DU COQ À L’ÂME

DU COQ À L’ÂME
   Aujourd’hui nous nous sommes rendus à Fontenay-sous-Bois dans le cadre de la journée Du Coq à l’Âme organisée par l’association La Nuit avec un Moustique.

Du coq à l'âme

   Nous y avons été présents pour écouter en conférence le psychiatre Jean-Michel Cahn et le philosophe Patrick Llored, pour parler en réaction à la violence faite envers les animaux.
 *
 — Delirium
« Troquer le confort contre la dignité »
    A 10h, c’est Jean-Michel Cahn qui a ouvert cette journée de colloques et débats. Ancien psychiatre de l’Assistance Publique, psychothérapeute depuis 25 ans, Jean-Michel Cahn s’est confié à nous au sujet de la souffrance animale engendrée par la violence faite à l’encontre des animaux. L’approche de la thématique de cette journée, faite à l’aune de l’expérience professionnelle et personnelle de Jean-Michel Cahn s’est avérée très intéressante.
Jean-Michel Cahn (1)   Pour le psychiatre, il est très important d’acquérir une cohérence morale afin de développer au mieux son énergie vitale ainsi que sa compassion et se sentir digne. Tout dans notre société ultra normative est fait pour maintenir tout un chacun dans un état d’obligeance et de contrainte conférant à l’illusion — collective. Et c’est au travail que s’exercent le plus — et le plus souvent — les forces contraires à l’épanouissement de la personne. Le concours des médias de masse n’est pas pour rien dans cet état de fait.
   On aboutit implicitement à un désordre moral où les gens sont délaissés, abandonnés pourrait-on dire, à ces désordres, ces troubles, qu’ils vivent de prime abord en eux-mêmes, retournant la violence du monde contre eux-mêmes et vers les autres. Ce manque de cohérence morale découle de/ et produit les situations de faim dans le monde, de misère sociale, etc. Qu’on pense aux violences physiques, aux abus sexuels, lorsqu’il s’agit de la société humaine, mais également à la violence véritablement extrême à la fois déchaînée et organisée comme telle envers les animaux.
   Si le refoulement participe de l’éclosion de procès psycho-sociaux propres à rendre les gens civilisés, à vivre en société, on s’aperçoit aussi que la plupart d’entre-nous sommes en proie au déni, et ici il est proprement question du déni individuel et collectif qui est ni plus ni moins qu’une forme de concentration d’oubli, lequel oubli, par son opacité, fait disparaître l’évidence même qu’on a sous les yeux.
   Le déni est de l’ordre du pathos (passion /souffrance), il est pathologique. Lorsque qu’on ne cherche pas à se délivrer du déni (ce qui passe par plusieurs phases de la prise de conscience psychologique), cela mène au délire pur : une nouvelle réalité, illusoire, qui remplace la réalité vraie. Les médias agissent comme une drogue, à l’instar des drogues que des gens prennent pour supporter la réalité vraie par le biais des réalités modifiées (comme leurs états de conscience) et fantasmées. Ceci empêche, dans le pseudo-confort qu’on y trouve, de s’apercevoir du désordre moral du monde, d’en avoir même seulement l’intuition.
   On fait « comme si » un événement n’a(vait) pas (eu) lieu. Le déni doit être dépassé pour devenir fort du deuil qu’on doit faire pour avoir une conscience objective. Y voir clair en conscience, comme dirait Sartre.
   De nos jours, on peut compter sur Internet et son instantanéité pour mettre en évidence le drame moral, les actes graves, les mettre en partage. C’est un instrument manifeste qui permet d’avoir le courage de quitter la norme et le confort dans lesquels on était enfermé.
   Dépasser le sentiment de honte – être à la marge — et travailler à son épanouissement moral passe par le développement de son altruisme empathique et redonne de la dignité à chacun d’entre nous. Cela ouvre le champ des possibles, par exemple d’accéder à la création de nouveaux projets de société, de vivre en commun.
   En écoutant Jean-Michel Cahn, nous avons eu une lecture, dans le langage de la psychiatrie, de la psychanalyse, dans l’intimité du lieu, la révélation des processus que nous avons suivi en tant que vegan, quand enfin et pour reprendre les termes du psychiatre, nous nous sommes réalisés dans une acuité sophistiquée et tournée vers les « sans voix », les animaux.
