la vérité décrite par ce roman. Nous étions 1.7 milliards en 1900, et voyez (lisez) à quoi ressemblait la société d’alors et les horreurs que son fonctionnement engendrait.
   Une question se pose alors : « Pensez-vous vraiment — sans mauvaise foi — qu’avec une population bientôt multipliée par cinq, la violence et l’injustice aient pu régresser ou cesser, et qu’il serve vraiment à quelque chose de massacrer le vivant comme nous le faisons ? »
M.
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