LE CHOIX DE TOUTES VIES — LE DREYFUSISME DU CŒUR ET DE LA RAISON — CATHERINE HÉLAYEL : « YES VEGAN ! »

LE CHOIX DE TOUTES VIES — CATHERINE HÉLAYEL : « YES VEGAN ! »
« Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand l’heure du départ fut proche :
— Ah ! Dit le renard… je pleurerai.
— C’est ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal,
mais tu as voulu que je t’apprivoise…
— Bien sûr, dit le renard.
— Mais tu vas pleurer ! dit le petit prince.
— Bien sûr, dit le renard.
— Alors tu n’y gagnes rien !
— J’y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé. »
In Le Petit Prince
Antoine de Saint-Exupéry — 1943
yes vegan
   Qui parmi les véganes (le mot est dans le dictionnaire désormais) n’a pas entendu parler, à défaut de l’avoir lu, du livre Yes Vegan ! de Catherine Hélayel ?
   On serait tenté de répondre tout le monde. Non mais vous avez vu ce succès ? c’est phénoménal ! Sur internet, via les réseaux sociaux, sur les stands des Vegan Places, etc., partout Yes Vegan ! est présent. Mais ça, c’est le point de vue veganocentriste qu’on en a tous les jours quand on pense vegan, on s’inquiète vegan, on mange vegan, on milite vegan, on vit vegan. On a l’impression d’un tel essor du véganisme !
   La réalité est toute autre. Parce qu’à part les militants, les engagés cohérents de la cause animale — et abolitionnistes — la question initiale que pose l’ouvrage de C. Hélayel demeure pertinente parce que malheureusement d’une ample et lourde actualité : « Sommes-nous encore capables d’effectuer des choix positifs, respectueux et créateurs ? » (p.18) nous demande l’auteure en préambule qui, avec douceur, aménité, bienveillance, commence par proposer une attitude cohérente et pacifiste. Hélayel s’ouvre à son lectorat avec simplicité, ayant pour but de toucher le plus large public comme s’il s’agissait à chaque fois d’un voisin, d’une collègue, d’une connaissance proche avec qui elle désire partager les raisons et les bienfaits de son véganisme pour montrer que non ça n’est pas impossible, bien au contraire, et va expliquer pourquoi en vertu finale qu’en fait, notre alimentation est saine, notre vie paisible, et notre esprit serein et en paix. Le stress, responsable sur (n)otre planète de si nombreux maux, est souvent associé à une alimentation composée de graisses animales provenant d’organismes torturés, et dont la vie n’a été que souffrance[1]. On retrouve dans ce livre l’engagement déterminé et non violent (non vengeur) qui caractérise les vegan abolitionnistes tels Gary Francione ou Méryl Pinque, entre autres.
   Car en somme, qu’on soit croyant en une religion, qu’on recherche la co-naissance au monde via une voie spirituelle (bouddhiste ici chez l’auteure) ou philosophique, c’est toujours la paix, l’équilibre, l’harmonie qui sont désirés, et si atteints, qu’on veut faire connaître et partager avec autrui. Il ne semble y avoir que des possibilités d’épanouissements et de bonheur : choisir sa vie somme toute.
   Mais voilà : tous les systèmes, quels qu’ils soient à ce jour, s’avèrent fondés sur l’exploitation. Qu’il s’agisse de l’exploitation des ressources naturelles n’est pas sans conséquences ni sans présager des difficultés environnementales à venir, mais ça n’est pas tout. Notre mode de vie — humaine société — exploite le vivant ; tous les vivants.
   Et ça n’est pas faute que Muir, Emerson, Thoreau, Lévi-Strauss nous aient prévenu. Hélayel cite ce dernier qui dans Anthropologie structurale remarquait l’abominable privilège de l’Homme avec son […] humanisme, corrompu, aussitôt né pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion[2]. On se rappelle — avec tristesse — la parole de l’anthropologue qui lorsque vieillissant et filmé pour un documentaire nous a dit à tous son drame ultime : « Je vais bientôt quitter un monde que je n’aime pas. » … que je n’aime pas
   Qu’est-ce qui, aujourd’hui, est donc « non aimable », détestable, et nécessite d’être changé ?
catherine-helayel   Catherine Hélayel l’exprime très bien, dans ce ton simple et très abordable qui caractérise son style (aux antipodes du langage technico-juridique du Droit qu’elle manipule pour son métier d’avocat). Notre société, la machine du consumérisme occidental, est basée sur les pires exactions qu’on puisse faire à des êtres vivants, sentients, confiants et désarmés face au lourd arsenal coercitif et répressif exercé sur eux, les animaux, dans l’optique que nous soyons vêtus, que nous sentions bon, que nous mangions à satiété et surtout — surtout ! — que la tuerie mécanique et incessante se déroule loin de nos yeux. Comme on dit : « Loin des yeux, loin du cœur. » C’est ainsi que, malgré l’absence de conscience que cela autorise, faire tuer est peut-être même pire, car cela permet un certain silence de la conscience[3].C’est cette permission de faire du mal sans avoir l’air d’y toucher (la fameuse dissonance cognitive) qui valide toute permissivité.
