DE L’ÉVOLUTIONISME CHRÉTIEN OU LE NOUVEL HUMANISME NAISSANT — D’APRÈS LECTURE DE « L’ÉGLISE ET L’ANIMAL » D’ÉRIC BARATAY

DE L’ÉVOLUTIONISME CHRÉTIEN — D’APRÈS LECTURE DE « L’ÉGLISE ET L’ANIMAL » D’ÉRIC BARATAY maxresdefault
« [L’animal] Il est à la fois un domestique donné par Dieu et un missionnaire encourageant ses maîtres à penser à lui et à rester dans la bonne voie. »
In L’Église et l’animal, p.81
« La Vie fonctionne à l’inverse du second principe de la thermodynamique. »
Edgar Morin (à propos du darwinisme) in Introduction à la pensée complexe, p.132
Je ne demande pas quand finiront ses jours
Une place de choix dans les divins séjours
Mais dans un coin obscur, loin du cliquant des fêtes,
Le silence et la paix au paradis des bêtes.
Poème de Luce Vincent Marty,
adhérente pro-animale d’une association catholique, fin des années 80
cité dans L’Église et l’animal
L'eglise et l'animal   Dans son Histoire mondiale des sciences (1988), Ronan Colin évoque ce qu’on peut voir comme des prémisses au darwinisme quand Empédocle parle de l’« évolution » de l’univers, de la création des animaux, etc. : « Il croyait qu’à l’origine différentes parties d’animaux — des membres et des organes — se formèrent et qu’elles s’assemblèrent par la suite. Aux premiers âges il en résultat la création de monstres, d’où les légendes à leur sujet, mais ces monstres n’étaient guère adaptés à leur environnement et ne pouvaient survivre ni se reproduire. Par la suite cependant, des formes satisfaisantes, en harmonie avec leur environnement, surgirent : elles réussirent à engendrer des petits et, de ce fait, elles survécurent. » (p.113 in op. cit.) Il s’agit d’une vision bien entendu pré-anthropocentriste dans le sens de la domination de l’Homme sur l’animal-ité telle qu’elle s’est construite et exercée à l’encontre des animaux dans le monde occidental chrétien, avec ses hauts et ses bas pour les animaux… Histoire des sans-voix qui nous parle de nous, mieux sans doute encore que toute autre forme d’historiographie. Éric Baratay, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3, a adjoint cette année à ce long travail de recherche durant les années 80 et 90 publié la première fois en 1996, une annexe sur les deux décennies écoulées depuis, où l’on voit que le statut de l’animal a fortement évolué dans le monde chrétien, même si, comme souvent, la France est à la traîne sur la question. L’occasion ici de partager sur cette Histoire en images à partir d’extraits de cet excellent essai qu’est L’Église et l’animal que nous vous invitons vivement à lire.

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   Dans les temps bibliques, chose qui se vérifie quant aux précautions prises lors des holocaustes et autres sacrifices, et ce jusqu’au patriarche Noé, le meurtre d’un animal semble relever d’une transgression aussi grave que l’homicide ou le blasphème. (p.12) Noé colombe arche   Plus tard, durant la période dite du Moyen-Âge central, le rapport à l’animal change. L’écriture de la vie des Saints (hagiographie) prend beaucoup d’importance et celle-ci est fortement illustrée avec des animaux comme allégories. Il faut bien, pour éduquer, faire monstration, ainsi à partir des XIe-XIIe siècles, le diable lui-même perd ses aspects humains pour s’installer dans la peau de bêtes velues et lubriques (p.17). Les animaux qui inspirent le dégoût et la crainte sont alors le crapaud, le bouc ou le chat. Sans titre
Retable d’Issenheim
Matthias Grünewald (1475-1528)
Musée d’Unterlinden, Colmar
schéma
Schéma du Moyen-Âge situant l’Homme dans la Création (p.34)
   On expliqua longtemps le monde comme tout entier, formes de vies autres comprises, tourné vers le Bien humain. Chef-d’œuvre de Dieu, l’Homme a qualité divine en tant que berger de la Création. L’agencement en faveur de l’homme est justifié par ses qualités de microcosme et de centre du monde, par sa fonction de prêtre de la création : en le servant, en l’aidant à s’élever vers Dieu, les créatures terrestres prennent à travers lui quelque part à la contemplation du Créateur. (p.43) jan-van-eyck-le-retable-de-l-adoration-de-l-agneau-mystique-detail-1-1432   En 1600, la population française est d’environ 20 millions d’habitants. Beaucoup d’humains vivent alors sous le même toit que leurs animaux, profitant, entre autres choses, de leur chaleur l’hiver.
