UN ROMAN ARGENTIN POUR DEMAIN OU LE MONDE DES ZYGOTOS — À PROPOS DE « LE CŒUR DE DOLI DE GUSTAVO NIELSEN »

UN ROMAN ARGENTIN POUR DEMAIN — À PROPOS DE « LE CŒUR DE DOLI DE GUSTAVO NIELSEN »

 

  « La vie est simplement un moyen pour reproduire l’ADN. »
in Le Gène égoïste de Richard Dawkins — cité en exergue au roman

 

« Nos gènes sont immortels, mais la collection de gènes qui forme chacun de nous est vouée à la disparition. »
R. Dawkins, ibid. p.270

 

« […] toute intelligence créatrice, suffisamment complexe pour concevoir quoi que ce soit, ne vient à exister qu’au terme d’un grand processus d’évolution graduelle. »
in Pour en finir avec Dieu, R. Dawkins, p.39.

 

 

Le Cœur de Doli   Il est des romans d’anticipation, comme El corazón de Doli de l’écrivain cinquantenaire argentin Gustavo Nielsen, qui nous parlent des aujourd’hui qui déchantent plus que des lendemains qui chantent. Si l’action de ce livre se passe en Argentine dans le courant des années 2030 – 2040 environ, et qu’il traite du clonage et des implications de cette technique de « réplication » quant au social au quotidien, il y a en lui, en son cœur, autre chose de douloureux. C’est que ce roman huxleyen, kafkaïen, dickien même, porté par une plume — eh oui — borgésienne également et de qualité, se fait le héraut d’une toute autre réalité que celle, possible parmi les possibles, d’une nouvelle forme d’esclavagisme rendue bientôt réalisable par le clonage et les desiderata de parents en mal de survivre. C’est qu’au risque de l’«entertainment-totalitarisme » du grand eugénisme, précède — et existe déjà — la réalité de la condition animale, grande négativité d’après les Lumières, grande perdante de l’ordre et du progrès socialo-libéralo-positiviste. Où il convient, ô combien, d’y mettre vraiment de l’ordre.
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   La Magdalena, petite ville provinciale non loin de la mer. Ça n’est pas Buenos Aires, et l’air qu’on y respire est vicié. Pollution ? Point du tout, pas pire qu’ailleurs. Là-bas, comme ailleurs, on y cultive les R. Les clones de remplacement.
   Qui écrit donc cette histoire qui commence l’air de rien ? Qui nous parle de Victor en proie à la folie plénipotentiaire de Sergio, son aîné frangin ? Qui est Dolores — Doli — pour le précieux cœur de qui va battre celui de Victor ?
   La Magdalena donc. Et le Mc Poulen Fritten que monte Patricio Maidana qu’il faut désormais appeler Patrick, parce que ça fait moins chilien, moins loser. Le Poulen Fritten, un super fast-food quoi. Si bon… le meilleur !
« La vache a toujours été, disons… la vache à lait des scientifiques qui veulent s’en mettre plein les poches en peu de temps grâce au clonage. Par exemple on peut jouer avec son génome pour transformer le lait en médicament : bref, la vache, c’est comme une pharmacie vivante. »
(p.32)10_10_905
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gattaca-original   Ainsi en va-t-il de cette histoire réaliste pleine de frissons. Un roman fort qui résonne après sa lecture comme un appel à un retour à la normale. Parce que dans ce futur proche et décalé, il apparaît que nous avons tous besoin de délivrance. Au-delà du récit fictionnel, de ce monde que dépeint Nielsen, monde limite qui vous fera penser à Blade Runner ou Bienvenue à Gattaca, ou bien encore à Never let me go, ce film rétro-futuriste où les jeunes clones donneurs d’organes sont, à l’instar de Victor dans Le cœur de Doli, complètement résignés à leur sort, et parallèle à la question de la manipulation génétique de l’ADN humain, il y a la question de l’existence bafouée des animaux qu’on manœuvre à des fins ogresques et parfaitement économiques. Pensez donc : ça n’est pour rien que Dolores qui travaille elle aussi au Mc Poulen Fritten vous rappellera une autre Dolly. Et des affres adolescentes dans cette vie trouble et amère, vous ne ressortirez pas indemnes, partenariat2touchés, comme un Derrida par son ami Nancy au cœur d’une inconnue remplacé — greffon philosophant — et vous retrouverez ballotés comme pour […] ce baiser suspendu sur les lèvres, ce baiser si important que l’ADN, la cryoconservation, les microbactéries, le transgénique, la naissance de l’humanité et les états de conscience ne furent plus que des broutilles, un énième et infime grain de sel lâché dans la mer[1]. De ce futur inventé vous reviendrez au présent avec un souvenir ravivé : celui de la toute première brebis clonée au monde.
