LE SOPHISTE ET LA CIBLE IMAGINAIRE — OU COMMENT S’EN TIRER SANS TROP S’ARC-BOUTER MORALEMENT — DU LIVRE « PHILOSOPHER À L’ARC » DE JEAN-PAUL CURNIER

LE SOPHISTE ET LA CIBLE IMAGINAIRE — DU LIVRE « PHILOSOPHER À L’ARC » DE JEAN-PAUL CURNIER

 

« Fiat veritas, pereat vita »
(Celui qui risque sa vie conquiert l’infini)
p.75 in Nietzsche — Stefan Sweig

 

« […] l’homme définitivement seul – à ne pouvoir rien dire
(à moins qu’il n’agisse ; ne décide). »
p.38 in L’expérience intérieure — Georges Bataille

 

« On peut dire que la perception de l’illusionné est comme scindée en deux : l’aspect théorique (qui désigne justement « ce qui se voit », de theorein)
s’émancipe artificiellement de l’aspect pratique (« ce qui se fait »). »
p.12 in Le réel et son double — Clément Rosset

 

« Avec les mots on ne se méfie jamais suffisamment. »
Louis Ferdinand Céline in Voyage au bout de la Nuit

 

 

Ligne de tir

curnier_philosopher a l_arc   On trouve dans le petit livre très pertinent de Clément Rosset Le réel et son double une définition de l’Homme comme « illusionné ». Grosso modo, disons que la réalité du monde nous échappe quasiment toujours à être recouverte par ce que nous en percevons, parce que nous interprétons ce que nous percevons. Sans qu’il s’en aperçoive forcément, l’Homme joue alors à un jeu de dupe avec lui-même et, partant, avec autrui, surtout quand il cherchera à théoriser ses actes après coup. Un peu comme celui qui tournerait sa langue sept fois dans sa bouche après avoir parlé.
   De quoi, à la lecture de cette arquée philosophaillerie, y reconnaitre le commentaire d’Auguste Diès que cite Paul Ricœur quant au Sophiste[1] : « Ce qui se pose s’oppose en tant qu’il se distingue et rien n’est soi sans être autre que le reste. » Nous allons voir ensemble combien dans le livre de Jean-Paul Curnier ce dernier s’adonne à une naïve forme de zenitude pseudo-phénoménologique et complaisante histoire de mieux atteindre sa cible : nous faire avaler la couleuvre que tuer des animaux c’est bien.

arc détendu

 

Bras d’arc

   Il faut le dire d’emblée : on pourrait bien se faire endormir par J.-P. Curnier tellement il possède l’art du camouflage ! Cela, le sioux des forêts domaniales françaises, le franchouillard apache, l’iroquois de l’ironie du sort, il le maîtrise jusque dans le texte. Pensez donc. Lui le dit avec l’aménité la plus sincère dirait-on, il ressent cet impérieux besoin d’aller « au plus près des bêtes […] fréquenter au plus près l’animalité ; sa propre animalité. » (p.10) Il convient de vivre ce qu’il nomme une expérience archaïque et actuelle pour mieux éprouver sa présence au monde. Méfiez-vous, le fourbe est déjà tout près de vous. Il convoque des hiers anciens et aujourd’hui comme si c’était la même chose. Gare ! Parce que pour Jean-Paul Curnier, le truisme et le syllogisme sont strictement les mêmes. Notre sophiste se targue d’avoir découvert une profonde vérité. De la sorte, le voilà disant page 14 que « […] la raison d’être de l’arc ; d’aller chasser à l’arc. » Alors là, on en reste bouche bée. Non, vraiment ; et dans ce même temps où l’auteur vante son dédain pour la société moderne dans bien des cas, il n’hésite pas à associer son désir futile de possession matérielle (comme un joujou guerrier d’enfant pendant ses grandes vacances) et cette si brillante occupation des sols quand il part chasser. Monsieur ne dit pas, bien entendu, que l’origine de la raison — l’existence de cet arc adulé — c’est de se nourrir, et non de chasser en soi. On s’éblouira si l’on n’y prend garde, à la prose pathétique de Curnier qui fait l’éloge de l’animal dans son espace naturel mais piégé par l’Homme. Que c’est beau ! (rires). On se moque, certes, mais la critique s’avère à la fois aisée et difficile. Ah ! vous avez remarqué n’est-ce pas ? c’est le propre du dualisme curnierien. C’est dire que l’auteur s’arrange avec la dissonance cognitive qu’il résout en tuant lui-même sa nourriture… pour lui c’est clair : « j’ai le droit d’en manger car je l’ai tuée (la bête) ». Fort d’avancer que le consommateur qui déambule dans les allées des supermarchés est déconnecté de la réalité de ce qu’il achète et mange… Curnier n’apprécie pas du tout les abattoirs… en bon franjurassique qu’il est… pas loin de nous faire conclure d’après lui que seuls les employés des abattoirs et les chasseurs ont aujourd’hui le droit suprême à l’alimentation carnée… ça interroge… perplexité…

