MINOTAURE(S) — DÉDALE DES ABATTOIRS ou LE MONSTRE ANAGRAMMÉ

 MINOTAURE(S) – LE MONSTRE ANAGRAMMÉ
« Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s’est à peine défendu. »
La demeure d’Astérion, in L’Aleph – Jorge Luis Borges
Thésée (et le Minotaure), détail
   Ce matin froid ressemble à tous les matins d’hiver. Le soleil viendra tard, s’il vient. Et la journée se réchauffera à peine. De toute façon enfermé avec tous les autres pendant des heures et accomplissant les mêmes gestes, on ne se rendra plus compte de rien. Comme certains disent « chambres froides, corps froids, âmes froides ».
    Pour se donner du cœur à l’ouvrage, prendre un café clope dehors dans la cour avec les autres. Ça pince en ce moment mais les gars sont habitués. La plupart ne ressentent plus ce genre de choses. Le café a le goût de rien, flotte de café en fait, jus de chaussette comme disent les anciens, ceux qui partiront bientôt à la retraite. On aimerait bien avoir cet avenir-là tout près devant soi parfois. Mais non, c’est pas pour demain. Faudra d’abord faire des dettes et les régler, trouver un appartement plus grand que ce clapier un jour, recoller les morceaux avec Ariane qu’a filé. C’était quand la dernière fois ? Il faisait chaud, c’était dans le noir.
    La respiration s’accélère légèrement quand on aperçoit l’usine. Cette angoisse infantile ça fait de la buée sur la vitre qu’on frotte avec l’index. Dessiner un cœur avec une flèche et puis ça coule rapidement. Envie de chialer mais c’est pas le moment. Va falloir attendre toute la journée. Va falloir se battre. Faire semblant. Le pire, c’est quand un chef vous toise avec son air dominant. Faut lui dire ce qu’il veut entendre sinon c’est la porte. Rire à ses blagues sexistes et homophobes. Courber l’échine devant ce porc. Ariane elle n’aimait pas ce genre de type. Elle supporterait pas ça. Elle était tellement bien. Trop bien. Une source de joie et d’inspiration. Maintenant si elle ne revient pas comment faire pour tenir le coup ?
 *
    Thésée se frotte les yeux une dernière fois avant de descendre de l’autocar. Sur le parking d’autres que lui avancent vers ce jour qui vient qu’ils ne verront pas. Au début il était énergique. Et puis tout est devenu gris. Et avec ça les engueulades et Ariane qu’est partie. Sur ses hanches la marque de ses mains puissantes. Et sur ses cotes l’hématome, et l’œil au beurre noir. En plus ça n’a servi à rien, ça n’était pas apaisant et tout a empiré.
   La sonnerie retentit. On s’active. Mégots écrasés, gobelets de café jetés par dizaines sous l’éclairage artificiel qui vous saute au visage. On entre, on va se changer. Dans la foulée on va pointer. Ça va être si dur d’attendre ce soir pour appeler Ariane sur son portable. En journée, pendant son travail, elle veut pas.

Thésée tuant le Minotaure

    Après ça le boucan. Les autres qui gueulent à n’en plus finir. Les machines. Et l’odeur, c’est répugnant. Ça sent la pisse et la merde, et le sang. Le sang, on marche tellement dedans en permanence qu’y en a qui disent qu’il faudrait une barque ; un vrai fleuve qu’alimentent des milliers de cataractes pourpres tous les jours. « Ouvrir les vannes » comme il se disait au départ. C’est ça son travail.
   Au départ, Thésée s’était dit que les vaches qu’il tue à longueur de journée méritent leur sort. Il faut vraiment être débile pour se laisser faire comme ça. Suivre le chemin de la mort docilement. Alors il était content, et puis d’abord il avait un job, et il tranchait et tranchait à tour de bras, des gorges d’où gerbaient des litres et des litres, source ininterrompue de vie qui fout le camp. En faisant bien il aurait peut-être de l’avancement. Maintenant son regard poursuit le ruissellement jusqu’à sa disparition dans les sous-sols de tout ce sang. Jusqu’au moindre filet sur le carrelage. Ou alors, des carcasses que le treuil emmène, le dernier fil presque invisible du liquide précieux, puis perdu, …volé.
*
    Pour Ariane, il avait été son héros. Il lui racontait les premiers mois son travail à l’abattoir. Il lui disait que tant qu’il y aurait des bêtes il aurait du travail et qu’à force la vie serait belle.

1877-1886 Georges Frederick Watts, Le Minotaure

   Elle, elle répondait de façon de plus en plus évasive. Un matin qu’il se préparait elle lui parla du Minotaure. Elle lui demanda ce qui restait de la quête héroïque dans le labyrinthe de l’inconscient humain ? « Ce que tu fais, les animaux réifiés à l’infini, c’est pas humain quand même. » Bof, qu’il avait répliqué, ne comprenant pas tout, comme souvent. Et puis petit à petit elle était devenue plus distante. Thésée lui parlait de possibilités d’évolution, ce miroir aux alouettes qu’on lui tendait quotidiennement. Elle disait qu’il pourrait trouver mieux ailleurs, quelque chose de moins sale. Mais il se donnait à fond lui ! Comment osait-elle douter de l’issue de la lutte acharnée qu’il menait ?

Dédale

   Un matin l’autre jour, elle a dit que pour elle s’en sortir c’était vraiment du concret. Qu’elle ne voulait plus qu’il assassine le Minotaure par millions, que c’était lui ou elle. Ça lui a pris la tête. Thésée, épuisé de recommencer toujours tous ses combats, n’en pouvait plus. Il s’est senti soudain tellement impuissant. Ses nerfs ont lâché. Il a craqué. Rage. Le geste malheureux. Sans le couteau, le même mouvement puissant et précis que sur les bovins avait emporté Ariane dans les airs avant qu’elle s’effondre sur le meuble T.V.
 *
    Ce soir, parce qu’il n’arrive pas à la joindre il appelle sa meilleure amie. Ariane ne sera plus joignable, jamais. Mais elle a laissé comme dernier message pour Thésée,  qu’il s’en sorte, qu’il quitte le labyrinthe tauromachique machinal. « Qu’est-ce qu’elle a dit d’autre ? » demande-t-il. La fille hésite, gênée, puis répond : « Mais ça justement. Elle a dit : dis-le bien tel quel à l’effrayé Thésée. Dis-lui bien, … au timoré. »

Abattoirs têtes

 M.
PS. Une version vidéo de la nouvelle, basée sur La Jetée de Chris Marker est visible sur HOMMAGE ANTISPÉCISTE À CHRIS MARKER — « MINOTAURE(S) » HALLUCINÉ
ou bien sur Youtube : https://youtu.be/8ynIG_y4iuw
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