FUTURISATION(S) DE L’HÉAUTONTIMOROUMÉNOS — QUEL AVENIR POUR LES ANIMAUX DANS LE POSTHUMANISME ? — OBLIQUE DU LIVRE « DEMAIN LES POSTHUMAINS » (LE FUTUR A-T-IL ENCORE BESOIN DE NOUS ?) DE JEAN-MICHEL BESNIER

L’HÉAUTONTIMOROUMÉNOS — QUEL AVENIR POUR LES ANIMAUX DANS LE POSTHUMANISME ? — OBLIQUE DU LIVRE « DEMAIN LES POSTHUMAINS » DE JEAN-MICHEL BESNIER
« La logique occidentale devient finalement la logistique, dont le déploiement irrésistible fait mûrir entre temps le cerveau électronique, par lequel l’être humain est ajusté à l’être de l’étant qui, à peine remarqué, se manifeste dans l’essence de la Technique. »
p.220 in Qu’appelle-t-on penser ? — Martin Heidegger
« Le carnisme ressemble fort en effet à une métaphysique qui ne dit pas son nom et qui s’ignore elle-même, une métaphysique selon laquelle l’espèce humaine est la fin de toutes choses, le centre et le sommet de la Création. »
pp.10-11 in Le végétarisme et ses ennemis, Renan Larue
« Vous ne devez pas traîner le souvenir de l’Homme comme un boulet. »
in Demain les chiens, Clifford D. Simak

 

 

demain les posthumains   On s’étonnera peut-être qu’un essai sur le post-humanisme incite à écrire sur la question des animaux. Mais c’est qu’en fait, outre un intérêt nôtre certain pour les choses à venir, le monde tel qu’il sera — et parmi tous les possibles imaginables ou pas il n’y en aura qu’un — concerne(ra) au premier chef tous les animaux qui auront à y vivre. C’est aussi tenter de répondre à un flagrant paradoxe : les hommes sont naturellement pré-occupés par leurs lendemains presque en un sens heideggérien de l’angoisse, du souci (die sorge), tandis qu’ils affichent souvent un profond mépris pour les choses du présent. Ces choses se sont autant leurs relations et cadre de vie directs que celles plus interspécifiques et environnementales. Il faut donc essayer, par le dire, d’élucider quelque peu la position très particulière de l’être vivant mélancolique (et nostalgique par anticipation) par excellence, l’humain, et d’en tirer les conséquences quant au sort des animaux bon an mal an absorbés par notre empireanthropolis comme qui dirait. Nous déroutons quelque peu pour ce faire l’ouvrage de Jean-Michel Besnier Demain les posthumains, mais pas tant que ça en vérité.
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   Ce fut un peu une surprise il faut l’avouer, en lisant cet essai, d’y trouver d’emblée évoquée la question de l’éthique au regard d’une humanité future transformée, « augmentée », quant à son rapport immédiat et prochain avec la technique, autrement dit à vue de nez loin de celle de l’animalité qui, pour usant d’une forme liminaire de technè n’en est pas au stade du questionnement technologique. Bonne surprise donc. Pourquoi ? — Parce que nonobstant s’intéresser aux transformations physiques et psychiques que, lamarckien en cela, l’Homme est aujourd’hui en mesure de réaliser de plus en plus aisément selon des modélisations de son choix, et d’interroger sur l’humanité de l’homme augmenté ou de ses futurs compagnons robots et cyborgs, Jean-Michel Besnier aborde de manière très franche la question — fondamentale en sauvegarde — de l’éthique. Ainsi dit-il qu’« il y a déjà longtemps que s’exprime l’exigence d’aménager notre existence quotidienne de sorte qu’elle soit compatible avec celles des êtres non-humains qui nous environnent. » (p.11), en parlant des robots qui peupleront notre quotidien dans un futur plus ou moins proche et appelant à réfléchir pour cela aux notions de droits et de devoirs inévitables dans les relations que nous noueront avec ces compagnons idéaux et idéalisés, peut-être pour partie d’ailleurs y s’agira-t-il d’hybrider l’humain, l’animal et la machine ?[1]