flèche

 

Bras de corde

   Que voulez-vous qu’on vous dise ? Mais quel coup rattraper hein ? Il est déjà parti ; le coup… à prétendre philosopher et tirer à l’arc… quand on n’est déjà pas une flèche… justifier ses actes par la pratique d’une activité ancestrale née d’une nécessité qu’a pu cours… qu’aujourd’hui certains peuples… juste tribus…. se nourrir…. ça d’accord… mais tout se débine… forcément… lui pas quitter civilisation… lui avoir un hobby… va pas crécher en Amazonie… fabrique pas l’arme… crache l’oseille pour le super modèle cheyenne… …le truc tout chamboulé là-d’dans …le point de vue de l’auteur, enfin ç’ui qu’il s’est fixé, mettre dans le mille, là dans vos caboches, et viandard des superettes ou végé bio bobo vous v’la tous dans la ligne de mire… queue leu leu… parce que pour lui y’a qu’une chose qui compte : « […] on ne veut pas renoncer à la chair animale ni à sa propre dignité […] » (p18) et par-dessus le marché eh bien la chair, sous emballage, ressemble à n’importe quel objet manufacturé[2]… et je t’y mets, page 30, le chasseur, le matador, le pêcheur et le plongeur tout à trac… sur le même plan : meurtre, plaisir, nécessité. Oh mariole ! la prédation n’a rien à voir avec la corrida… « Lorsqu’un gibier est abattu… » qu’y dit… « rien de surprenant pour lui » qu’y rajoute… « c’est un ennemi qui le tue » — il ose tout !

arc bandé

Concentration

   Le zigue ne se défait pas. Tranquille. Faisant passer sa sophistique pour une expérience de développement personnel, il vous expédie sa façon de « penser » l’anti-cupidon : « Se séparer de soi permet de rejoindre les origines. » (p.76) M’enfin, sa PNL, tout son fatras de psychanalyse sauce mauvaise foi tout le monde s’en fout, les animaux s’en foutent, la nature et le monde aussi. Pourquoi le type ne part-il pas s’isoler dans une caverne ? — y faire du feu au silex ? Pourquoi n’utiliser qu’un unique moyen comme retour aux origines ? Notre gars, vu qu’un jour au foot il s’est fait un gros bobo, il a eu besoin de rééduc’ et le voilà tirant sur la corde. Comme faut bien manger vous fait un ragoût de tout ce qui lui passe sous la paluche : « Baudelaire[3] de Dieu ! » dirait Lacan. Pour Curnier, « il faut savoir donner la mort pour vivre ». Vous voyez où mène ses « raisonnements ». Il tient, sans peut-être tout à fait s’en rendre compte, ou bien il fait habilement semblant, un discours dangereux. Aux habituelles saillies drolatiques rappelant aux végéta*iens que les végétaux sont « des êtres vivants qu’on tue pour manger » (p.46) précédé par la non moins superbe tirade qui dit que « la montée de la violence, des meurtres des humains entre eux » correspond avec « la montée de l’empathie envers les animaux qu’on tue » (pp.43-44), on voit bien l’effet de rhétorique pervers consistant à faire voir comme le même ceux qui tuent les animaux et ceux qui les défendent. À part ça, l’auteur le plus cité par l’auteur, c’est l’auteur lui-même […]

