À LA GÉNÉRATION LIMONEUSE & VÉGANE — L’ÉTHIQUE QUI PIQUE DE MARTIN GIBERT — DE NOS INTERSECTIONNALITÉS ET DE LA JUSTICE À RESTAURER AVEC LE LIVRE « VOIR SON STEAK COMME UN ANIMAL MORT »

À LA GÉNÉRATION LIMONEUSE & VÉGANE — « VOIR SON STEAK COMME UN ANIMAL MORT » DE MARTIN GIBERT
« Le bonheur ne laisse pas de traces,
il s’évanouit avec le passé ;
mais la souffrance reste. »
Raymond Queneau — Les enfants du limon (1938)
« Comment peut-on ne pas être végane ? »
p.114 in Voir son steak…
Martin Gibert
Voir son steak comme un animal mort   Il était habituel — et on ne saurait leur en tenir rigueur — aux auteurs de la cause animale depuis le milieu des années 70, de gloser sur les infamies qu’on connaît. Comment ne pas être saisi d’horreur face aux conditions d’élevage et d’abattage, la torture, l’agonie et la mort infligés aux animaux destinés à la consommation tout comme à ceux retenus dans les laboratoires, ou ceux grâce auxquels on s’amuse. Et c’est tout naturellement qu’on associait le refus de l’exploitation animale à une forme d’amour inconditionnel pour le règne animal. Et bien détrompez-vous : pas besoin de s’afficher animal lover pour être végane. Martin Gibert le dit très tranquillement dans son livre Voir son steak comme un animal mort : « Je n’aime pas particulièrement les animaux. […] je suis un type normal. » (p.9). Ouf ! on se sent moins seul. Mais c’est aussi parce que, bien que passé au véganisme, on en avait dès le départ une idée surfaite, exagérée.
   Eh bien voilà, no stress. N’importe qui (ou presque) peut devenir végane. On n’est franchement pas obligé, pour se passer de son steak, de son yaourt, du saucisson et du sacro-saint fromage, de kiffer les animaux. Alors bien entendu, chacun voyant midi à sa porte, il y en a plein — des portes — pour entrer en véganisme. Et vraiment pour le coup, et à cause de tout ce qu’on apprend par la suite en le devenant, peu importe, parce qu’à la fin on se rend à l’évidence de la libération mentale (psychologique) que le véganisme a opéré en nous. Car quelque que soit ce qui y a déclenché notre adhésion, M. Gibert le dit très justement, au final on est toujours végane pour des raisons politiques et morales[1].
   Le ton est donné. La franchise de l’auteur est garante de sa bonne humeur et de son humour. Hey : le sort des animaux est dramatique, mais être végane ça ne l’est pas. Dans ce livre pas trop lourd, aisément transportable, qu’on peut prêter comme ça aux non-véganes — tiens c’est l’été, pour les vacances à la plage c’est bien —, Gibert décline entre intro et conclusion personnelle quatre chapitres bien sentis :
   Chapitre 1
Le consensus en éthique animale
   Chapitre 2
L’argument environnemental
   Chapitre 3
Danssionce cigonvite (quoi ?!)
   Chapitre 4
Le véganisme est un humanisme
   Ici, on ne va pas discuter par le menu de Voir son steak… juste revenir librement sur des points pertinents de l’ouvrage, car c’est un livre qui mérite d’être lu.
   Pour Martin Gibert, « […] notre rapport aux animaux témoigne précisément d’unemartin gibert perception morale défaillante et confuse. Nous ne voulons pas voir l’oppression massive dont ils sont victimes. Nous ne voulons pas même les voir comme des individus. » (p.15). Et chacun d’entre nous en a fait l’expérience vivante. On nous prend pour des doux-dingues, au mieux, et au pire pour des extrémistes. Ça fait plaisir. Gibert pense qu’on est d’abord confronté au conformisme qui est une des signatures du comportement humain normal. Nous aussi, avant de changer, nous avons chacun à notre façon eu des doutes, des appréhensions, un mouvement de recul… j’y vais, j’y vais pas… plus ou moins consciemment on sent un énorme fardeau sur soi dont il va bien falloir parvenir à se délivrer d’abord, pour ensuite espérer dans notre comportement au quotidien, être un peu cohérent — enfin !
   Ce qui est tout à fait sympathique, c’est la façon dont Martin Gibert aborde un certain nombre de points particuliers. Vraiment là… si à la plage vos proches ou vos potes ne changent pas d’avis, et ne prônent pas — à défaut d’être eux-mêmes déjà devenus complètement véganes — le mode de vie végane, je veux bien manger à nouveau mon steak au poivre (non je déconne !)… à moins que, parce qu’à présent que notre conscience est lucide ce livre nous fasse bon effet parce que prêchant des convaincus. Eh oui, avec les véganes Gibert prend la parole en terrain conquis. Et c’est bien une conquête, que celle des droits, de la justice et du respect qu’on doit à autrui, tous les autrui. Il reste encore tant de chemin à parcourir pour améliorer notre morale commune — véganes compris, nul n’est parfait. On verra tout à l’heure pourquoi on dit ça.
   En attendant il est bon de faire savoir, ou de rappeler, que selon l’ONU, 14,5% des GES[2] sont dus à l’élevage intensif. Déjà, en prévision de respirer le mieux possible les gens devraient réaliser qu’ils peuvent concrètement faire quelque chose pour endiguer le réchauffement climatique, même s’ils se contrefichent des animaux.

