VÉGANOSOPHIA — LA BIOPOLITIQUE DANS L’ONTOLOGIE (PARTIE VII)

VEGANOSOPHIA 

Nihil animali a me alienum puto

 

   « L’objectif des veganosophia réside, dans le croisement de données et l’intertextualité ainsi produite, dans la volonté de poursuivre le questionnement philosophique fondamental du véganisme contre l’exploitation animale. Chaque partie publiée est susceptible d’être augmentée, développée ultérieurement à sa mise en ligne, ou prolongée de manière directe ou indirecte dans d’autres textes « véganosophiques ». »

 

LA BIOPOLITIQUE DANS L’ONTOLOGIE — MODALITÉ DES ÊTRES DU MONDE (PARTIE VII)

 

   12) Oikoumenê gê — l’usage de l’être (zoopolitique) :
   Comme on vient de le voir, la critique de la mégarde à l’endroit des animaux fait apparaître un maillage historico-économique complexe. Même s’il existe des gens qui prennent gratuitement plaisir à faire du mal à des animaux, la plupart d’entre nous sont amenés à le faire de manière tout à fait machinale — au travail. L’atteinte portée à l’encontre des animaux, pour n’en parler que de façon globale et dépersonnalisée, n’a d’autre but que de satisfaire des intérêts économiques (gains) sous couvert de servir des intérêts primesautiers vitaux. Témoin la pression de lobbies, notamment par la publicité, pour qu’on s’imagine qu’un produit (viande, lait) est absolument nécessaire dans notre alimentation. Et tout est bon pour esquiver le questionnement éthique auquel on oppose la culture, la tradition, la nature, la liberté, tandis que les prédicateurs (vendeurs comme acheteurs) de ces discours ne sont pas libres, pas naturels, exécutent des traditions qui leur échappent, et sont relativement acculturés. Ce phénomène d’acculturation est pourtant normal à une époque où l’on fait plusieurs métiers ou jobs dans sa vie, où on déménage souvent, où on se sépare, on tout est en mouvement, et en soi qu’importe du moment que chacun y trouve son compte mais ça n’est pas tout à fait le cas. C’est d’autant plus parce qu’on n’a plus guère de traditions véritables qu’on défend bec et ongle des us et coutumes soi-disant traditionnels quand bien même forgés de toute artificialité — l’artifice devient la tradition. L’adventice devient la norme. Le désêtre surplombe l’Être.
   Que convient-il d’atteindre quand de toute évidence nous avons affaire à un logos en retrait (ά-λήθει) dévoyé ? Car ceci doit nous importer aujourd’hui plus que jamais. Que l’aire de la vérité de l’Être soit occupée par l’adventicité, autrement dit par la facticité qui est le mésusage de l’Être. Si chaque époque est son propre dépit, son propre effondrement sous demain qui vient, il y a dans la constitution mondaine humaine un phénomène accumulatif, la fameuse pétrification qui donne le sentiment que rien « n’avance plus ». Nous habitons un monde que, paradoxalement puisque nous sommes les animaux parlants qui clament la valeur de la vie, l’appauvrissent en vie, y destituent de l’Être le vivant même, l’en-vie. Comment enlever le surplomb et refondre de l’Être ? Où pour le dire avec les mots de R. Schürmann : « […] si les époques touchent à leur fin, la présence se trouve privée de principe, ou d’arché et telos. De même, la praxis humaine peut et doit alors être pensée comme « sans pourquoi ». » (p.33 in Le principe d’anarchie) La problématique qui apparaît à la suite de ce constat n’est donc pas en vertu de ce que nous avons vu, celle d’un désœuvrement mais au contraire d’un surcroît d’activité ; et notamment d’une ex-cédence à la peur de manquer et à