  *
 — Krisis
« Vivants porteurs d’une démocratie subjective »
    Vers 11h, c’est le professeur de philosophie Patrick Llored à Lyon-3 qui nous a fait l’honneur de sa présence.
   Le professeur nous a brièvement parlé de la genèse de l’éthique animale contemporaine qui commence avec Peter Singer et sa très anglo-saxonne philosophie utilitariste qui dépasse le constat de Jérémy Bentham (can they suffer, peuvent-ils souffrir) en soumettant que, dans certains cas, l’humain ne passe pas toujours devant l’animal — s’il faut faire le choix d’une vie.
   Au départ de cet exposé nous avons eu le sentiment que Patrick Llored nous faisait un état des lieux tragique de la question animale. En effet, 40 ans après la publication de La Libération Animale (1973) de P. Singer, force est de constater que cette pensée anglo-saxonne n’a pas vraiment trouvé d’écho dans la société intellectuelle française, sans parler d’un éventuel suivi en actes. Il faudrait plutôt à présent à nouveau, ou de nouveau, se pencher sur le texte de Jean-Yves Goffi Le philosophe et ses animaux pour discuter de l’éthique animale.
Patrick Llored   N’a pas trouvé d’entente en France non plus la réflexion éthico-juridique de Tom Regan avec Les Droits des Animaux (1983). Et s’il convient de connaître ce travail — une des pierres fondatrices de ce qui nous préoccupe ici —, Llored nous dit avec sincérité son ressenti : mais qu’est-ce que les animaux ont à faire de droits qu’on voudrait leur accorder ? — qui plus est sur la base des droits que nous nous sommes inventés par la force historique des choses ! — Les droits cela n’existe pas en soi, il s’agit d’acquis culturels et motivés par le vivre ensemble. Alors le philosophe nous invite à découvrir le travail de la biologiste Dona Haraway. Son éthique est autre qu’anti-spéciste. Elle pose les questions primales du propre de l’Homme et de ce qu’il partage en propre avec les animaux. De la sorte, il nous faut travailler à une destitution de l’Homme au sens humaniste premier du terme. Pourquoi ne pas regarder du côté de l’amour que l’on porte aux animaux ? Dans la relation que nous avons avec eux, nous pouvons également nous offrir une autre invention de soi, en nous intéressant aux cultures animales, en mettant en lumière leurs singularités.
   Et ce colloque prend alors une tournure plus enjouée. Peu à peu Patrick Llored gagne en allant, la tragédie de la surdité jusqu’alors éprouvée quant à la pensée pour l’animalité se métamorphose en excitation — presque sereine si l’enjeu et l’urgence n’étaient si graves — à débusquer l’hétéronomie du monde de la vie, de tous les vivants, et s’en enrichir, afin dans le même temps d’en finir avec le sacro-saint dualisme métaphysique : l’Homme supérieur, l’Homme pétri de divinité. Patrick Llored nous invite à nous pencher sur le concept d’Haraway de « Nature-Culture ». Et de nous entretenir aussi sur une élève de cette dernière, Vinciane Despret, philosophe, psychologue et éthologue belge, pour qui et selon le titre de son essai il serait intéressant pour nous de savoir Que diraient les animaux si on leur posait les bonnes questions ? Ce livre, nous apprend Llored, procède d’un beau travail de déconstruction quant à la manière anthropocentriste et atavique de voir les animaux et le monde.
   Bien sûr, connaissant son propre travail, le philosophe ne pouvait pas ne pas nous parler de phénoménologie. S’il remarque que Florence Burgat (L’Animal mon prochain ou Une autre Existence) n’intègre pas l’utilitarisme elle non plus presque un demi-siècle après son apparition dans ses propres travaux, elle œuvre à déconstruire dans le sens évoqué à l’instant, et à dévoiler la subjectivité animale, faisant suite entre autres à la réflexion de Jacques Derrida, précurseur en France dans ce domaine. Avec Derrida, souligne Llored, il faut déplacer la dualisme basique « réponse / réaction ». Non, les animaux ne parlent pas (notre langage du moins) mais ils ne se contentent pas de réagir (ouf ! on a dépassé Descartes…). La question est belle et bien celle du sujet, celle aussi de la responsabilité. Nous devons abonder dans le sens d’une égalité morale, partant que et s’appuyant sur nos différences (différances ?), nous avons à apprendre des animaux, de ce qu’ils nous disent de leurs mondes à leurs manières.