vegan-france

   On peut dire que le véganisme met en acte une éthique de la vertu, à la base aristotélicienne, et en avant des valeurs fondamentales comme l’honnêteté, le courage et la bienveillance[3]. Ainsi, il convient de faire entendre aux réfractaires qu’ils doivent rester de bonne foi. Aux arguments peu probables, voire impossibles qu’ils avancent contre les véganes, on dira qu’il est peu fréquent de se retrouver seul, nous dit Gibert, sur une île déserte et obligé de se nourrir d’animaux, ce genre d’exemples. La question initiale, épineuse, du manger reste ouverte : est-il moralement condamnable de commander le cheeseburger plutôt que le végéburger ?[4] Pour se débarrasser des atavismes, il faut faire la part des choses entre agent moral et patient moral ; partant que la confusion est fréquemment faite entre les deux, alors qu’il faut bien « être rationnel pour être agent moral » (p.32) mais ne pas avoir (en apparence) la rationalité en question (souvent identifiée au simple possesseur du langage) ne signifie en rien ne pas avoir de droit de fait. Par exemple le droit de vivre sa vie, ou alors comme le dit C. Hélayel celui de ne pas naître pour être exploité puis tué. D’autant plus qu’on remarque que l’engagement dans le véganisme fait converger des valeurs morales très hautes placées pour tisser ensemble une éthique forte. Ainsi sont devenues indissociables « refus de la cruauté, respect des droits et luttes contre les souffrances inutiles […] » (p.36).
   De la rationalité donc. Mais c’est bien de cela dont il est question ici dans les recherches en psychologie morale de M. Gibert. Nous parlions de clarté de conscience. Pourtant — et ce se produisant dans les mêmes termes qu’à nous-mêmes auparavant — le véganisme devrait être perçu comme éminemment bénéfique et nécessaire. En ce cas, déclare Martin, « en fait, pour être vraiment consciencieux, l’omnivore devrait être végane au moins à 95% du temps. » On sait pertinemment que tant que ça ne nous avait pas effleuré l’esprit on n’avait cure du véganisme, et il aurait encore fallu en avoir entendu parler, quand déjà le végétarisme nous paraissait être une chose à part, anodine — à la limite de l’inutile (mais pour quoi faire ?).
   Hélas, le véganisme n’a pas encore beaucoup de couverture médiatique. Fleurissant il l’est, assurément, mais on est loin de l’épiphanie populaire du véganisme.
   Collectivement, nous avons peur de changer, et si toutefois nous commençons d’entrevoir une autre manière de vivre qui nous séduise et semble correspondre à nos aspirations, nous avons souvent comme premier réflexe de faire un pas en arrière, ou plusieurs. Je me souviens du moment de flottement que j’ai ressenti lorsqu’on nous avons pris, avec K., la décision de cesser tous les produits animaux. Y aller graduellement c’était quelque chose, mais y mettre un terme absolu signifiait un nouveau paradigme encore plein d’inconnu. Même la prise de décision, lorsqu’elle est ferme et d’ores et déjà irrévocable, ne laisse pas froid et requiert un moment d’adaptation à ce qu’elle présage.
