HOMO ANIMALI LUPUS EST ? — EMPATHIE(S) — INTROPATHIE(S) — PROPOSITION (POST)-HUMANISTE

 HOMO ANIMALI LUPUS EST ? — PROPOSITION (POST)-HUMANISTE
 « Peut-on conserver pendant des générations des comportements contre nature, comme un banc de piranhas qui se convertiraient au végétarisme ? » (p.51)

Henri Atlan

 I
Ne pas crier au loup
   La lecture de l’opuscule LES FRONTIÈRES DE L’HUMAIN de Henri Atlan donne à réfléchir. Il faut voir, c’est-à-dire reconnaître, que les anciennes classifications ont perdu leur pertinence (p.8)[1] parce que les champs d’études menées tant sur le comportement animal que sur celui de l’Homme démontrent qu’on ne peut plus penser en termes réducteurs et restrictifs : l’humain d’un côté, l’animal de l’autre. Moult travaux nous font voir que l’ancienne frontière qui autrefois — il n’y a pas si longtemps — hissait l’humain en être supérieur doué de divinité et de plus faisait de chaque être, objet ou chose en propre totalement des « autres », n’existe pas. Ainsi, comme l’écrit Henri Atlan : « C’est l’Homme système fermé et autarcique qui a disparu. C’est l’image de l’Homme, origine et fin de toutes choses, qui avait en effet nourri un certain humanisme au XIXe et XXe siècles, qui éclate aujourd’hui de tous côtés. » (pp.16-17).
atlan   Cela ne signifie pas pour autant une régression. On peut tout à fait y voir un grand progrès, en premier lieu duquel apparaissent non plus donc des frontières, mais des espaces intercalaires flous, plutôt des porosités, comme autant d’espaces-limites au sens où tout glisse, se meut, se mélange, se sépare, s’enrichit, se participe, se crée et se détruit, etc., avec ce qui s’y anticipe et ce qui est inattendu. Il n’y a pas de perte de dignité humaine à éprouver de la compassion pour des êtres vivants sensibles autres qu’humains[2]. On peut avoir en plus de l’estime de soi et de la satisfaction personnelle, des sentiments autres ou similaires procurés par des individualités non-humaines. Encore que ; qu’elle est la part d’humain chez le singe et qu’elle est celle de primate chez l’homme ? Si je viens en aide à un animal et qu’il me témoigne de quelque façon de la reconnaissance et me donne de l’affection, en quoi cela revêtirait-il moins d’importance, de sincérité, bref en quoi cela aurait-il moins de valeur, que si je le fais pour un semblable dont je bénéficie en retour de cette reconnaissance ?
   Si, comme l’exprime l’auteur, il n’est plus possible d’arrêter la détermination pure quant au moment où l’on considère qu’un embryon en est un, ou qu’un corps est humain, c’est que se pose la question de l’ontogénèse et du commencement (p.43). Pour mieux savoir qui nous sommes et qui nous voulons être — nous maintenant, assumant la prise en charge de qui sera après nous et qui [il] voudra être en dépit de ce que nous en aurions pensé (lui laissant toute liberté) — il faut s’intéresser à la question, toujours en avant, toujours remise en question, du post-humanisme. Et pour nous ici et maintenant, du véganisme en tant que post-humanisme.
   Le risque réel encouru actuellement c’est de n’avoir plus rien d’autre, plus qui d’autre, à connaître que nous-mêmes. Si l’avenir paraît dans son horizon pouvoir donner à chacun la possibilité de s’inventer humain par le biais des technologies et d’émergeants soft-powers permettant de devenir des êtres augmentés, prolongés, doués de nouvelles amphibies devinables ou à découvrir (ou de ne pas le faire), ce n’est pas une raison pour que nous ne soyons plus accompagnés sur le chemin du vivant et de son exploration environnementale par ces autrui qui partagent au fond(s), peu ou prou, cette origine commune. L’ontogénèse non seulement comme désir de connaissance de l’humain et de ce qui fait qu’il est humain. Mais bel et bien savoir être humainement du vivant. En somme, ce désir de connaissance qui « est, lui aussi, consubstantiel à toute condition humaine » (p.46), nous pouvons le partager avec les générations futures, c’est-à-dire comprenant les générations animales futures. Car les espèces non-humaines, pourvu qu’on en garde le compagnonnage sans en faire des mascottes, des jouets vivants, nous ne savons pas comment elles pourront évoluer à nos côtés. C’est là que le véganisme, en ne s’attaquant jamais au restant des êtres sensibles pour se nourrir ou se vêtir, ni pour se distraire, s’avère être d’ores et déjà un post-humanisme ouvrant un large champ des possibles tous ensemble. À condition que les transformations choisies par les humains ne soient pas imposées à des êtres qui 1) n’en ont pas conscience ni 2) besoin et 3) même si su, n’en auraient peut-être cure. Reconnaître comme double positionnement vis-à-vis du présent et des avenirs (envisageables et purement trop lointains pour l’être) la nécessité de laisser vivre (ce qui ne signifie pas se détourner de) est un post-humanisme. Et qui plus est, un post-humanisme avancé, à l’avant-poste et aux aguets de la sauvegarde de l’environnement justement comme garantie de s’autoriser un maximum de choix de vie(s), d’être(s), de façons d’être à venir.