    Le monde animal donne lieu à toutes sortes de représentations fantasmées, chimères, qui sont force de significations dans le quotidien de tous. L’époque médiévale prolifère de licornes, dragons et autres satyres. Image206   Le démon est désormais fait d’un corps humain animalisé (p.58)TENTATION   D’« aides de camp » en quelque sorte, ces compagnons terrestres que sont les animaux se changent peu à peu en boucs émissaires permanents, en matières premières plutôt qu’en êtres vivants. Au XVIIe siècle, le fondateur de l’Oratoire de Jésus, Jean-François Senault, se figure la nature telle une corne d’abondance inextinguible où se servir à sa guise, et n’y voit nulle raison de se priver malgré que faire bombance entre quelque peu en contradiction avec certains principes d’austérité chrétiens (jeûne) : « La nature répare les ravages de la mort […], le nombre des bêtes n’en est pas moins diminué, le luxe des festins ne saurait épuiser ni la terre ni la mer, ces deux éléments sont plus féconds que nous ne sommes gourmands, et quelques débauches qui règnent dans les Provinces, on n’a su encore dépeupler leurs campagnes. » (cité p.46) jan-van-eyck-le-retable-de-l-adoration-de-l-agneau-mystique-detail-1-1432Saint_Antoine_miracle-a   Malgré les figurations d’animaux, nombreuses dans l’Église, leur accordant de l’importance comme lorsque Antoine de Padoue présenta le Saint Sacrement à une mule qui se prosterna aussitôt et que François d’Assise possédait une brebis qui assistait aux messes et s’inclinait devant la sainte hostie, témoignant que les bêtes sont proches des hommes car proches également de Dieu, les temps changent et l’effacement de la magie (alchimie hermétique) au profit d’une science du factuel et du vérifiable (expérimentale) signent un durcissement du regard des hommes vis-à-vis des animaux bientôt perçus comme des machines. execution truie 1386 FalaiseTémoin la dernière partie du Discours de la méthode (1637) de René Descartes sur les notions de physique : « Elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer de même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. »[1] En « ville », dans les fermes ou venues, là aussi, du monde sauvage, elles agissent comme des automates illustrant l’étendue de la puissance de Dieu édifiant les hommes. (cf. p.75 et 71) 3129122500_1_2_WSndL7Mn
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    En 1625 le jésuite Etienne Binet pense que les yeux des moucherons fonctionnent comme des « ressorts » et le père capucin Yves de Paris, en 1640, dit pour sa part que les animaux réagissent comme des horloges. Le cartésianisme est défendu tout autant par Antoine Arnaud, théologien, philosophe et mathématicien de son état[2]. Les travaux de Malebranche, qui frappant son chien déclare que cela crie mais ne sent rien, sont étudiés dans les couvents. Même Blaise Pascal n’est pas insensible à l’idée de l’animal-machine. Nicolas Fontaine, au XVIIIe siècle, expliquera qu’à cette époque, les théories de Descartes étaient énormément discutées dans les salons. C’est qu’en fait, les idées de Descartes et consorts servent à l’Église pour combattre le courant libertin[3] pour qui « la bête ne sent point peste, guerre ou famine. » (p.27) Ours-Gaston-Phebus   De N. Fontaine toujours, qui appartenait à la communauté de Port-Royal en 1736, on tient que : « On élevait de pauvres animaux sur des ais par les quatre pattes pour les ouvrir tous vivants et voir la circulation du sang, qui était une grande manière d’entretien. » (cité p.106) Il