   Qui plus est, on peut dire que l’homme est affligé d’un mal étrange qui lui permet de ne pas faire ce qu’il dit et de dire ce qu’il ne fait pas. Grâce à cette curiosité, il peut effectuer des pirouettes morales impressionnantes. Cela s’appelle : la dissonance cognitive. Si vous êtes végane vous savez de quoi on parle, vous avez sans doute lu tout ou parti de Gary Francione et vous vous en êtes débarrassé (bravo). Cette dissonance cognitive est ce qui permet de penser que notre intérêt gustatif surpasse la souffrance animale, ou bien que lorsque c’est bio il y a moins de souffrance. Quand on est « pesco-végétarien » c’est que, consciemment ou non, on pense qu’un poisson eh bien ma foi ça ne doit pas ressentir grand-chose, c’est pas pareil. Or on sait maintenant que les poissons ont un centre nerveux et qu’ils ressentent la douleur. Passons sur la surpêche et sa délirante débauche… 1000 milliards d’animaux tués en mer par an… cela dépasse mes capacités d’entendement pratique je crois. Pour Gibert c’est clair : « […] l’expérimentation animale consiste à traiter les animaux différents de nous sur le plan moral tout en assumant qu’ils sont nos semblables sur le plan biologique, puisqu’on espère habituellement pouvoir extrapoler et étendre aux humains les résultats de ces études. » (p.53). Voilà ce qui en mène des centaines de millions chaque année se faire trouer la peau — littéralement — vivant pour assurer notre bien-être. Ça fait froid dans le dos.
   Enfin le silence des décideurs politiques, des médias et des ONG est d’autant plus troublant que la consommation d’animaux entraine bien d’autres préjudices environnementaux[5]. C’est à croire qu’on les paye pour ça. Pour fermer les yeux, ou carrément ne pas les ouvrir surtout. Là encore : dissonance. Prendre des responsabilités politiques ou associatives devrait conférer de rechercher les moyens de mettre en œuvre un bien commun qui tienne compte du coût écologique — en un sens pluriel et à la fois très global — engendré par la manière dont on use de la Nature, vivante ou purement matérielle. Bien entendu, une mine géante à ciel ouvert est un désastre, mais fort heureusement les cailloux ça ne souffre pas. Oui, mais l’écosystème — végétaux, insectes, animaux — que modifie l’action de l’homme souffre en soi. L’harmonie initiale, certes changeante, chaotique oui sur des échelles de temps très longues, est brisée, et ce qu’on n’exploite pas directement est impacté sévèrement, et nous avec à moyen ou long terme. Ajoutons que nous voyons le véganisme en adéquation avec les courants dans le prolongement de la deep ecology (sans fastes ritualisés). On y reviendra dans un autre texte, parler d’écosophie et de Gestalt, d’écoumène et de principes politiques qu’il est nécessaire de développer encore plus qu’ils ne le sont. Nous en sommes aux prémisses. Il y a beaucoup à faire, beaucoup de monde qui doit prendre conscience. Il nous faut dans le même temps faire avec les singularités locales (culturelles, géographiques, etc.). Et comme le remarque l’auteur avec pertinence, certes, le véganisme ne règlera pas à lui seul la question de la faim dans le monde — dont les tenants sont surtout économiques et politiques — […][6], où l’on voit que Martin Gibert a parfaitement intégré les principes de base du véganarchisme de Brian A. Dominick (Libération animale et Révolution sociale, 1995). En bref, on ne peut pas laisser à la politique économique actuelle le champ libre de faire n’importe quoi juste pour le business aux dépens du vivant et au détriment de progrès humain. Arguons également qu’il ne faut pas nécessairement être porté sur la morale absolue pour être végétalien (cf. p.128). Si on l’est pour sa propre santé essentiellement, cela aura des répercussions positives pour réduire la torture dans les fermes-usines, les laboratoires, cela participera de la réduction des GES, etc., avec de fortes chances de rendre l’intéressé plus sensible aux questions morales, éthiques, à la souffrance d’autrui avec le temps.