boeuf machine   On peut bien, en effet, se demander ce qu’il conviendra de faire, comment agir ? — lorsque les machines, ordinateurs ou robots, seront à même d’apprendre durant toute leur (durée de) vie et qu’ils seront doués de conscience réflexive. Ils sauront qu’ils savent. Et leur « fabrication », faisant d’eux des êtres sensibles, bardés de capteurs, qui sait, ayant une peau synthétique imitant les qualités de la vraie peau humaine… ils souffriront. C’est ce qui arrive à Roy Batty dans le Blade Runner de Ridley Scott : « Je veux : plus de vie. » blade-runner-ridley-scottDès lors son ingénieur généticien qui ne peut faire mieux revêt le rôle de démiurge et d’assassin ; c’est un parent, le Père. D’ores et déjà la question posée, à l’avance, avant que ces temps ne soient tout à fait réalisés, outrepasse le simple constat moral. Nous sommes, comme ce que J.-M. Besnier considère par ailleurs comme acquis en ce qui concerne les animaux, dans l’éthique. Pour lui, l’éthique va bien plus loin que la morale car elle ne cherche pas à codifier la vie des individus en société, leur dire comment vivre ensemble, mais induit ce vivre-ensemble de façon très concrète, purement factuelle : « Moins abstraite et moins latérale, l’éthique est plus ambitieuse : cherchant à identifier les critères du bien-être individuel et collectif, elle tient compte des circonstances et des événements qui composent l’environnement existentiel des hommes — et donc de la présence des animaux et des machines autour d’eux. » (p.28) Pour Besnier en 2009 lorsqu’il rédige son livre, on s’aperçoit à sa lecture qu’il est évident pour lui que les animaux bénéficient d’un statut de quasi-égalité, si ce n’est toujours en pratique (loin s’en faut…) au moins en théorie, comme il le stipule dès la page suivante avançant que […] le non-humain revendique aujourd’hui une dignité ontologique que l’anthropocentriste tradition lui refusait. L’éthique reflète en partie cette revendication : le bien-vivre des hommes y est au prix d’une pacification avec le non-humain, qu’il s’agisse des animaux, des machines, ou de tous les artifices (ou artefacts) par lesquels nous organisons et stabilisons nos relations avec les autres.[2]les_robots_asimovVoilà que, au moins en imagination et c’est plutôt de bon augure, notre prochaine Zoopolis ou « zoocène », au lieu d’exclure de son centre, incorpore, intègre, promeut à son égal et dans sa sphère et de façon toute existentielle l’autre humain, post-, trans-, non-humain, cyborg, machine, dans le vaste et pluriel champ de ce qui vit ; de la Vie. Modus magnum vivendi.
Jean-Michel Besnier   Une nouvelle modalité dont la theoria ne demande qu’à se faire praxis pour beaucoup d’entre nous. Nous ne sommes pour l’instant pas majoritaires. Praxis, modalité, qui seront alors tout autant exis pure. À la suite de ce que rappelle l’auteur des paroles du penseur et sociologue Roger Caillois au colloque Le robot, la bête et l’homme en 1966, on y reconnaît déjà dans le care (soin) qui de nos jours s’avère si présent à l’esprit en manquant dans le geste (société) ce que l’analyste existentiel Ludwig Binswanger nommait une « partenairité »[3] : « Je me persuade que la fraternité de l’univers humain et de l’univers animal s’étend bien au-delà de la simple biologie. » (cité p.31) R. Caillois, d’une simple phrase, nous laisse avec des années lumières de réflexions sur le vivant et le sens qu’il faut lui donner. Attention : à la vérité il n’y a pas de sens ; mais tel que nous vivons nous faisons sens. C’est bien le propre de toutes formes de vie que d’exister en écho si l’on peut dire (en retour) aux autres êtres vivants et de donner du sens : circulation d’informations, échanges ; le tout formant « système » en quelque sorte et trivialement parlant.