l’ex-cès d’anthropocentrisme qui s’ignorent caractérisant notre époque en tant qu’apogée d’elle-même. On n’est jamais vraiment tant pris dans le temps que par le temps. Au « sans pourquoi » schürmannien il nous faut répondre malgré tout. Nous sommes en possession d’un quomodo, un « comment » qui s’inter-esse dans le déictique (ceci-là) de l’agencement politique. Cet agencement ne peut vraisemblablement exister seul, c’est-à-dire dans le solipsisme anthropogénique de la désolation planétaire. En d’autres termes nous avons besoin des animaux. Parce qu’ils nous émerveillent. Parce qu’ils nous relient à notre enfance. Parce qu’ils participent de l’élaboration du monde où nous voyons le jour. Parce qu’ils sont autres et que c’est pour nous une richesse que l’altérité. Parce qu’ils nous ressemblent assez pour susciter notre intérêt. Parce qu’ils diffèrent et que c’est inter-essant. L’agencement biopolitique s’est finalement toujours fait peu ou prou avec notre concours mais jamais sans les formes de vies animales dans leur diversité. Sauf erreur, c’est chez Hegel et sa Logique que la dialectique peut être donnée comme l’Être-présent qui est l’« aboutissement provisoire de l’étant et des vivants » que Darwin et d’autres reconnurent biologiquement comme étant le phénomène de l’évolution. En pratique nous le savons pertinemment, il suffit de cesser toute exploitation animale, c’est aussi simple que cela. De la sorte seulement nous pouvons rouvrir le champ du possible historique et vivre l’ ά-λήθει telle que proposée par Michel Foucault et, aux côtés des animaux, faire l’expérience du vital, de la « vraie vie ». C’est pourquoi nous revendiquons une originarité plutôt qu’une origine car dans le (re)commencement nous n’avons qu’une issue possible : sortir du chemin infernal du carnage institutionnalisé. À quoi cela mène-t-il sinon à la machination ultime : transmuter le vivant en non-vivant, l’être en non-être ? D’autant que, comme le dit Foucault « l’origine est alors ce qui est en train de revenir, la répétition vers laquelle va la pensée, le retour de ce qui a toujours déjà commencé, la proximité d’une lumière qui de tous temps a éclairé. » Voilà un fiat lux tout nietzschéen qu’on affectionne particulièrement. Il faut bien alors user de pragmatisme et dire que, si tout doit recommencer — si tout recommence déjà une bonne fois pour toutes — nous sommes en face d’un « éternel Treblinka » comme le dit Charles Patterson. À tout jamais ce qui a (eu) lieu ne peut plus ne pas être produit, et c’est pour toujours que les hécatombes sont ineffaçables. On ne revient pas sur ces pas pour changer ce qui s’est passé. On change de suite pour que cela n’advienne plus. C’est tout le combat résolu du véganisme : que l’exploitation animale cesse. Notre philosophie, qui est aussi notre position phénoménologique et ouvre l’ère d’une appropriation historique sans précédent, c’est celle qui se veut causa sui en tant que faisant origine. Être au cœur de déploiement biopolitique nous ouvre à nouveau l’horizon événementiel avec ce savoir en tête […] que seule est cause véritable celle qui commence son action « et n’en finit jamais de commencer » […][1] et qui n’a de vérité profonde que celle du donné pur ou a contrario en quelque sorte, par la tenue (sunecheia) de l’étant-vivant sentient. Pas uniquement conscient, n’est-ce pas. L’usage de l’Être, de fait n’est pas le propre de l’Homme mais celui de tous les êtres vivants et plus avant celui d’êtres sensibles ayant perception et représentation du