   Tout le monde a entendu parler de Yes Vegan ! — … ? non, pas tout le monde. Car force est de constater qu’aujourd’hui, dans une France à la traine (mais aussi dans un monde tranquille avec ses mains sales) les véganes représentent 0.5% de la population. Catherine et la collection V de l’Âge d’homme peuvent faire tourner les rotatives de l’imprimeur, il y a du travail pour convaincre tous les sceptiques, les anti, les ignorants, les je m’en foutistes, etc., et nous autres n’avons pas fini de devoir supporter la « solitude » et s’armer de « patience » comme le dit l’auteur page 51.
   C’est avec justement beaucoup de patience, en faisant savoir sans en dire trop, que Catherine Hélayel critique le sacro-saint anthropomorphisme et dit penser que l’homme serait plutôt, plus encore, en situation de « thanatomorphisme. » (p.71). Parce qu’après tout, mais c’est de la mort que nous vivons, nous nous protégeons, nous distrayons, dans toutes les occurrences de ces termes au dépens de la vie des autres, tous ces autres : les animaux.
   Passons sur le « menu » de ce livre, si vous êtes végane vous savez, et si vous ne l’êtes pas lisez le livre. C’est malheureusement, et ça n’est pas la première ni la dernière fois qu’on écrira sur cela, un florilège d’horreurs sans noms. Mais il faut s’y coller. Il n’y aura de cesse d’y penser et de le rapporter, que lorsque cela ne sera plus. « Comment l’homme a-t-il pu oublier la vie qui l’entourait ? Comment est-il devenu possible de l’instrumentaliser à ce point, en omettant tout cas de conscience, détruisant ainsi à la fois sa dignité morale et en même temps sa capacité d’éveil au monde ? » demande Hélayel (p.11). Bon sang mais oui : bien qu’on sache le cheminement historique, culturel, la contingence parfois, on s’interroge tout de même sur comment, en de telles proportions et sans qu’on ait bronché un instant durant si longtemps, cela est encore possible ? On nous a forcés au silence et nous avons accepté. Aujourd’hui nous refusons, et nos hurlements habitent nos slogans et nos actes.
   le-renard-et-le-petit-princeC’est dans un sage petit livre (avec de jolies illustrations de Minna), celui d’une femme qui s’est longtemps fait l’effet d’être tombée là depuis une autre planète (à l’instar du Petit Prince un peu) et qui n’a pas oublié son humeur d’enfant, que Catherine Hélayel tend la main et le cœur à ses frères humains afin qu’ensemble, tous un beau jour nous délivrions nos autres frères non humains du joug injuste qui les prive de leur droit fondamental de vivre leur vie, tout simplement.
   Dans ce livre on nous explique les nutriments, on nous donne des idées de repas basiques, on nous informe sur les associations, les sites véganes, etc. On témoigne aussi.
   On ne peut être, pour être cohérent et digne, uniquement que vegan et abolitionniste. Aucun être vivant, aussi petit soit-il, ne devrait être élevé, tué, mangé par l’homme, aucun ![4]
   Nous nous associons au « J’accuse… ! » de C. Hélayel qui nous rappelle qu’il ne faut jamais fermer les yeux sur l’injustice, y compris lorsqu’elle est portée par les gouvernements, les grands consortiums industriels, les citoyens de mauvaise foi, et qu’avec Émile Zola nous sommes encore à l’aurore de notre combat, comme un 13 janvier 1898.abattoir sang
   Les véganes sont des dreyfusards qui n’auront de cesse de pointer du doigt l’abjecte réalité, afin de la soustraire à la vérité du monde et sa vivante beauté !
   M.
*
   Témoignage de K&M Les Veganautes, 77 ans à eux deux :
   K. C’est fin 2009 que j’ai lu Faut-il manger les animaux ? de Jonathan Safran Foer. J’ai toujours voulu limiter mon empreinte dans l’existence. Concrètement je n’ai jamais voulu prendre trop de place : aucune ambition professionnelle. Pas de volonté d’être connue de quelque façon que ce soit. Et surtout, j’ai toujours désiré limiter mon impact sur Terre. Vivre discrètement. Je n’ai jamais voulu d’enfant, c’est dire ! J’ai essayé de ne pas surconsommer, ne pas laisser couler l’eau, ne pas être en voiture à tout bout de champ, ne pas partir en vacances pour ne pas polluer, etc. Ce livre m’a doucement incitée à réduire encore plus ma consommation de viande, et dans un premier temps m’orienter à fond vers le bio, pensant faire le moindre mal.