   Ainsi la difficulté pour l’Homme d’être plus humain — d’une meilleure humanité — tient à sa faculté pour le langage en tant qu’outil fondamental et suprême. Chez les philosophes critiques du langage à commencer par Platon, Jean-Michel Besnier décèle qu’il serait responsable, selon eux, d’avoir réduit notre rapport au monde à sa seule dimension utilitaire — les mots ayant la vertu paradoxale de nous donner prise sur les choses[4]. Curieuse idée qui ne peut effectivement germer que dans une pensée langagière qui se parle à elle-même. Or la pensée sans langage mais faite de représentations correspondant à des choses concrètes comme à des ensembles abstraits existe chez les animaux qu’étudient les éthologues, et c’est bien grâce à cela qu’ils ont eux aussi prise sur les choses. Le langage n’est pas donc tout à fait ce qu’il a l’air d’être. Comme le monde « il touche à se prendre ». Somme toute, le langage ne serait-il pas qu’une des nombreuses expressions — en soi très organisées oui — de la sensibilité ? Le langage comme contre-plongée au penser surphénoménalisé. Car il est clair que les animaux pensent, fonction de leur rapport corporel au monde certes, fonction tout autant de leurs interactions avec l’environnement et du mouvement même (kinè et zoé) et que ceci forme historicité.District 9
   Nous parlions plus haut avec Besnier d’aménager notre espace vital avec tout ce qui est non-humain. Force est de constater que l’aménagement procède fréquemment d’une sorte d’expulsion arbitraire des habitants. Les animaux font les frais de notre désir d’aménagement. Bien vivre avec eux, pour nous les humains, cela voulant la plupart du temps dire « bien vivre à leurs dépens ». Qu’on reprenne donc au compte des droits des animaux la remarque de l’auteur qui précise que, selon son analyse, « l’éthique qui cherche à anticiper et à exprimer le désirable individuel et collectif ne peut que bénéficier […] de la désubstantialisation des concepts et de la défétichisation des mots. » (p.55) C’est le moins qu’on puisse dire, — et faire. Parce qu’avant de penser aux droits des logiciels autonomes du futur[5], des cyborgs et des robots, tous éminemment à leur façon en vie donc, il faut rappeler le retard de la pratique éthique sur sa théorisation. Comme nous en avons déjà parlé, il y a dans un mode de vie ne niant par la technique mais en cherchant un strict usage absolument nécessaire, un post-humanisme de la Nature — écologiste — qui porte en son sein la primesautière question animale. Un post-humanisme : humanisme augmenté en éthique.missing-link-cyborg
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   Non dépourvu de technique, cet humanisme-là d’après ne cherche pas son épanouissement dans les nanotechnologies à tout crin, les implants électroniques ou les prothèses bioniques, etc. Bien qu’il est indéniable que la recherche du care (soin) incite à l’emploi raisonnable de toutes les technologies possibles en vue de consolider notre bien-être — et en ce cas qu’on verra l’humanité se diversifier en genres qu’on devine et d’autres actuellement inenvisageables —, il est dans le même temps hors de question de continuer à sacrifier au pseudo-bien-être accordé aux animaux du courant welfariste qui n’a de finalité qu’anthropocentriste.
   Un des premiers pas vers l’élargissement de nos humanités n’est-il pas justement d’en attribuer négativement les qualités auxquelles on (y) prétend à l’ensemble de l’animalité ? Comme évoqué déjà dans des textes précédents, il convient plus que jamais au vu de la prégnance techno-consumériste et du traitement réservé aux animaux de leurs « donner » les droits qui sont les leurs. Leur restituer donc. Ces droits (nos devoirs), ce ne sont ni plus ni moins que les mêmes qui nous intéressent au premier chef, individuellement et collectivement et qui sont garants de notre sécurité, laquelle consiste essentiellement dans le fait de pouvoir continuer à vivre, et pas seulement survivre, qui plus est conservant notre entière intégrité (psychique et corporelle). Ramener dans le champ éthique de l’humain une considération d’égal à égal vis-à-vis des animaux c’est à la fois réapprendre à considérer l’humain dans sa prochaineté[6]. Ce qui diffère m’indiffère parce qu’en tant que différant il résonne justement avec ma propre différence. Je le laisse par conséquent libre vaquant à son existence. Déjà à la moitié du XXe siècle, Theodor W. Adorno et Max Horkheimer nous mettaient en garde contre un « ratatinement » de l’individu et par suite des groupes humains enclins à l’indolence physique qui délègue tout effort à la machine : « L’humanité, dont l’adresse et la connaissance se sont affinées grâce à la division du travail, est en même temps ramenée de force à des niveaux anthropologiques