monde, c’est le Monde. Si l’Être n’était qu’une [chose] homogène, il n’y aurait pas mondanéité. La néantisation du néant même c’est l’estance. S’il n’était perçu et réinterprété (intention médiate) alors le monde en tant qu’Être ne serait qu’un amas d’objets informel. Seulement l’auto-organisation de la Vie en vient à produire de la subjectivité : sujets de vie et partant en éthique sujets de droits en vertu de la sensibilité qui est le propre du sub-jectum. Voilà qui établit non pas tant une ligne de fracture ou de partage qu’une dé-limitation : que même des écosystèmes malgré leur richesse implicite sont — de façon heideggérienne — pauvres en monde, tandis que sont riches pour eux-mêmes les étant-vivants qui composent ces milieux. La Justice, comme avancé par Sue Donaldson et Will Kymlicka, intéresse par conséquent un étant-vivant (être sensible) : « Only a being with subjective experience can have interests, or be owed the direct duties of justice that protect those interests. A rock is not a person. Neither is a ecosystem, an orchid, or a strain of bacteria. They are things. They can be damaged, but not subject to injustice. » (Zoopolis, p.36. Oup Oxford) Quelque part Heidegger nous a tendu par le biais de sa mésinterprétation de Von Uexküll le bâton pour se faire battre. Car grâce à sa vision tripartite du « sans monde », du « pauvre en monde » et du « configurateur de monde », le grand philosophe nous a permis d’approcher plus subtilement la réalité de la Vie puisque c’est elle, faut-il le rappeler encore une fois, qui détermine un quelconque intérêt à l’ontologie : que l’Être soit, encore faut-il pouvoir s’en émerveiller comme le montrent moult animaux dès leur naissance, et que formule l’Homme avec son langage. Le chromatisme des sensibilités, sensations et sentiments éprouvés par les corps est extrêmement vaste où l’on voit avec les biologistes et surtout les éthologues, que les différences de formes, si parfois impressionnantes, n’en constituent pas tant que ça des différences de fond. Ou pour le dire autrement, le fond (Gründ) demeure le même quand il passe à l’autre. En quoi donc cela pose-t-il problème d’accorder leurs droits aux animaux par le biais même de cette capillarité ? Il n’y a de problématique que le patriarcat qui s’exerce au nom de la ratio androcentriste, ce prolongement possesseur du pouvoir dans le système carnophallogocentriste. À défaut de sacrifier des humains — voire : de les manger — on s’arroge la force motrice des animaux, leurs productions physiques, puis leurs corps suppliciés dans un rituel hyper-stylisé toujours dans « l’air du temps » : pubs à gogo, starlettes pré-pubères et métrosexualité, « cosmetics girls », de la sape qui flashe comme des colonnes Morris bref, un toutisme exaltant n’importe quoi pour vendre les produits dérivés d’une surproduction basée sur la réification d’êtres sans défense suffisante sous prétexte d’une fiesta permanente ; rien pour contredire Debord qui montrait « la fête somptuaire » dépensée en tant que dilapidation d’un temps historique de la surface de la société[2]. L’oubli de l’Être passe par l’oubli des êtres. Il convient d’y opposer très concrètement en effet un « ordre du jour » zoopolitique contre ses exactions inutiles et donc substituables, sans pour autant cesser toute forme d’interactivité avec tels ou tels animaux ([core Agenda of Animal Right Theory] […] animal rights is about abolishing exploitation and liberating animals from enslavement. […] not to stop all forms of human-animal interaction.[3]).