   M. À cette époque, j’étais dans le même état d’esprit mais, très occupé par mes études personnelles de philosophie, je t’ai écouté en te faisant confiance, et d’ailleurs à ce jour je n’ai pas encore lu Faut-il manger les animaux ? Depuis j’en ai lu bien d’autres. Peu à peu, mais somme toute assez rapidement, dès lors que tu m’as demandé de lire Peter Singer, j’ai réalisé avec toi — avec effroi — dans quelle collaboration affreuse on nous avait élevés.
   K. S’en est suivie la lecture de Bidoche de Fabrice Nicolino en 2010. Le sujet prenait de plus en plus de place dans mon esprit. On a donc décidé de ne plus acheté de viande pour nous, mais on en mangeait encore chez les autres. Et sottement on a privilégié le poisson, rarement, mais sûrement.
   M. Et puis en 2012, y’a eu l’épisode du fromage. La fameuse présure…
choix vie   K. On était des pesco-végétariens « soft », et malgré tout on continuait nos lectures sur la question. Et puis cet été-là, tu as ramené un petit hérisson malade trouvé dans la rue. On a essayé de le sauver (véto), mais il était trop affaibli (empoisonné ?) et il nous a fallu prendre la très grave décision d’abréger ses souffrances en le faisant euthanasier. Là, j’ai vu un petit être sauvage non domestiqué qui était fort conscient de lui, de nous. Je le revois debout dans sa petite boite en carton regardant autour de lui, et j’ai pris complètement conscience que tous les êtres vivants étaient comme lui : sentients. Je t’ai dit : on arrête le poisson. Restait le fromage. Mais à la lecture de Vegan ! le choix de la vie à sa sortie, et le visionnage d’une vidéo de veaux maltraités, d’un coup cela a été un STOP irréversible.
   M. Pour moi aussi. Et je n’avais pas lu Catherine Hélayel. Je viens de le faire dans sa dernière version augmentée. Tu nous as fait prendre conscience. En regardant en arrière on peut se dire qu’on n’a pas été très vite pour devenir vegan. Ça s’est fait au fur et à mesure de tout ce qu’on a appris qu’on ignorait, en deux ans. Cela aurait pu aller plus vite si à l’époque nous pratiquions internet, mais ça n’était pas dans nos mœurs.
  K. Une fois que la décision a été prise, on ne s’est pas torturé le cerveau pour savoir comment on allait faire. On l’a fait, point barre. On s’est supplémentés en B12, et pour le reste on mange de tous les végétaux, on continue notre train de vie mesuré — un peu décroissant — ça va. En fait, on apprend finalement facilement à se passer de beaucoup de choses de la grande consommation classique. On en revient à des basiques, savon de Marseille et huile de coude, huiles essentielles, vinaigre, moins de cosmétiques, moins de vêtements. Et quand bien même on consommerait énormément, tout ce qu’on achète est vegan et autant que possible fabriqué au plus près pour limiter l’exploitation humaine, ce désastre parallèle à celui que vivent les animaux.
   K&M. On se sent parfois, même ensemble, solitaires, genre quand on revient de la marche pour la fermeture des abattoirs où les « amis » vegan ne sont plus là. En famille on nous tolère et on nous reçoit mais on voit bien qu’il y a une distanciation, subtile, qui s’est faite. Comme Catherine Hélayel, nous nous faisons l’effet d’être des extraterrestres qui parlent une langue que les autres ne comprennent pas — n’entendent pas. Mais bien entendu, on ne changera rien. Ça n’est pas réversible, c’est nous qui sommes dans le vrai. On a décidé de partager notre expérience et notre savoir avec le blog K&M Les Veganautes, et on fait des rencontres virtuelles et réelles très enrichissantes.

Minna illustration

   [1] In Yes Vegan ! p.23
   [2] Ibid., p.38.
   [3] Ibid., p.43.
   [4] Ibid., p.164.
Crédit photo. C. Hélayel : http://www.veggiebulle.fr/interviews/interview-engagee-catherine-helayel-auteure-de-yes-vegan-un-choix-de-vie/
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3 réflexions sur “LE CHOIX DE TOUTES VIES — LE DREYFUSISME DU CŒUR ET DE LA RAISON — CATHERINE HÉLAYEL : « YES VEGAN ! »

  1. Pour moi, les recettes « végan », c’est avant tout pour la santé ! Certaines recettes ou associations alimentaires sont néfastes pour la santé et se tourner vers de bonnes recettes végans permet de se faire plaisir sans culpabiliser. C’est un début !
    Et c’est vrai que se rencontrer (même de façon virtuelle) nous permet d’échanger sans forcément se juger.
    Parfois je me dis, là, K&M vont aimer, c’est sûr. Il m’arrive de penser à vous lorsque je cuisine végan.
    Bon week-end.
    Toujours à 5H30 le lever ?
    Carole

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