n’en demeure pas moins que pendant longtemps […] matérialiste pour l’animal, spiritualiste pour l’homme, le cartésianisme, même rénové, reste contradictoire. (p.152) ais anatomie   Il faudra attendre bien après les Lumières, où Emmanuel Kant pensait qu’il ne fallait point faire souffrir les animaux mais non pour eux, bien plutôt pour ne pas que l’Homme s’abêtît à une violence animale, pour que les acteurs de l’Église commencent à développer une véritable empathie pour les animaux. L’Abbé Chardon, en 1862, déclare que « les animaux sont des êtres sensibles à la douleur. » (p.200), et Charles Valmer fait savoir que, pour sa part, la protection des animaux est un devoir chrétien. Peu à peu donc la souffrance des bêtes est perçue différemment qui, jusque 1870 environ, était une conséquence du péché originel[4]d'Assise et le loup de Gubbio
« […] l’âme des bêtes ne sera pas anéantie » — Abbé Farges, 1873 (p.151) Luc-Olivier_Merson_-_Le_Loup_d'Aggubio   Le Loup d’Agubbio de  Luc-Olivier Merson, 1880 (p.214)
    C’est à l’aune du nouveau siècle — siècle Européen bientôt inondé d’humaine bestialité, pléonasme… (1914-1918) — que la condition animale connaît une revirement significatif dans la pensée humaine en train de perdre la superbe de son anthropocentrisme. Cependant vers 1875 le jésuite Bonniot peut encore écrire avec conviction : « […] la liberté produit essentiellement le droit. Si les animaux étaient libres, ils auraient le droit d’être respectés dans leur indépendance et surtout dans leur existence, ou, en d’autres termes, l’homme serait condamné à se nourrir de végétaux, à moins qu’il n’aimât mieux mourir de faim. » (cité p.159) Il n’empêche que cette notion de droits fait désormais partie de la pensée pour l’animal-ité. Le protestant Paul Sabatier sera un des premiers à accepter la communion des animaux en 1894. Et s’ouvre à Asnières-sur-Seine cinq années plus tard, en 1899, le tout premier cimetière pour chiens français[5]CIMETIERE DES CHIENS   Comme nous le disions plus haut, la condition animale a connu et connaît toujours au sein de l’Église, des hauts et des bas. Un des grands penseurs du Christ cosmique (ou Cosmos christique) a été Teilhard de Chardin[6], qui mariant de façon originale métaphysique, philosophie, sciences et mysticisme, n’en n’a pas moins pour autant été cimetiere-animaux-asnieres-2-1_395659de facto un penseur de l’Humain autocentré — voire auto-consacré — quand bien même son appréhension phylétique du Monde fut-elle séduisante, a perpétué à rendre influente la conscience anthropocentriste au sein de l’Église mais pas uniquement. Pour lui, la nature produit l’homme puisqu’il la prend, la fait sienne, l’humanise par le travail […] pour qu’elle réponde à ses besoins. (pp.262-263)
    Éric Baratay, dont l’enquête est exhaustive, nous apprend même qu’un temps, des années 1930 aux années 70, même les scouts n’ont plus été portés à la contemplation de la Nature végétale, et encore moins donc sa version animale. Au lieu de cela, les préoccupations de ces temps-ci étaient au sport et à tenter de régler les problèmes économiques et sociaux. (p.269) Pourtant, en 1937, on voit apparaître timidement dans les manuels de théologie la notion de protection animale, puisque le catéchisme national y dit : « Est-il permis de faire souffrir sans raison les animaux ? » (p.212)
animaux*