   La Terre est notre habitation. Oikoumenê gê. C’est notre foyer, le lieu phénoménal par excellence. Le berceau de toute écologie et économie de vie. Aux temps où l’idée de [Dieu] est défendue à coup de dollars ou de fusils mitrailleurs — Ô Divine exploitation là aussi —, Grand otage publicitaire, on peut redire les mots et les choses de Foucault qui sur les traces de Nietzsche allègue que […] ce n’est pas tellement l’absence ou la mort de Dieu qui est affirmée mais la fin de l’homme […] ; il se découvre alors que la mort de Dieu et la fin de l’homme ont partie liée […][4]. De quelle fin s’agit-il ? Et de quel Homme ? Parce qu’on peut bien imaginer qu’à tout commencement permanent convient chaque fois une fin. Oui, pour autant viendra-t-il ce temps occupé par une présence vivante, humaine historiquement mais ayant oublié son humanité ?
   On entend par là non pas ce que redoutent les Lestel, les Murray, les Onfray, savoir la disparition de l’espèce humaine et son absorption dans une masse de vie(s) grouillante, mais plutôt ce lointain imparfaitement envisageable où nos débats même ne seront peut-être plus sus parce qu’inutiles. La vision d’une polis ayant pour archi-texture le bios (βίος), et de sacrée au sens du justiciable sa bioéthique. Où l’on n’aurait plus à se poser cette question. Où l’Être serait ce quelque chose que l’on résout en existant par autrui (ab alio) dans le regard de la co-origine : non plus dans l’opposition d’un théisme et d’un athéisme ou l’improbable des agnostiques, mais différemment dans l’autozoïsme. Un lendemain sans massacres, sans faux et usage de faux, un lendemain de la Vérité : autre chose d’une passion d’Être pour l’Étant-vivant…
   Alors bien sûr, tous les chemins mènent à Rome — ou pas — et on ne peut pas nier qu’apparaîtront des dissensions — elles existent déjà. Toutefois, quoi de plus libre que la différance laissant place à la pluralité en l’Être ? Pas de consensus sans conatus. La raison d’être de la zoopolitique dont on fera usage par l’intermédiaire d’organisations politiques avancées devra à la fois demeurer très factuelle et infiniment utopiste (je ne veux pas dire « idéaliste »). Inspirons-nous dès lors des exigences d’antan dont on profite aujourd’hui du courage d’avoir été pensées pour redire avec Johan Gottlieb Fichte : « Rien, toutefois, ne rend l’être humain honorable, sinon la libre soumission à la vérité et au droit. » (p.114 in Revendication de la liberté de penser. Le Livre de poche) Si toutefois nous ne faisions corps avec l’autre-animal, nous finirions dans la solitude et la facticité, et l’on aurait beau jeu de (re)créer artificiellement des êtres vivants pour palier à ce vide immense ! C’est la notion même de liberté que remet en question la biopolitique dans l’ontologie. Mais si vous tuez tous les oiseaux, dans le silence assourdissant de l’écoumène, vous verrez mais trop tard que le Ciel est vide et vous serez des orphelins pour vivre et pour mourir en hommes libres[5], comme l’écrit un jour Albert Caraco. Comme si faire toujours ce qui vous passe par la tête était gage de liberté !
   Par ailleurs, il faut se rendre (toujours) à cette évidence, qu’on peut vivre autrement aussi sans justification aucune sinon de réprimer l’absurde violence humaine faiseuse d’injustices : « Ceux qui battent les chiens à mort font quelque chose que la société devrait condamner sans avoir besoin de savoir si le chien a des droits abstraits et métaphysiques. » (J.-B. Jeangène Vilmer, p.122 in L’éthique animale).