plus primitifs car, dans une existence facilitée par la technique, la persistance de la domination conditionne le blocage des instincts par une oppression accrue. » (p.51 in La dialectique de la Raison) C’est le défi des deux ou trois prochains siècles que de littéralement (s’)incorporer l’innovation technique au point que la cybernétique prenne vie et nos vies se métamorphosent en une sorte de super robiotique. À la fois il faut se prémunir contre l’indécision dans le sens de perdre sa liberté de choisir. Et d’un autre côté, prendre en compte que dans un système technologique capitaliste à plusieurs niveaux et vitesses, tous les humains des siècles à venir n’arriveront pas au même moment probablement où l’on décidera de fusionner/défusionner d’avec quoi/qui on voudra et d’un commun accord limpide. À ce propos, Jean-Michel Besnier cite Jacques Ellul qui espère que l’humain conservera pour des millénaires ce qu’il nomme le niveau social supérieur des ânes, rapport à l’histoire de L’Âne de Buridan[7], connu pour n’avoir pu choisir entre du picotin d’avoine et un sceau d’eau, ayant au même moment aussi faim que soif. Pour Ellul c’est le propre de l’Homme qui le distingue de la machine. Oui, mais pour les machines aussi la question qui se posera ne questionnera pas ce qui est de nature mais de degré. Le jour où la machine hésitera… ce que font depuis toujours aussi les animaux…
   Il y a très certainement une manière de faire avec sans aller contre. De plus en plus les travaux scientifiques, c’est-à-dire les nobles, ceux des éthologues et non des vivisecteurs, nous posent face à une inévitable indéfinition des frontières entre l’homme et l’animal […][8]. Quelque progrès a donc été fait depuis la critique acerbe, mais assez juste, de Günter Anders qui dans L’obsolescence de l’homme écrivait que du berger de l’Être chanté par Heidegger que « […] ce rôle qu[il] nous a encore attribué de façon très biblique, c’est-à-dire très anthropocentrique — [est] un geste par lequel il a démesurément surévalué « la place de l’homme dans le monde » […] » (cf. p.277 in op. cit. Tome II), et pour autant qu’elle place sinon centrale pouvons-nous tenir ? Entendons par là que nous sommes toujours non pas le centre du monde mais au centre de celui-ci, chaque fois. Et le dire ou non ne change rien car c’est ainsi que les animaux vivent leurs vies : au centre en eux-mêmes au monde et en regard d’autrui. C’est en cela que, forcés d’avancer grâce au langage il faut nous départir en quelque façon de lui. E. de Fontenay dit que le fait que les hommes privent les animaux de langage articulé ne renseigne donc pas sur les animaux ou sur le langage, mais seulement que les hommes eux-mêmes et leurs préjugés anthropocentristes[9]. Le mot est lâché : qu’avec le langage nous ne préjugions point. Il doit toujours nous servir à faire face à l’Ouvert, pour utiliser un terme cher en l’occurrence à Giorgio Agamben. Jamais à clore, jamais plus restreindre ou contraindre — sinon nous inciter toujours à l’ouverture.
   De là la défétichisation des mots qu’appelle J.-M. Besnier au travers de l’éthique. La preuve en est qu’on peut tout à fait faire œuvre du plus pur pragmatisme et passer au travers de l’évidence même. À lire le philosophe allemand Markus Gabriel dans Pourquoi le monde n’existe pas, on s’étonnera qu’il ne soit pas connu pour son engagement végane et antispéciste. Ainsi écrit-il : « À première vue une saucisse est l’incarnation de la viande. Mais à y regarder de près, une saucisse de viande est fabriquée avec de la viande d’une qualité et d’une origine très discutables, hachée, épicée puis cuisinée. La saucisse de viande mérite son nom. mélange ADN homme et porcEt pourtant on ne perçoit même plus son origine animale. Elle est façonnée artificiellement, la plupart du temps on la fourre dans un boyau quelconque qui imite la peau et qu’on étiquette. Quand on la mange, habituellement on ne perd même pas la plus petite pensée pour les animaux qui la composent. La saucisse de viande donne l’impression qu’elle n’est même pas fabriquée avec des animaux ou des restes d’animaux. On peut en dire autant de la poitrine de poulet très proprement emballée ou de la merguez du champ de foire. Du coup cette manière de consommer de la viande est fétichiste au sens propre du terme : la saucisse de viande évoque le sentiment d’être montée toute seule dans le réfrigérateur – alors qu’en réalité, à un moment ou un autre, on a parqué un troupeau de porcs d’une taille impressionnante, des animaux systématiquement abattus puis déchiquetés en lambeaux, et transformés en saucisses en respectant toutes les règles de fabrication des aliments. » (pp.212-213 in op. cit.) Où l’on voit que le déni trouve bien le moyen de se masquer sous l’aveu… — apparent.