 Eric Baratay   Pour finir ce très bref survol d’un brillant travail qu’il faut encore saluer, notons l’optimiste point de vue (éclairé) de l’auteur qui, outre que la théorie ait fait d’énormes progrès au point qu’aujourd’hui l’éthique soit au cœur de la philosophie et du militantisme, dit que comme la société de consommation, l’animal joue le rôle de bouc émissaire et de succédané d’une population réticente à se priver[7]. Optimiste parce que, malgré les hécatombes industrielles orchestrées massivement par les pays riches et de plus en plus par les pays en voie de développement, l’alternative est en marche. Autre naissance donc celle d’un antispécisme de plus en plus partagé quelque que soit le milieu social et culturel. La condition animale avance au sein même de l’Église et E. Baratay ne manque pas de nous parler des gens qui sont à l’heure actuelle les précurseurs en ce domaine. Jusqu’au Pape actuel, n’est-ce pas ? qui n’a pas pris pour rien le prénom de François. Alors oui, la France est encore à la traîne, mais de plus en plus de chrétiens d’obédiences différentes ressentent le besoin d’intégrer à leur vie et leur foi la présence — immanence pure s’il en est — de leur animal (de compagnie), plus : de leur ami(e). Et par extension, tout le règne animal — du Vivant.
   Pour Baratay l’animal était et est toujours un miroir pour l’homme. Nous pensons qu’il peut fièrement s’inclure dans la catégorie qu’il décrit non sans ironie comme suit : « […] les fondamentalistes d’aujourd’hui sont les réalistes de demain. » (p.310)
   Athées ou croyants qu’importe après tout, si ce n’est la finalité souhaitée par celles et ceux qui défendent la cause animale. Il n’est plus temps pour béatifier, ni déifier mais peut-être bien de contempler si l’on ose en ce sens vouloir faire temple ensemble de cette Terre que nous partageons à égalité avec les animaux. Oublier l’archaïque sentence de la Bible de Jérusalem : « Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux. », car où est l’intérêt ? sinon avec eux d’inter-être.
   Rappelons le bien nommé (ici) Kenneth Goodpaster (De la considérabilité morale, 1978) mentionné dans le recueil Éthique de l’environnement : Nature, valeur, respect[8] qui, au sujet des valeurs du biocentrisme et de l’écocentrisme a dit que dans l’histoire de l’évolution « les hommes sont spectaculaires parce qu’ils émergent pour voir le spectacle dont ils sont partie intégrante. » C’est ce que proposent pacifiquement le véganisme et les véganes, qu’ils adhèrent ou non à une religion ou qu’ils soient agnostiques.
M.
 francois-f0912   Deux lectures à retenir dont parle E. Baratay :
   L’Animal, l’Homme et Dieu de Michel Damien (1978)
   Les animaux, nos humbles frères de Jean Gaillard (1986)
   À consulter aussi :
   Un bref article catholique sur la question animaleMorse baptême
   [1] Cité p.95 in Le règne de l’homme — Rémi Brague.
   [2] Cf. p.86 in L’Église et l’animal.
   [3] Ibid. p.90.
   [4] Ibid. p.226
   [5] Cf. p.203 et 227.
   [6] Quand, dans Le Phénomène humain, Teilhard de Chardin écrit quant à la « consécration à notre soif de tout penser » que « […] nous entrevoyons que l’inconscience est une sorte d’infériorité ou de mal ontologiques […] » (p.249), on s’inscrit en faux. Si l’on part du principe que les végétaux sont des formes de vie non-pensante (sans pensée active), nous demandons en regard de Chardin « où est le mal ? » et plus encore la prétendue « infériorité ontologique » ? Nul doute qu’alors ce penseur marginal put voir les animaux comme des êtres « en dessous » des hommes, si seulement il y pensa.
   [7] p.295 in L’Église et l’animal.
   [8] p.100.
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