flèche

Ancrage

   Bien qu’il réprouve la chasse classique, celle au fusil, J.-P. Curnier donne dans la complainte avec les pauvres chasseurs persécutés par les associations de protection animale (p.50) sans mentionner la puissance du lobby de la chasse ni les accidents nombreux et inutiles et les riverains empêchés d’aller en promenade car les chasseurs sont prioritaires pendant plusieurs mois de l’année.
   C’est sans blaguer que le filousophe déclare solennellement que la chasse à l’arc est plus morale[4], et pour continuer dans le surréalisme l’artiste invoque l’esprit de Georges Bataille à la rescousse pour justifier son assassine et merveilleuse expérience intérieure, celle d’une « […] expérience d’une dualité réelle qui, un jour, nous a échappé. » (p.67)
   Pas folle la guêpe qui non contente de nous bourdonner sa messe tente malgré l’enchantement de nous prendre encore à revers, tapis dans le taillis du bavardage, fait de l’hyper-voyant croyant arriver sans être vue et nous susurre que contre la crainte des illusions de la perception, la raison ne nous a-t-elle pas conduits à faire de la perception une énigme, et non un guide ?[5] Dans le fond, continue le bourdon qui se pique de sagesse dans son vol, le ton mielleux, tout va bien parce qu’au moment de tuer, quand la flèche pénètre en plein cœur et tue ce n’est ni sanglier ni vous, grâce à l’ontologie tout le cadre du réel s’abolit à n’exprimer que la continuité de la matière vivante[6]. Vraiment il n’y a là pas de mal et dans ce […] trajet presque instantané vers cet autre qu’est l’animal à cet instant visé par notre Zénon z’Élée, on rirait plutôt — lui en tout cas — à l’annonce d’un humain qui se voudrait défenseurs des humains, comme quoi soi-disant protéger et soumettre sont les deux faces d’une supériorité[7]. En clair un ami des animaux fait de l’anthropomorphisme et demeure un bon vieux spéciste. Il vaut mieux — « Olé ! » — applaudir le combat dans l’arène et occulter les drogues, le limage de cornes, que subissent les taureaux qui sont, rappelons-le des fois que, juste des herbivores. L’argument ultime de J.-P. : « L’on sait ce que l’on fait » (p.77) doit être un argument suffisant. Depuis quand la pleine conscience d’un acte le légitime-t-il ?