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   Le cœur de Doli nous ramène donc aussi en arrière, en 1997, le 23 février. C’est à cette époque que Ian Wilmut et Keith Campbell, de chez PPL Therapeutics, réalisent le premier clonage animal en partenariat avec l’Institut Rosling d’Edimbourg — à partir de cellules de glande mammaire… en référence à Dolly Parton. Comme quoi faire de la génétique ça ne rend pas finaud… Alors on pourra gloser sur les manipulations génétiques au sein même de l’espèce humaine, certes. Néfaste ou pas cela resterait notre problème. Cela ne sera au final qu’une version supplémentaire, une variante, de ce que l’on connaît déjà. D’où l’impossibilité pour tout système de réguler quoi que ce soit. Et la terreur n’y changerait rien, puisque le bas niveau d’éducation que requiert une société sous contrôle c’est justement ce qui donne naissance à toutes les dérives sociétales. Ainsi, comme l’a écrit Richard Dawkins : « L’État-providence est peut-être le système altruiste le plus important que le règne animal ait connu. Mais tout système altruiste est naturellement instable, parce qu’il est la porte ouverte aux abus d’individus égoïstes prêts à l’exploiter. Les individus humains qui ont plus d’enfants qu’ils ne peuvent en élever sont probablement trop importants dans la plupart des cas pour être accusés d’exploitation consciemment malveillante du système. » (p.164 in Le Gène égoïste) Problématique inhérente à toute forme de société. Laquelle société n’est que le reflet des agencements sans cesse changeants, chaotiques — accidentels dirait René Thom — de ceux qui l’habitent, influencés qu’ils sont dès le départ par l’incessant concours circonstanciel de la société : morphogénèse incontrôlable[2]. C’est ce sur quoi questionne habilement Nielsen au travers de son narrateur :
   — Quel pourcentage de notre humanité dépend du destin ? La brebis clonée d’Ian Wilmut adorait recevoir la presse et se faire prendre en photo. […] Aucune autre brebis galloise ne s’est montrée aussi docile avec les humains.[3]  »la-brebis-clonee-dolly-a-ete-creee-en-1997-par-keith-campbell-et-ian-wilmut-source-wikipedia_54356_wide
   C’est toute la question : la docilité. Aussi bien celle des peuples qui acceptent une modélisation des possibles qui en somme ne fonctionne que sur une exploitation réciproque les uns des autres. Témoin le travailleur pauvre qui réclame des prix bas ; ces prix qui justifient qu’on le paie mal… La docilité ; c’est celle de l’animal lui aussi modélisé : Un modèle animal est un animal modifié ou présentant une caractéristique spontanée, intégrée dans un système expérimental en vue d’étudier des processus pathogéniques et/ou des actions thérapeutiques qui seront utiles pour comprendre et soigner des pathologies humaines[4]. Et tout se joue au niveau génésique de la vie. L’enjeu du bien-être — humain — est en réalité articulé autour d’un noyau inertiel destructeur, un trou noir au milieu du système, dont la valeur du sens, comme en narrativité, n’est déclarée qu’en même temps que sa performative. En clair, c’est seulement après avoir « répliqué » tout à fait, qu’on est en mesure d’apprécier la réussite (bien-être/ justesse) de sa propre énonciation, biologique comme verbale. D’où l’étroite relation, cela dit en toute hypothèse qu’on pourra pourquoi pas développer plus tard, entre sémantique et physique, biologie et mathématiques, champ scalaire et flux socio-historiques. De la sorte, telle la muette évidence (Némésis hypostasiée) qu’on continuera de traquer ailleurs, c’est cette corrélation entre le pseudo non-langage animal (son « silence ») et le fait qu’il se laisse mener docilement à la scie qu’utilisent les équarrisseurs des abattoirs quand ils ont des os à sectionner[5] qu’il faut œuvrer à démonter, voire plutôt à remonter. Soit : à monter autrement. Parce que rétrospectivement un modèle peut être vu comme une copie de copie […] d’une erreur de copie, il sera toujours temps mais chaque fois plus urgent de revoir sa copie. Tout comme « l’unité fondamentale, le premier moteur de la vie, c’est le réplicateur. Un réplicateur est tout ce dont on fait des copies dans l’univers. » comme le dit Richard Dawkins avec un petit air d’éternel retour dans la leçon (p.353 in Le Gène égoïste), mais nous avons l’opportunité d’opérer une mutation à bon escient. On en revient à cette idée déjà évoquée du véganisme, de l’éthique antispécisme comme posthumanisme. Le processus historique consistant à changer de paradigme civilisationnel propre à reconsidérer le vivant s’avérera, à l’intérieur d’une anthropogénèse en cours (le devenir), être une transgénèse[6] culturelle. Dans l’expectative où l’hypothèse susmentionnée ne se vérifierait pas, il y a mille autres raisons pour changer.dolly
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   Nous conseillons très vivement la lecture de ce roman argentin paru là-bas en 2010 et publié en France il y a quelques mois, dans une belle traduction de l’espagnol par Lori Saint-Martin.