   Nous entrons dans une pensée qui doit avoir de l’avenir — il en va de la sauvegarde écologique globale — de la zoopolitique. À ce propos, nous dit Patrick Llored, le livre Zoopolis (A Political Theory of Animal Rights) (2011) de Sue Donaldson et Will Kymlicka sera bientôt traduit en français. Il n’est pas besoin, en définitive, de donner des droits aux animaux, cette projection de nos propres Droits de l’Homme. Qu’est-ce à dire ? Eh bien qu’il faut repenser notre façon de voir, de faire, de vivre notre politique.
   Pour cela, et gagnant par là même en démocratie participative, l’entrée des animaux en démocratie nous forcerait à voir enfin pleinement leur désir intrinsèque de liberté. C’est chose à défendre. Une idée de société de type zoé, c’est à dire une société fondée sur l’existence : former « cité » avec les animaux au sens empathique comme on retrouve chez Marc Bekoff, de la zoe, communion : koïnon soit : un lieu commun du vivre ensemble.
   Bien entendu, cela ne va pas sans transformer l’État de l’intérieur. Il existe un instrument idéal pour cela — outre changer nous-mêmes dans nos actes, notre consommation — c’est de créer un parti animaliste. Cela existe déjà aux Pays-Bas et permet, à l’appuie sur les traditions libérale (pas au sens économico-productiviste mais intellectuel du terme) et déconstructiviste, d’envisager de mettre fin à la violence commise envers les animaux, et de favoriser la mise en valeur politique de leur agentivité. Ils sont, comme nous, des agents de leurs vies. Ils doivent demeurer libres de leur autonomie. Nous pouvons développer des relations de confiance réciproque, de coopération avec eux. Des notions qu’on retrouve dans Les Nourritures de Corine Pelluchon.
   Pour Patrick Llored — on trouve que cela fait écho à Révolution sociale et Libération animale de Brian A. Dominick (1995) — il est temps de politiser à l’extrême la question animale.
   Introduire les animaux dans le champ de la politique humaine, c’est pour le philosophe nous élever moralement et émotionnellement à une autre forme de vivre ensemble, pour et grâce à l’écoute de ce que les animaux ont à nous apprendre de leur propre manière d’être politiquement (une praxis naturelle) au monde.
 *
    Avant de quitter les lieux de la Maison du Citoyen de Fontenay, avec l’envie forte de poursuivre ces échanges passionnants, nous sommes allés saluer Patrick Llored. C’est un homme très sympathique, ouvert et riche de connaissances. Nous vous convions à lire son ouvrage Jacques Derrida : Politique et Ethique de l’Animalité. Nous, nous l’avons en projet, et c’est clair : on ne va pas tarder à le lire.
 Autographe P. Llored
    Nous avons croisé Jérôme-Bernard Pellet et Catherine Hélayel qui intervenaient cet après-midi mais ça, d’autres que nous vous en parlerons.
M.
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7 réflexions sur “DU COQ À L’ÂME

  1. Ah mince, j’y étais aussi ! On aurait pu se rencontrer en fait 🙂 J’ai fait l’après-midi également et j’ai adoré.
    Ce qui m’a le plus animé c’est la conférence de Jean-Michel Cahn ce matin que j’ai trouvé pleine d’amour et d’un regard nouveau par rapport à ce qu’on a l’habitude d’entendre. J’ai beaucoup aimé entendre les avancées de Gaïa et Animaux en Péril. J’ai bien apprécié Catherine Hélayel également. Quant au docteur je l’ai entendu hier soir à Orléans où nous avons fait 170 entrées avec que des remontées positives (j’en ai pas dormi tellement j’étais heu-reuse !) et cet après-midi aussi. J’étais déjà calée avant mais je le suis encore plus maintenant 🙂

    Aimé par 2 people

    1. Ah lala ! en effet, on s’est croisé. Nous on était devant à droite – un gentil petit couple très sage ; P – Merci Fanny pour ce mot concernant l’après-midi. Bon, la prochaine on se donne un signe de reconnaissance ! (T-shirt avec le nom de notre blog, euh….). Et toi tu étais assise où ?
      Bonne soirée, @+
      K&M

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