 

   13) Désinence :
   Dans La Volonté de puissance, Friedrich Nietzsche dit que la vérité est cette sorte d’erreur sans laquelle une espèce déterminée d’êtres vivants ne pourrait vivre. Il ajoute que, en dernière analyse c’est la valeur pour la vie qui est décisive.
   Bien sûr que la vérité est une sorte d’erreur. Et l’on rit du rire nietzschéen lorsqu’on pense à tout ce que cela sous-entend chez le philosophe qui secourait le cheval turinois battu avant que de sombrer dans la démence due à sa maladie début 1889. La vérité, ά-λήθεια — logos en retrait — oubli aux oubliettes, lucidité, « vraie vie », appelez cela comme vous voulez du moment que vous y vivez en conscience et y agissez de bonne foi. Mais comme pour tout la Vérité c’est surtout l’ambivalence, et finalement l’on ne pourra discerner le vrai du faux non pas dans la déhiscence de leurs réalités effectives et/ ou communes, mais dans la valeur accordée par le vivant à la vie en interaction avec ces événements « vrais » ou « faux ». Donner à penser l’inverse est l’ultime falsification. Et au plus profond dans l’origine qui se réserve et se déverse à la fois les humains partagent avec les animaux non-humains cette accidence de l’évolution, de cette certaine historialité, de comparaître devant ce qui se présente sans l’avoir choisi. Mais parmi les étant-vivants l’humain éprouve dans l’ouverture absolue la plus infinie des fermetures en ce qu’elle l’enclot dans sa transcendance même — solus ipse.
   Nous nous sommes départis du principe absolu (άρχήν άνυπόθετον) qui gît tacitement jusqu’alors, disons traditionnellement, en un fonds temporalisé, parce qu’il n’y est plus — en vérité. L’enracinement ontologique des êtres vivants dans la re-présentation de ce fonds lointain se joue par l’effectuation préréflexive, ses formes prototypiques et passagères, évolutives, dans l’agencement doucement changeant de l’autozoè. C’est bel et bien la strate préconsciente et prépsychique repérée par Husserl. C’est en elle que pousse le rhizome de l’ego habité d’une intériorité ; oui, mais toujours par degrés. Ainsi les grands mammifères sont-ils bien évidemment pourvus d’une conscience propre de soi et des autres, ils pensent,  réfléchissent, communiquent, l’éthologie ne dira pas le contraire. Qu’en leur milieu nul besoin jusqu’à présent ne se soit fait sentir d’en gloser ne doit pas leur être fatal où l’Homme débarque et domine. Tout en ce sens et curieusement au contraire l’ego humain est peut-être le seul qui désire avoir désiré le monde. Quant à cette « volonté » qui antépose son propre mythe quitte à s’y inventer une parenté (y ou en être né), la voilà clairement démasquée par Reiner Schürmann et va nous donner à penser sérieusement : « Appeler « volonté de puissance » le fondement de la métaphysique en sa dernière phase, c’est donc dire que l’auto-position de la « subjectivité » à des racines profondes. Celles-ci se nourrissent d’un intérêt qui est à l’œuvre dès sa naissance, à savoir que la réalité du réel soit posée par l’ego voulant. » (p.277 in Le principe d’anarchie) On voit pourquoi sous ce jour Jean-Paul Sartre avançait dans Cahiers pour une morale qu’en un mot ens creatum et ens causa sui ont bien la même nature[6]. Pour autant la réalité, vraie ou fausse, doit correspondre à sa vérité. Que toute réalité ne soit pas claire en vérité c’est autre chose. Ainsi la réalité de la pêche intensive ou des abattoirs est-elle difficile à cerner tant que personne n’en a sorti clandestinement des images. Chicago ? — un temps révolu ! Et cependant non. Et cette adventicité-là en tant que factice, ou dit autrement en tant que faux et usage de faux de l’Être n’en a pas moins une corporéité globale, une réalité pure et dure, avec même une tendance à la contamination avec au cœur de cette « activité humaine » prétendument nécessaire (pour nourrir les humains) la volonté en puissance de justification ontologique, également là où cela ne sait pas consciemment que ça tire les ficelles de l’Être et du non-être. La dialectique elle aussi, avec toute la logique hégélienne qu’elle voudra bien produire est falsifiable dans des réalités perverties et amorales, où l’éthique n’a pas de place accordée. C’est-à-dire que l’éthique y figure en tant que grande absence — infiniment retirée. L’exercice naturel de sa liberté autant pour l’ouvrier d’abattoir ou de chalutier, ou pour le directeur des échaudoirs ou l’actionnaire exigeant, en vient à faire usage de l’ambivalence de toute réalité pour rendre réels des profits possibles en détruisant d’autres formes de réalités, parfois même en les