 

M.
gattaca
   Gustavo Nielsen est né en 1962. Il vit à Buenos Aires et est un architecte reconnu (il a réalisé le monument à la mémoire des victimes de l’Holocauste), G. Nielsen est ausi l’auteur de nombreux romans et nouvelles, traduits dans plusieurs pays. Il a obtenu en Argentine les prix littéraires les plus prestigieux (Clarín, Planeta).
Site de Gustavo Nielsen
Site de La Dernière Goutte
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   [1] p.81 in Le cœur de Doli.
   [2] Dans l’essai de Jean Petitot-Cocorda Morphogénèse du sens I, R. Thom précise dans sa préface à quel point ce qui fait sens provient en propre de l’insensé : « […] ainsi la forme la plus précise du déterminisme, celle qui a fondé la légalité scientifique, à savoir la notion de fonction y = f (x), repose sur ce modèle d’indéterminisme absolu qu’est la notion de variable (x). »
   [3] p.39 in Le cœur de Doli.
   [4] p.8 in Histoire de la recherche contemporaine (tome IV 2015).
   [5] p.174 in Le cœur de Doli.
   [6] Dans Histoire de la recherche contemporaine (tome IV 2015), on lit que les techniques de transgénèse [cf. infra p.10 : […] mutation génétique, la méthylation défectueuse de l’AND ou la conformation protéique pathogénique de la molécule du prion.] « sont utilisées pour fabriquer de nouveaux modèles animaux de pathologies humaines. » en biotechnologie depuis le courant des années 1980 – 1990 (p.13).

 Ouvrages mentionnés :
Morphogénèse du sens I — Jean Petitot-Cocorda (1985) aux PUF
Histoire de la recherche contemporaine (tome IV 2015) ; CNRS
Le Gène égoïste — Richard Dawkins (2003) chez Odile Jacob
Pour en finir avec Dieu — R. Dawkins (2008) chez Robert Laffont ouvrages
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