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   La critique de l’ultra-sophistication technique s’est matérialisée depuis plus d’un siècle dans les divers courants écologistes. Pour autant, l’auteur précise qu’à déifier la Nature, on retombe rapidement dans des modes de pensées animistes sans grande portée éthique et pratique embrassant plutôt un vague idéal cosmogoniste. La Nature, comprise comme ensemble cosmique, univers tout entier, est pensée sous les traits d’un Dieu féminisée en Gaïa. Si le symbolisme ne manque pas d’attrait et d’intérêt, il n’a pas de rigueur factuelle sinon dans les effets positifs qu’il peut apporter. Comprendre l’importance d’une alimentation végétale et saine illustrée de la sorte porte ses fruits sans aucun doute, ça n’est pas pour autant que la Nature soit une super âme pensante. Ainsi le dérèglement climatique, pour lié en bonne partie à l’ère industrielle, à l’ampleur de l’élevage intensif, à l’usage d’intrants chimiques en culture, etc., n’est pas une réponse vengeresse de Dame Nature à l’hubris des hommes. Ce que Jean-Michel Besnier pose très bien en ces termes : « [la nature] Comment la dégager d’une métaphysique portée à sacraliser la totalité, sous le nom de Nature ? » (p.107)
   Mais cette déification relative ne constitue pas un danger pour le vivant, contrairement à la réification des êtres vivants. La société de consommation porte parfaitement son nom quand on veut bien y reconnaître le fantôme à peine voilé de la manducation. Jean Baudrillard dans Le système des objets évoquait en 1968 l’opposition entre la Nature et la Stimmung (humeur, ambiance — on dirait peut-être plus de nos jours Zeitgest) en ce que plus rien de naturel ne voit le jour en tant que tel mais déjà comme une hybridation : « Le projet vécu d’une société technique, c’est la remise en cause de l’idée même de Genèse, c’est l’omission des origines, du sens donné et des « essences » dont les bons vieux meubles furent encore les symboles concrets — c’est une computation et une conceptualisation pratiques sur la base d’une abstraction totale, c’est l’idée d’un monde non plus donné, mais produit — maîtrisé, manipulé, inventorié et contrôlé : acquis. » (pp.34-35 in op. cit.) Abstraction qui, non seulement quant aux objets est devenue une réalité brute pour les animaux qui ne sont plus seulement à notre service selon les croyances historico-religieuses (la tradition), mais bel et bien à notre dis-position.
   Ce qui nous amène à revenir sur le propos de Besnier par rapport à l’hybridation « de l’humain, de l’animal et de la machine ». Il nous semble tout à fait discutable que l’humanité transgenre s’arroge le droit d’inclure dans son principe de transformation désirée 1) l’animal et 2) plus tard la machine. Dans le premier cas les animaux sont doués de sensibilité, de rapport sociaux et de préférences sociales, ce qui les rend prima facie éligibles et porteurs de droits en termes de zoopolitique. Dans le second le jour où la machine possèdera les mêmes capacités, nous considérons qu’elle entrera dans le cadre des êtres vivants, donc sentients, et qu’elle aussi appartiendra au champ de l’éthique. Qu’on ne dise pas que les humains feront ce qu’ils voudront de ces non-humains-là sous prétexte de les avoir conçus. Un enfant est-il la propriété de ses géniteurs au titre qu’ils l’ont fait ?
   On peut d’ailleurs imaginer qu’un beau jour les cyborgs et autres non-humains  de ce type seront en état de choisir leur propre hybridation, c’est-à-dire leurs modes de vie favoris en corporéités et états de conscience. Comme pour les humains, on parlera alors, pourquoi pas, d’évolution choisie (transformisme ou auto-transformisme). Mais : et les animaux alors ? Eh bien leur cas est différent parce que jusqu’alors dans la Nature, ils ne semblent pas avoir eu besoin pour s’y adapter de développer un tel degré de technique. L’évolution regarde les espèces, dans un temps très long, et non les individus. Gardons-nous bien d’imposer à autrui ce que nous voulons pour nous. Alors bien entendu c’est déjà le cas. L’Homme manipule par sélection et modifications génétiques les êtres vivants dont il estime pouvoir tirer un bénéfice substantiel. Au lieu de cela, nous pourrions chercher à développer ce qu’on pourra appeler de symbiose passive en tirant parti de la présence d’animaux résidents dans nos villes sans toutefois jamais rien leur imposer (cf. Zoopolis de S. Donaldson et W. Kymlicka), en profitant des mécanismes naturels de la bio et micro-biodiversité pour nos activités vitales. souris pucéeLes êtres de la Nature sont source d’inspiration. Ils ont beaucoup à nous apprendre encore. Psychiquement parlant que serait un monde sans animaux à nos côtés ? Serait-ce seulement vivable ? Aussi le plus grand bénéfice pour les humains serait dans la coopération et l’attention portée aux non-humains. Assez curieusement, et eu égard au travail important de Martha C. Nussbaum sur la question environnementale et animale, on voit combien on peut vite tomber dans une impasse intellectuelle — suivie de sa (non)mise en pratique — quand elle écrit au sujet des capacités des animaux pour la coopération, le relationnel, etc. Effectivement, selon elle la nature ne fonctionne pas ainsi, et ne fonctionnera jamais ainsi. Aussi cette capacité demande-t-elle, de manière très générale, que le juste supplante progressivement le naturel[10]. À son encontre on dira qu’il n’y a alors pas d’injustice non plus dans la nature. La place y est donc parfaitement libre pour une éthique. À l’évidence l’éthique n’a affaire et ne prend sens que face à une chose très simple : la capacité à souffrir. Ce n’est par conséquent pas tant que le juste doive supplanter le naturel. Plutôt que nous définissions le juste à l’aune de ceci de très factuel : utile, la souffrance n’est pas faite pour être endurée par l’animal. Autant que faire se peut, l’animal s’extirpe de la source de sa souffrance, promptement.  Il est donc juste que nous cessions de faire souffrir inutilement, ce qui, en toute connaissance de cause, est finalement toujours le cas.
