CRUELLE : MECHANICAL ANIMALS ou LA BANALE MALTRAITANCE ANIMALE QUI NE DIT PAS SON NOM

Couverture cruelle
« Or ce joujou que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, était un rat vivant ! Les parents par économie, avaient tiré le joujou de la vie elle-même. »
Charles Baudelaire — Morale du joujou (in Le Monde littéraire, 17 avril 1853)

 

« Non, maman, je vous assure que c’est moi ; oui, c’est moi ; je ne voulais pas les tuer, je voulais seulement les saler, et je croyais que le sel ne leur ferait pas de mal. Je ne croyais pas non plus que de les couper leur fît mal, parce qu’ils ne criaient pas. Mais, quand je les ai vus morts, je les ai reportés dans leur cuvette, sans que ma bonne, qui travaillait, m’ait vu sortir ni rentrer. »
Mme la Comtesse de Ségur — Les malheurs de Sophie, 1858

 

 

   La cause animale prend de plus en plus de place dans les débats français.   Depuis quelques mois, elle s’installe dans le paysage audiovisuel à coup d’images chocs, pas un mois ne se passe sans que soient programmés aux heures de grande écoute des reportages témoignant de l’atroce génocide perpétré par l’industrie agroalimentaire. Les consommateurs en sont les commanditaires, c’est un fait, mais le meurtre étant fait par d’autres, il y a une distance qui leur permettra de se déresponsabiliser, toujours et encore.
Il y a les symboles aussi, les faits divers mis en lumière, qui permettent de façon fugace, de punir un homme ou une femme qui lui ou elle aura à dire son nom : je pense aux décérébrés qui jettent ou brûlent des animaux pour le plaisir ou par vengeance. Je suis pour la condamnation de ces individus, mais le problème c’est la grande émotion qui entoure ces événements, qui toucheront un large public. Seulement, tout ceux qui crient au scandale, sont-ils clean ? C’est vrai quoi, beaucoup mangent de la viande et n’hésitent pas à mettre du poison dans leurs jardins tuant les limaces… et les hérissons ?Cruelle cochon
   Et puis, il y a cette bande dessinée Cruelle de Florence Dupré La Tour, un choc, une véritable « transfiguration du banal » (n’en déplaise à Danto).
L’auteure y raconte ses souvenirs d’enfance, peuplés de petits animaux offerts par sa mère, soucieuse d’apprendre à ses enfants « Le spectacle de la vie ».
Les animaux seront nombreux, car l’hécatombe sera grande. D’abord comme Sophie, personnage de la comtesse de Ségur, et les petits poissons, elle tuera par souci de bien faire, maladroitement, par jeu. Et puis il y a la fratrie, les jalousies qui peuvent pousser l’enfant à punir l’animal de son frère ou de sa sœur.
Trouver sa place.Illustrations Cruelle
   Et là un grand malaise en moi.
Un retour en arrière, une plongée dans mon enfance avec des parents gentils plein d’affection pour leurs enfants et plutôt de bons souvenirs, excepté peut-être…
Les nombreuses petites tortues offertes qui logeaient dans la cuisine et qui n’ont pas fait long feu…
La petite souris qui grignotait mes jouets et que j’espérais revoir à mon retour de l’école et qui n’était plus là (j’appris plus tard le triste sort qui lui avait été réservée : plus simple de la tuer que de lui redonner sa liberté ?)…
Des chatons noyés soit disant parce qu’ils allaient mourir, leur maman ne les nourrissant plus ?
Des grenouilles que j’avais attrapées fièrement, mises dans un seau avec un couvercle pour les empêcher de sortir, laissées en plein cagnard et oubliées.
Regarder des mouches agonisantes, engluées sur un ruban jaune…
La tapette…
Une barbarie normale et silencieuse qui se cache derrière les murs de chaque maison.
Cruelle Chica   Dans cette bande dessinée, il y a les « animaux-jouets » que l’on offre à Noël sans trop expliquer aux enfants comment s’en occuper (d’ailleurs, les parents le savent-ils eux-mêmes ?), ils sont petits et facilement remplaçables. Les « vrais » animaux de compagnie, chat ou chien, qu’on accepte comme un membre de la famille, mais malheureusement un membre de la famille peut être aussi un souffre-douleur…
Mais il y a aussi, des traitements que l’on fait subir aux animaux et auxquels les enfants assistent sans sous-titres, qui vont les heurter et façonner leur compréhension du monde, de l’autorité et de la violence.
   Cruelle est le premier volet d’un triptyque autobiographique. Il commence à la petite enfance et se termine à l’aube des 17 ans. Et Florence Dupré La Tour a choisi de faire l’aveu courageux de ce qu’elle a été, une forme de repentir ?
L’analyse que fait l’auteure de ses « histoires naturelles » de jeunesse est terrible, mais qu’a-t-elle fait ? Elle n’hésite pas à se représenter en nazi. Enfant, elle comprenait que l’emprise qu’elle ne pouvait détenir sur le monde, pouvait s’exercer sur ses petits êtres sans défense et qui surtout n’iraient pas se plaindre. Il y a de l’amertume et de l’humour, souvent très noir, dans cette histoire vraie-là, j’en suis ressortie troublée et émue, jusqu’à la chute glaçante et vertigineuse.Cage Camp Cruelle
   Une magnifique autobiographie graphique sur les bouleversements de l’enfance, mais pas que.
Elle est à mettre entre toutes les mains, tellement elle pose la question de notre responsabilité face au vivant.
Cessons d’être des meurtriers du quotidien et arrêtons de cautionner la marchandisation d’individus sensibles qui n’aspirent qu’à être pleinement.
   La vie n’a pas de prix.
K.

 

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5 réflexions sur “CRUELLE : MECHANICAL ANIMALS ou LA BANALE MALTRAITANCE ANIMALE QUI NE DIT PAS SON NOM

  1. Ton article est criant de vérité.
    Je crois qu’on se reconnaît tous un peu dans ces histoires d’enfances ou nous avons été confrontés à la cruauté des hommes envers les animaux & à notre propre cruauté aussi parfois (toute petite c’était la queue des lézards que je coupais parce qu’on me disait que ça repoussait…).
    Notre société nous pousse à ne pas avoir suffisamment d’empathie envers les autres être-vivants, si bien que même les animaux de compagnie, comme tu le dis si bien, peuvent devenir de véritable souffre douleur.

    Enfin bref, je crois que je vais faire une recherche pour trouver ce livre qui m’a l’air très intéressant 🙂

    Bises,
    Marion

    Aimé par 1 personne

    1. Merci de ce retour, je suis contente que cet article t’ai plu. Cette BD est très touchante et criante de vérité. L’occasion également pour te dire que M et moi nous trouvons la présentation de ton blog très agréable et que nous allons l’explorer très bientôt. Bonne soirée à toi, à Félix et à Kafka. K.

      Aimé par 1 personne

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