ayant fait advenir pour ensuite les détruire. On trouve chez Sartre ce mot intéressant et valable aussi bien pour l’enfantement que dans la métaphysique que (pour la Liberté) on peut […] produire un être à venir qui soit la justification du passé ou son fondement[7]. Et dans l’intervalle, c’est l’animal qu’on exploite en le considérant comme un moins. Toute la différence consiste entre penser les opposés en même temps ou bien les agir. Notre volonté bien souvent ne peut se mettre en mouvement qu’en fonction de données de la connaissance apriorique et pratique. On voit bien que l’humain dominateur sur-joue en quelque sorte son rôle d’animal dominant, de celui qui est « tout en haut de la pyramide alimentaire ». Tiens donc : mais est-ce une chaîne ou une pyramide ? Analysant et poursuivant l’animal philosophant derridien, Patrick Llored éclaire le noyau sombre de l’humanité : « Il y a donc au cœur de la souveraineté une menace virale permanente qui la fait être à la fois une force se pensant comme supérieure à l’animalité, une force qui n’existe qu’en mettant à distance l’animalité au nom d’un propre de l’homme, lequel n’est en réalité qu’une exclusion de l’animal de la communauté des vivants, et une force auto-immunitaire intrinsèque, laquelle contamine sa propre structure puisqu’elle ne peut pas ne pas se penser comme animalité ou bestialité pour exister. » (p.60 in Jacques Derrida .Politique et éthique de l’animalité)
   Après tout dans ce recommencement permanant de l’Être — qu’être — est-il temps d’adopter un point de vues, autrement dit s’accorder dans le temps d’exister la possibilité de l’épochal et du pratique à la fois. Nous parlions, animotivés, de la fameuse différance proprement indicible sinon à en dire en tournant autour du pot. L’intangible ce n’est pas tant ce que nous manquons d’infiniment peu, mais bel et bien que nous soyons tels et pas autrement tout à la fois dans le tangentiel et l’orthogonal — littéralité du sphairos. Ce point de vues suggère une redéfinition du réel et une attention de chaque instant dans l’exercice de son philosopher. L’usage de l’Être tel que redéfini maintenant n’en finit pas de nos commencements personnels et collectifs où la réalité dans son épiphénoménalité et sa générativité (rejoignant incidemment le vocabulaire d’Edgar Morin) pourrait tout à fait être vécue sans exploitation humaine et animale, parce que n’oublions jamais que c’est de cela dont il est question dans notre ontologie. Car l’Être pour l’Être… mais là est la néantisation. L’Être pour les êtres, voilà ce qui nous interroge et nous demande « comment ? » Ce courant de pensée contemporain qui ne doit toutefois pas effacer ceux qui l’ont précédé et nourri s’appelle le « nouveau réalisme ». Pour autant, fort de faire avec un arsenal pluridisciplinaire, encore faudra-t-il qu’il s’oriente prestement à travailler en vue de servir l’éthique. Tout est question de point de vue : voilà un fait indéniable qui fait la part belle à la dissonance quand le quiétisme moderne côtoie l’hébétude et l’effroi, et laisse confondues l’opinion et la conviction. Or, l’opinion laisse vacant le point de vue et sa (volontaire) cécité. Être focalisé. La conviction qu’étayent les faits bruts met en mouvement (elle émeut). Si on ne peut pas dire la différance, c’est bien en effet parce que le point de vues ne peut être que l’expérience vécue (être et temps) à apprendre, à partager. Isabelle Thomas-Fogiel en donne une appréciable description dans Le lieu de l’universel où l’Un converge à soi par l’exigence de sa pluralité, et où le Droit s’avère nécessaire en vertu de l’existence de multiples sujets : « […] la différance ne se trouve pas dans une quelconque sortie hors du cadre (ce que dit le terme même de perspectivisme) mais dans la négation de la possibilité d’un sujet universel et, partant, d’un rassemblement possible de tous les points de vue dans un espace unificateur, que Hilary Putnam appellera par la suite le « point de vue de nulle part ». » (p.20 in op. cit. Seuil) N’est-ce pas la définition de l’Être ? Et l’ontologie ne procède-t-elle pas de l’intrinsèque modalité de ce fait ? Les modélisations mathématiques en sciences ne font rien d’autre que d’exprimer tout mode existant ou pouvant exister. Que l’ontologie protège la notion de sujet(s) de Droit dans son agencement biopolitique, c’est tout bonnement mettre en œuvre la reconnaissance de l’autre en tant qu’existential face à moi le même-autre, pour les non-humains au même titre liminaire que pour les humains. Dit autrement, la modalité ontologique assure le devenir structurel de la polis, ce foyer de l’en-commun. Et […] les mathématiques sont essentiellement modales plutôt qu’existentielles, dit H. Putnam dans Qu’est-ce que la vérité mathématique ?[8] Bien sûr ; les nombres n’ont pas d’âmes — nous préférons dire qu’ils n’ont pas de sensations ni de sentiments, et ils n’existent pas par eux-mêmes, restent des en-soi, des choses abstraites, des objets de l’eidétique, et sont dépourvus de pour-soi contrairement aux étant-vivants.