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   Avec raison, c’est-à-dire concision et perspicacité, Jean-Michel Besnier attire notre attention dans Demain les posthumains sur le fait que désormais la preuve est faite qu’il n’existe pas de déterminisme génétique. Exit cette « légende » tant sont allègrement franchies par les maladies comme les grippes aviaires, creutzfeldt jakob (la « vache folle »), les « barrières interspécifiques » (p.156).
   Remarquable est alors l’assertion de l’auteur qui stipule que même — et il a bigrement raison — parler d’espèces est arbitraire, n’hésitant pas à appeler cette vieille notion d’« archaïsme aristotélicien ». Seuls les individus sont soumis à la sélection naturelle, et les espèces, quant à elles, ne traduisent des principes de classification toujours datés et éventuellement obsolètes […][11] C’est en vertu que le « monde » physique et ses étant, et les étant-vivants a fortiori, est un vaste complexe en devenir dont les parties s’articulent par capillarité et tectonique, que les classifications érigeant les différences comme des étrangetés (des choses étrangères) sont caduques. À l’instar des nombres en mathématiques, les êtres du monde n’ont pas de fixité définitive, ils sont toujours infiniment eux-mêmes en altération. On désigne ici non pas forcément un processus de dégradation mais plutôt toute forme de sublimation vers une/des altérité(s). La classification dit un vrai arrêté à cause du côté pratique, mais ne dit pas tout du vrai, sa totalité n’étant jamais fixe. L’antispécisme enrichit l’Humanité.
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   Et à discuter de l’avenir de l’Humanité, avec ou sans machines pensantes, sentant, souffrantes voire aimantes, d’hybridation avec elles et l’animal (quels animaux au juste ?), il faut tout à la fois rappeler qu’en dehors du texte il y a le contexte auquel on n’échappe pas mais duquel on peut sortir en le changeant. Nous avons des capacités cognitives importantes et une forme d’intelligence qui déjà en soi fait de nous des êtres augmentés — au même titre mais pas plus qu’un oiseau est un terrestre qui a appris à voler, faut-il souligner. La technologie nous permet de nous rapprocher des étoiles, de découvrir la nature de la Nature invisible à l’œil nu et, peu à peu, de s’enchanter en dévoilant cette Isis. Cependant nous sommes pour beaucoup prisonniers d’images archétypales, littéralement viscérales dans l’ensemble et qui nous induisent en erreur, agissant sur notre perception du monde tel un trompe-l’œil. C’est bien pourquoi il n’y a pas plus d’animal-machine professé par le cartésianisme que de griffon se battant contre Saint-Georges. Les êtres vivants sont, d’un certain point de vue, assujettis au monde, ainsi nous partageons avec les autres hommes, et même avec quelques animaux, notre vision du monde reposant sur des images ; il existe une remarquable constance dans les images que peuvent élaborer différents individus à partir de données fondamentales de l’environnement (textures, sons, formes couleurs, espace). Si nos organismes étaient agencés de façon différente, d’un individu à l’autre, les images du monde que chacun de nous se ferait, seraient également différentes. […] Nous ne savons pas, et il est probable que nous ne saurons jamais, à quoi ressemble la réalité « absolue », explique Antonio R. Damasio dans L’Erreur de Descartes[12].