arc détendu

Décoche

   Enfin, pour prouver qu’il a raison — que sa réalité est la vérité, notre Œdipe se retourne encore. Mais quelle Circé aura redonné forme humaine à cette chimère-là ? Pour nous convaincre il va chercher Héraclite fragment 48, où il est écrit que Bios (Bioç) c’est le nom de l’arc qui est le nom de « vie » — œuvre de mort[8]. Les paraboles, ça lui dit quelque chose ? Bah !… « Les origines de l’Homme » (p.84), il n’a que ça en tête, choisissant bien le paléolithique et pas avant, ni avant, ni encore avant… franchement : se retourner est-ce utile ? La conscience de l’avant n’intéresse qu’en ce qu’elle permet de constituer une expérience pour avancer au mieux, autrement dit pour évoluer, pas régresser vers des limbes « animales » quand ça nous arrange. Grotesque retour aux origines qui n’ont pas d’origine.
   Et retournant sa veste avant d’armer son tir, Curnier se retourne contre la pensée parménidienne pour dire que le dessein de la pensée, c’est d’en finir avec la pensée, car la pensée est l’angoisse en acte que seul peut dire le langage qui signe l’humaine séparation d’avec le monde, d’avec l’origine[9]. Depuis le début ce type nous mène en bateau, plus de parcours fléché, on vous avait prévenus, il tente d’effacer ses traces. « Il n’est nullement question de rêver à un retour vers l’origine de l’Homme […] », dit-il sans surprise page 85. Évidemment, sinon mon bonhomme adieu eau courante, ordinateurs, arc en carbone fibre de verre conseils des indiens d’Amérique bobonne aux fourneaux pour le sanglier que tu as tué puis découpé avec à l’esprit que parmi les animaux, nombreux sont ceux qui pensent, mais que tout cela c’est le jeu mortel de la vie, âgon[10], et qu’à la limite — et ça laisse ta conscience tranquille on dirait — c’est pas toi « […] ce qui a tiré », c’est ce « Quelque chose » « un pouvoir que j’ignore […] » (p.141)
Jean-Paul Curnier   Le déni est tel, masqué sous le lustre sophistiqué du langage en sa faconde, que Jean-Paul Curnier va jusqu’à écrire  à son adresse que la mort de l’animal, la cessation de sa vie, « Mais sache que la mienne est à ce prix. » (pp.147-148). Il n’y a rien de plus faux même si le franc-tireur jure que les hommes ont besoin de viande pour vivre biologiquement et psychiquement[11]. Il respecte tellement l’animal que lorsqu’il le tue c’est comme s’il tuait un semblable après tout, un homme. Pourquoi donc n’applique-t-il pas alors aux animaux le Droit qui proscrit le crime entre les hommes ? Non, mieux vaut omettre les bêtes pour en jouir, comme en religion, et invoquer un temps où les hommes s’entretuaient plus facilement alors qu’ils n’étaient pas sujets de Droit, d’où le côté hermétique dans le discours de l’essayiste.
   Et tel qu’il nous fait son show depuis le début, jouant avec les éclairages pour effacer les zones d’ombres, mais avec collée aux mots cette envie du serial killer d’être connu pour au final se faire prendre et inversement, J.-P. Curnier fait l’aveu de son amour pour la corrida, cette « tradition bien tardive dans l’Histoire de l’Homme », ce « parfait symbole de la société du spectacle » tout en professant contre le fait qu’on soit en train de faire « du monde un grand parc d’attraction où les animaux seront à la place qu’on aura choisie pour eux. », mais comme la corrida vieux ! — car lui n’aime pas Disney ni la pornographie, et tout ça c’est kif-kif aseptisée plastique civilisation tandis que dehors, seul avec un arc et des flèches une fois passé les cercles des banlieues, les échangeurs périphériques et la grise autoroute, s’ouvre un monde à l’abri de nos camouflets loin des « […] grillages, barbelés […] engins de morts qui vont en tous sens […] » (p.150) et là, enfin on respire, on s’affranchit de l’éthique et au prétexte d’une savoureuse extase on se met en chasse, comme dans l’enfance on s’amusait, on oublie tout, technique de pointe, parcours fléché jusqu’à la mort, ô monde véridique de la sauvagerie domptée par l’Homme. Entendez qu’il domine de toute sa splendeur, une sainte trinité : une philosophie, un arc, une flèche.

arc bandé

K&M.

archerscythe

 

 

   [1] In Parcours de la reconnaissance, p.52. Folio essais
   [2] p.24 in Philosopher à l’arc.
   [3] Effectivement, J.-P. Curnier cite de Charles Baudelaire dans Fusées (XXI) : « Quoi de plus absurde que le Progrès, puisque l’homme, comme cela est prouvé par le fait journalier, est toujours semblable et égal à l’homme, c’est-à-dire toujours à l’état sauvage. Qu’est-ce que les périls de la forêt et de la prairie auprès des chocs et des conflits quotidiens de la civilisation ? Que l’homme enlace sa dupe sur le Boulevard, ou perce sa proie dans des forêts inconnues, n’est-il pas l’homme éternel, c’est-à-dire l’animal de proie le plus parfait ? » Il oriente le propos baudelairien dans le sens qui lui convient, faisant mine d’ignorer que la dialectique du poète et ses manières chevaleresques et volontairement discourtoise, provocatrice est toujours à double sens. Pour Baudelaire, mais la proie c’est l’homme mâle, pas l’animal qu’on moque (L’Albatros), et le danger vient de la prédatrice : femina simplex.
   [4] Ibid., p.52.
   [5] Ibid., p.68.
   [6] Ibid., p.71.
   [7] Ibid., p.74 & 75.
   [8] Ibid., p.83.
   [9] Ibid., p.87.
   [10] Ibid., p.136.
   [11] Cf. p.148, où on se demande si selon Curnier, ceux qui ne veulent ou ne peuvent chasser pour se nourrir méritent de mourir sur place ?
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