vache

   Vous dire encore, chers lecteurs, que dans son livre Gibert nous parle de Mélanie Joy qui a conceptualisé la notion de carnisme (p.152). Qu’aujourd’hui, alors qu’on voit fleurir des comportements sociaux des plus curieux, comme ce régime paléo où les gens se targuent de ne plus manger que de la viande parce que nos ancêtres ont été à un moment donné (par la force des choses… juste par la force des choses…) des chasseurs-cueilleurs après avoir goûté à la charogne. Charognards, ce que restent par ailleurs les fiers « viandards » qui font leurs courses en supermarché. Le paléo est un idéal nutritionnel qui n’a rien à voir avec notre physionomie et se basant sur une histoire et une culture sublimée et faussement virilisée (fantasmée comme telle), faisant partie intégrante du carnisme, cet appareil idéologique qui a pour fonction d’étouffer la dissonance cognitive[7].Ce qui nous amène à mentionner l’importance du mouvement écoféministe au début du véganisme. En effet, la philosophie pour les droits des femmes est très présente dans les arcanes intellectuels véganes. Ce qui est normal pour plusieurs raisons historiques et, disons, purement factuelles. Le véganisme est de facto « […] une lutte d’émancipation soutenue par une éthique humaniste et soucieuse des plus vulnérables. » (p.159). C’est aussi — et j’avoue avoir été sensible à ce propos sur lequel on revient plus rarement, m’a-t-il semblé jusqu’à présent (ou alors j’ai lu trop vite Méryl Pinque — Pour une révolution végane —), c’est-à-dire cette notion qu’il est plus difficile d’être végane quand on est noir, ou femme noire, issu(es) d’une classe défavorisée, etc., et qu’on peut avec encore une fois un certain atavisme paternaliste se dire « émancipé » facilement quand on n’est pas pauvre et qu’on est blanc. Gibert partage avec nous, p.190, qu’on lui a fait très justement remarqué que husbandry (élevage d’animaux) a la même forme étymologique que husband (mari) en anglais. C’est plutôt troublant, et révélateur.
   Finir ici sur deux choses si vous voulez bien. Que le véganisme invite à devenir autant que faire se peut plus rationnel et normalement empathique, sans être forcément gaga des bébés phoques…, mais qu’en revanche et pour notre bénéfice à tous, il ne fait de plus qu’inclure de nouveaux individus, longtemps ignorés ou marginalisés, dans le cercle de notre considération morale[8].
*
   Cette citation ouvre l’ouvrage de Martin Gibert. Concluons cet article, en espérant vous avoir donné envie de lire le livre et/ ou de l’offrir, le faire lire, à des animaux humains non-véganes. La lecture en est aisée et pas trop culpabilisatrice, bien amenée.
surpêche
DÉCLARATION DE CAMBRIDGE SUR LA CONSCIENCE ANIMALE
   « Les humains ne sont pas seuls à posséder les substrats neurologiques de la conscience. Des animaux non humains ; notamment l’ensemble des mammifères et des oiseaux ainsi que de nombreuses autres espèces telles que les pieuvres, possèdent également ces substrats neurologiques. »
— 7 juillet 2012 —
M.
   [1] p.10 in Voir son steak comme un animal mort.
   [2] L’ouvrage nous dit p.19 que l’Organisation des Nations Unies exprime clairement que les gaz à effet de serre sont en premier lieu produits par l’élevage intensif. C’est plus que tous les transports mondiaux réunis. Les conséquences sont graves : pollution des eaux, perte de la biodiversité, déforestation, etc.
   [3] Cf. p.28.
   [4] Ibid. p.29.
   [5] Ibid. p.88.
   [6] Ibid. p.92.
   [7] Ibid. p.154.
   [8] Ibid. p.174.
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5 réflexions sur “À LA GÉNÉRATION LIMONEUSE & VÉGANE — L’ÉTHIQUE QUI PIQUE DE MARTIN GIBERT — DE NOS INTERSECTIONNALITÉS ET DE LA JUSTICE À RESTAURER AVEC LE LIVRE « VOIR SON STEAK COMME UN ANIMAL MORT »

  1. Si j’ai bien compris, les « vegan » ne viendraient pas de Véga (bien qu’ils fassent un peu extraterrestre à mon goût).
    Non !
    Ce sont des végétariens qui, trouvant soudain que Staline était trop à droite et Hitler trop à gauche, ont décidé d’aller plus loin .

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    1. C’est amusant comme comparaison. : ))
      Concédons en effet que, comme toute radicalité, le véganisme et le déterminisme des vegans peuvent paraître extrêmes.
      Il s’agit cependant d’une radicalité d’une autre nature. Celle d’accorder ses actes à sa sensibilité et de prendre en considération des choses très factuelles. Pour les despotes, nous n’en connaissons aucun en véganisme (et tant mieux), puisque ce n’est pas un dogme, une croyance, etc. Disons qu’on ne veut plus faire de mal aux animaux, que c’est facile car on peut bien manger sans les manger, et que cela s’accorde bien avec une logique de préservation écologique bien plus vaste.
      Quant à la tyrannie, effectivement elle existe encore on dirait. Les goulags sont aujourd’hui des « discounter » et les camps de concentration les « fermes-usines ». C’est contre ces exploitations que nous changeons nos mœurs. Et invitons chacun(e) à fabriquer ensemble une démocratie participative et réfléchie, où tous savent ce qu’ils font au monde, pourquoi et comment ils le font.
      Bien à vous,
      K&M

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