   Est-il vraiment nécessaire de se figurer comment voit tel ou tel animal, comment est-il fait, comment réagit son corps à telle ou telle substance chimique, ce que nous apprend l’agression d’une « mère » hérissée de piques effrayant le bébé singe… ? Tout comme se prononcer pour des positions favorables à l’écojustice ne confère pas à ravaler les humains à un exil jovien* mental halluciné digne de Demain les chiens. « Cette animalisation de l’homme », écrit Jean-Michel Besnier, « jubilatoirement rappelée par les écologistes, est prétexte à substituer à l’anthropocentrisme un écocentrisme en phase avec l’idéologie de l’infosphère qui réduit notre appartenance à l’humanité à l’immersion dans le milieu englobant constitué par les réseaux numériques. » (p.165) D’où l’on voit clairement que le problème ce ne sont pas les technologies, la Technique, mais les techniciens.pensee-transhumaniste-5258
   D’un côté donc il faut ne pas succomber à la « géométrisation à outrance » dénoncée par Alexandre Koyré que cite Éric Baratay en parlant de la vaste entreprise de mécanisation de la Création[13], ni non plus abandonner dans la pluralité des post-humanismes possibles l’humanité de l’Homme toute pétrie d’animalité. Comme l’écrivit le journaliste Michel Damien en 1978 : « Repousser l’animal, c’est repousser la moitié de l’homme, et davantage […] C’est mutiler notre personne tant au plan matériel que religieux ou métaphysique.[14] »
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   À notre sens, le premier acte véritablement fondateur d’une écojustice, c’est d’embrasser le véganisme car il va de soi qu’il n’y a pas d’éthique là où il y a souffrance infligée en vertu de principes éculés et/ ou économiques. Les ravages qui menacent le futur de l’Humanité, donc le(s) post-humanisme(s), sont dus en grande partie aux activités d’exploitation des animaux. Avant toute chose c’est des animaux qu’il faut se préoccuper car en face de nos arsenaux ils ont fragiles et vulnérables. C’est pourquoi, avant toute transformation choisie qui s’offre aujourd’hui aux humains qui en ont la possibilité et l’envie, et avant que n’adviennent des âges de métamorphoses plus radicales et qu’il faille redéfinir ce qu’est la Vie en en élargissant l’acception, il convient de réaliser le premier des post-humanismes : être végane par éthique.
   Pour le reste rien ne presse. Que vienne le temps des robots, le temps d’une nouvelle alliance ; le temps où le Temps même suspendra son vol à nos consciences étirées… pourvu que nous ayons cessé de faire du mal.
   Il n’y aura plus jamais de progrès que si chaque chose est faite par éthique. Nous sommes au centre certes, mais nous ne sommes ni le début ni la fin, ni le dessein de l’univers et c’est à nous de décider mais les yeux bien ouverts, y voir clair en conscience.
   Par post-humanisme voudrions-nous entendre « après l’Humanité », signifiant par làInsecte fait avec des parties de montres, etc., de Justin Gershenson un monde sans les hommes ? C’est possible, nous sommes en mesure de défaire ce qui a été fait. Et hormis les animaux que nous avons fabriqués selon nos desiderata, tout nous survivra : « […] l’existence même des hommes n’est nullement nécessaire. Le dernier homme, la dernière femme et le dernier enfant pourraient disparaître de la surface de la Terre sans que cela ait la moindre conséquence préjudiciable sur le bien des plantes et des animaux sauvages. » Paul W. Taylor[15] poussait la réflexion écologiste au point d’exclure les humains de la Nature, et si cela peut donner une mauvaise image d’un certain courant de l’écologie force est de constater que ce qu’il dit est vrai. Il faudrait être de mauvaise foi pour y voir une pensée « extinctioniste », le but étant que les hommes se défassent de leur pensée anthropocentriste.
   La question de notre façon de vivre au monde regarde au premier chef notre rapport aux autres vivants et quels moyens sont à notre portée sans que les animaux soient intégrés à ces moyens.