*
   Une autre vision dans le prolongement du néo-réalisme est celle qui, fort pragmatique et si certes moins enchanteresse que d’autres, s’accorde à présent à penser de façon holistique mais sans l’esprit de suprématisme humaniste, comme le stipule I. Thomas-Fogiel du philosophe Quentin Meillassoux en ce qu’on peut relancer l’homme au sein de l’univers, en faire une créature non privilégiée, simple moment d’un univers indifférent qui lui succédera, n’implique pas logiquement qu’il ne faille pas considérer la relation de l’homme au monde comme différente de la relation des choses entre elle. […] la double tâche de la philosophie est de montrer leur compossibilité et non de jouer le « tout ontologique » contre l’expérience de l’homme dans le monde[9]. On reconnaît bien là l’auteur de Métaphysique et fiction des mondes hors-science dans ses centres d’intérêts et univers culturels.
   Bien qu’assez méprisés dans l’Antiquité par les stoïciens, les animaux étaient pourtant déjà pourvus de tout le nécessaire à leur survie contrairement aux humains. Stoïque, l’animal l’est assurément quand des hordes excitées de méchants hommes lançaient leurs assauts guerriers vers lui… Porteur justement de l’idéal stoïcien, l’autarcie (Αύτάρχεια), l’animal s’est vu à ce titre déposé sur Terre pour servir l’Homme qui était la fin de la Nature pour Aristote et les animaux pour Epictète devaient le servir. Loin alors des remarques évolutionnistes et du rapport de parenté biologique plus ou moins proches entre tous les êtres vivants, les grecques anciens s’en remettaient aux dieux et dominaient les animaux qu’ils considéraient faits ainsi depuis la création de leur monde. On peut aujourd’hui sans mal affirmer que c’est l’évolution qui nous a fait hommes de par les aléas comme ceux qui firent la disparition d’Homo neanderthalensis et l’essor croissant d’Homo sapiens sapiens. Nous sommes ce genre Homo qui aime passer son temps à refaire le monde au propre comme au figuré. L’usage de l’Être dans le projet biopolitique est une invite à considérer de nouveau le νоϋς ποιητιχός, ce que Henri Bergson considérait comme Science intégrale que l’intelligence est […] condamnée à reconstruire […][10]. Voir que si le besoin de savoir est grand, il faut en même temps co-naître et préserver pour elle-même la biodiversité, sans quoi que connaître ?
   Sans archè ni telos — forts de notre désarmement — notre biopolitique est sauvegarde de l’écologie, et doit reformuler l’actuelle économie carnassière autarcique pour en endiguer la pleonexia que critiquait à son époque John Stuart Mill. C’est ce désir d’accaparer plus que sa part, cette sottise d’avoir les yeux plus gros que le ventre qu’il convient de stopper. Car comme en plus de produire des êtres à souffrir l’élevage intensif industriel est pourvoyeur d’une pollution des plus importantes, c’est tout l’oikoumenê gê qui prend le risque avec nous de devenir une Terre inhabitée — au-delà de tout unheimliche imaginable, sous l’effet de serre parfaitement indifférent à nos larmes comme nous ignorant maintenant le mal qu’endurent les animaux de rente pour qui nous sommes cet étrange soleil noir.
   Dans Tristes tropiques, Claude Lévi-Strauss écrit : « Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. » Ainsi notre Temps vivant ne serait qu’une parenthèse de l’Être. (p.495. Pocket)
   Humanité comme fin d’un Être usé ?

 

M.

 

(Partie 8)

guernica Picasso

— ΒΙΓΚΑΝΟΣΟΦΙΑ 

 

   [1] R. Schürmann, p.137 in Le principe d’anarchie.
   [2] Guy Debord ; p.128 in La Société du spectacle. Folio
   [3] p.49 in Zoopolis.
   [4] p.396 in Les mots et les choses. Tel Gallimard
   [5] p.69 in Le Bréviaire du chaos. L’Âge d’homme
   [6] Cf. p.160. Sartre rejoignait Plotin : « En fait la forme moderne (Gestalt) est unification du tout dans sa nature particulière et donc jusque dans sa substance. », op. cit., p.129.
   [7] Ibid., p.162.
  [8] p.119 in Philosophie des mathématiques. Ontologie, vérité et fondements. Vol. I. Vrin
   [9] p.356 in Le lieu de l’universel.
   [10] p.321 in L’évolution créatrice. PUF
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