chimpanzés réconciliation

   Atlan, lui, dit que la lucidité est elle-même constitutive de ce qui fait la dignité humaine. Il n’y a par conséquent aucune espèce de danger à imaginer les animaux vivrent leur vie sans le contrôle de l’Homme, partant que nous aurions de toute manière les moyens de nous mettre, le cas échéant (douteux), hors d’atteinte et ce, de façon tout à fait non intrusive ni agressive.
 *
 II
Conclusion — être louve
    Dans son livre, Henri Atlan, en parlant des animaux, explique qu’« […] il est incontestable qu’ils font preuve d’empathie, de réciprocité et d’équité. » (p49). Lui-même à beaucoup étudié les animaux, et notamment les singes et grands singes dans le cadre de la primatologie. Nous commençons d’apercevoir des comportements sociaux anciens très ancrés dans les groupes d’animaux observés. Ainsi sont-ils capables de gestes de réconciliation après un conflit, ce qui est essentiel à la survie collective et individuelle et ils disposent de mécanismes de réconciliation[3]. Pourquoi — et ce serait le premier des grands pas d’un post-humanisme étendant l’humanisme à tout le règne du vivant — ne pourrions-nous pas en ce cas considérer que nous devons faire société avec les animaux ? Bien entendu, en vertu de ce que chacun est, il ne s’agirait pas d’une société de type polis mais d’une zoé, autrement dit une société fondée sur l’existence. Nous ne formerions pas « cité » avec les animaux mais au sens large de la zoe une koïnon soit : un lieu commun du vivre ensemble. Puisque justement l’empathie est un phénomène social de grande importance adaptative pour les animaux grégaires[4].
   Enfin, puisqu’il ne s’agit là que d’une piste, d’un début de sentier, arguons que si l’empathie, comme le démontre Atlan « recouvre des modes très divers de liaison émotionnelle, des automatismes les plus simples aux automatismes les plus raffinés » (p.81), il nous faut reconnaître l’évidence : nous sommes en empathie, souvent, avec nos semblables. Mais nous savons l’être aussi, tout naturellement, avec des êtres sensibles dissemblables qui sûrement nous ressemblent plus souvent qu’on est porté à le croire, et que si même demeureront probablement toujours des « incompréhensions » dues à nos différences, nous n’en sommes pas doués pour le moins — c’est-à-dire le plus ontologiquement, indiciblement — d’intropathie (Einfühlung) au sens où Theodor Lipps décrivait cette capacité à sentir quelque chose chez l’autre, quand bien même ce ressenti soit difficilement identifiable.
sing emphatie   Ne gâchons pas nos chances d’être une humanité augmentée en considérant les non-humains comme des êtres diminués.
   Nous avons à gagner à ne pas laisser se perdre. C’est notre responsabilité quant au risque d’éradication des êtres « frontaliers » du Dasein. Nous aussi : œuvrer à la réconciliation.
  M.
   [1] Et que « […] pour la première fois, la science biologique permet de faire des artefacts. » (p.9).
   [2] « La dignité humaine / comme le minimum de gloire sans lequel un individu serait exclu de la société des humains […] » ibid p.41.
   [3] Ibid. p.57
   [4] Ibid. p.64.

 

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