   Il faudra, après ce fort intéressant essai de Jean-Michel Besnier continuer d’imaginer des lendemains chantant pour les humains comme pour les non-humains. Il nous invite à lire les travaux de Francisco Varela (neurobiologiqte et philosophe) et de Richard Rorty (philosophe) et de réfléchir afin de faire émerger une vie éthique impliquant également les non-humains[16]. C’est tout un travail existential qu’il nous faut poursuivre pour nous élucider nous-mêmes. Si c’est historiquement, et par là même par accident quelque part, que nous sommes devenus les bourreaux de tout le reste du règne animal, il nous reste à procéder à une grande transformation qui ne peut que nous rendre enthousiaste en ce que, vivants, nous aimions à respecter et protéger toutes vies : changer l’histoire en devenir, et transmuer l’accidence en coïncidence. En terme mathématiques, mais également astrophysique, c’est dire que le vivant a toujours résidé au cœur de la matière et que nous sommes tous, humains et non-humains, enfants des soleils, une époustouflante : […] genèse d’une fonction continue à partir de la structure discontinue qui lui donne naissance[17] qu’il serait absurde de réduire à néant. Là serait le non-sens. Ludwig Binswanger appelait cela qu’on universalise à rendre finalement tout humain par humilité que tout nous importe et nous égale, συνειδένεί ἑαυτῷ, une confidence avec soi-même, une rencontre, celle de la connaissance de quelque chose avec soi-même[18].
   Pour finir un poème. Charles Baudelaire, peu enclin aux mirages de la modernité et avec un sens du singulier et de l’universel si aigu, nous offrit en 1857 sa version du « bourreau de soi-même » de Terence. Charge à nous de nous délivrer tous du bourreau.ob_113c28_homme-et-singe1-jpg
M.
L’HEAUTONTIMOROUMENOS
A J. G. F.
Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher !
Et je ferai de ta paupière,
Pour abreuver mon Saharah,
Jaillir les eaux de la souffrance.
Mon désir gonflé d’espérance
Sur tes pleurs salés nagera
Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon cœur qu’ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !
Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?
Elle est dans ma voix, la criarde !
C’est tout mon sang, ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.
Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !
Je suis de mon cœur le vampire,
– Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !
me20robot
   [1] p.11 in Demain les posthumains.
   [2] Ibid. p.29.
   [3] Voir dans son Introduction à l’analyse existentielle, et « Analyse existentielle et psychothérapie » p.151 : « Le lecteur voit donc que, nous, praticiens de l’analyse existentielle, nous faisons face à l’homme pris dans sa singularité, considéré non pas comme un simple individu, une simple personne ou personnalité présentant telle ou telle particularité, tel ou tel mode de comportement ou de fonction et une certaine biographie ; à plus forte raison il verra que nous ne le contraignons pas à entrer dans un système de conception et de langage de quelque théorie psychopathologique ou psychothérapeutique mais, au contraire, que nous le rencontrons sur le plan de la présence humaine, comme un partenaire. Cette « partenairité » dans la présence n’est pas seulement une affaire humaine ou éthique mais une affaire strictement systématique, au sens de l’interprétation et de la communication phénoménologique de la présence. Nous ne nous demandons pas seulement qui est cet homme et comment il s’exprime, en tant que cet homme-là, sur le monde et sur lui-même mais bien ici comment s’exprime la présence sur elle-même en tant que présence. »
   [4] Ibid. p.49.
   [5] Voir le très bon film Her sorti en 2014.
   [6] On pense ici à la notion de prochain chez Emmanuel Levinas, et donc à l’envisagé, l’Autre vivant mon alter-ego en tant que tel (existence en cours). Il sera bon de lire Corine Pelluchon et sa critique lévinassienne pour élargir la prise en compte des altérités, dépasser Lévinas, dans Éléments pour une éthique de la vulnérabilité ou plus dernièrement Les Nourritures.
   [7] Jean Buridan (1295-1360).
   [8] Ibid. p.93.
   [9] p.475 in Le silence des bêtes.
   [10] Cf. p.263 in l’ouvrage collectif Philosophie animale.
   [11] Ibid. p.16.
  [12] Et p.140 in op. cit., extrait précédé par : « Ces diverses images – perceptives ; de rappel d’un passé réel ; et de rappel d’un futur qui aurait pu être – sont les produits de notre cerveau. La seule chose dont vous pouvez être certains est qu’elles sont bien réelles pour vous-mêmes, et que les autres êtres humains élaborent des images comparables. »
   [13] Cf. in L’Église et l’animal.
   [14] Ibid. pp.281-282.
   [15] p.132 in Éthique de l’environnement : Nature, valeur, respect. (L’éthique du respect de la nature).
   [16] p.208 in Demain les posthumains.
   [17] Propos d’Albert Lautman, p.117 in Les mathématiques, les idées et le réel physique.
   [18] p.143 in Introduction à l’analyse existentielle.
   *Un jovien est un habitant de Jupiter.
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