EN EAUX TROUBLES DU DROIT ANIMALIER — CONFÉRENCE DE CATHERINE HÉLAYEL — VEGGIEWORLD

CONFÉRENCE DE CATHERINE HÉLAYEL — VEGGIEWORLD

 

 

« La plupart des humains ne ressentent que peu d’empathie pour les poissons. Parce qu’ils les voient comme une masse, ou comme identiques à travers l’espèce, les gens négligent facilement les poissons en tant qu’individus. Et parce que leur monde est un monde aquatique et que leurs moyens de communication échappent à nos sens, parce que leur apparence physique diffère tant de la nôtre, beaucoup d’humains ne reconnaissent pas leur caractère sensible. Le résultat est qu’un mauvaise traitement de masse est socialement accepté. Au fur et à mesure que croîtra le nombre de personnes conscientes de la sensibilité des poissons, ceux-ci commenceront à recevoir la compassion et le respect qui leur revient. »
Joan Dunayer — Animal’s Agenda. 1991

 

Catherine Hélayel VeggieWorld 2016   Ce dimanche nous sommes retournés au CENTQUATRE au salon VEGGIEWORLD afin d’écouter l’avocate et essayiste du livre YES VEGAN Catherine Hélayel, végane et grande amie des animaux — notre amie à tous aussi donc — et membre de l’association Animal Justice Droit. C’est à 13 heures à l’espace atelier qu’a eu lieu cette rencontre qui a rassemblé beaucoup de monde, quelques uns assis et la majeure partie, attentive et formant un large demi-cercle, debout.
   Si le temps imparti (30 minutes) ne permettait pas de s’étendre sur le sujet, c’est avec une belle énergie que l’oratrice s’est lancée dans son allocution. Catherine Hélayel nous a aujourd’hui encore, forte du travail de recherche acharné auquel elle s’adonne en vue de son prochain livre prévu pour 2017, appris énormément de choses.

*
Droit animalier et droits des animaux
   Son futur essai au titre aujourd’hui indéfini, portera sur les poissons et les crustacés dont l’auteure dit elle-même, et à juste titre, qu’ils sont « les grands oubliés de la cause animale », jusqu’à aujourd’hui toutefois. Et c’est avec mais aussi contre les lois que nous devons tous œuvrer pour changer la donne. D’ailleurs, un des chapitres de l’ouvrage qu’Hélayel écrit en ce moment consistera à faire la distinction entre le Droit animalier et les droits des animaux. Le premier, relatif au contenu des codes Pénal, Rural et Civil est radicalement différent des droits dont on parle en éthique, en philosophie ou en biopolitique quant aux animaux qui nous préoccupent. Si à l’heure actuelle le Code établit des droits, ils n’en sont pas en vérité à l’égard des êtres sensibles auxquels il fait référence, car il n’établit pas des droits pour eux. Cependant, si les arcanes judiciaires et le système économico-productiviste constituent de sérieux freins à la reconnaissance des êtres sentients vivant dans les océans, peu à peu des progrès voient le jour. Ainsi en septembre 2016 l’Université de Limoges sera la première en France à délivrer un diplôme universitaire de Droit Animalier. Comme le dit Catherine Hélayel, il faut aller plus loin — bien plus loin — et qu’on cesse de considérer les poissons comme des objets de droit et non les sujets de droit qu’ils sont. C’est vouloir mettre fin à une approche objectiviste, pour ne pas dire objectale, des poissons et crustacés dont on use, pour les regarder à l’aune d’une subjectivité chaque fois singulière, celle de leurs individualités, et ainsi dans le même temps que défendre les animaux terrestres, endiguer le massacre annuel de milliers de milliards d’animaux marins. Construire à leur égard un véritable Droit — celui de ne pas être exploités et privés de leurs vies — contre le spécisme ambiant de l’humanisme classique qui fabrique beaucoup de lois qui n’empêchent absolument pas beaucoup de souffrances.

 

De nos jours
   Pendant qu’on néglige l’aspect subjectiviste qu’on vise ici à clarifier pour les animaux non-humains autant que pour les animaux humains, il existe aujourd’hui toute une batterie de règles juridiques qui sont, en l’état actuel des choses, difficiles à appliquer, ou qu’on ne veut pas prendre la peine d’appliquer. Par exemple, si l’on porte atteinte à un animal, est-il écrit dans les textes, on encourt une sanction de 30 000€ et 2 ans de prison. Peine rarement appliquée car, il faut bien le dire tel que c’est, « les magistrats ont autre chose à faire », pensez-vous… L’article 515-4 du Code Civil déclare bien pourtant les êtres vivants comme étant sensibles. Figurez-vous que malgré cela, un article du Dalloz des étudiants se permet de botter en touche quant à cette affirmation, disant que non, il est des invertébrés qui ne sont pas si sensibles que ça, voire carrément pas du tout. Quid donc, des écrevisses, crabes, crevettes, et autres poulpes (dont l’intelligence n’est plus à démontrer par les éthologues) dont on préfère nier qu’ils devraient bénéficier de la protection du Code Pénal. Les animaux marins, on les regarde comme on regarde les insectes. Ça ne sent rien ces bestioles-là.
   Le Canada semble un peu plus avancé sur la question, puisqu’il donne pour identiquement sensibles et bénéficiaires — en théorie — du Droit les animaux invertébrés que les vertébrés, qui doit protéger les pieuvres et les calamars de l’expérimentation. Et en Europe ? Eh bien la Suisse déclare que la mise à mort d’un animal doit être faite avec ménagement. C’est là le même pis-aller que lorsqu’on parle de tuer les animaux « humainement » dans les abattoirs. Les textes européens concernant le bien-être des animaux et la prise en compte de leur sentience, c’est-à-dire du fait qu’ils peuvent souffrir et qu’ils ont des émotions, ne sont guère suivis d’effet.
Florilège
   En 2008 l’avocat suisse Antoine Goetschel a été désigné tout spécialement pour défendre les animaux dans son pays. Sur le cas d’un brochet maltraité, un des rares cas de jurisprudence connu en la matière, l’avocat a pu arguer sur l’agonie durant de longues minutes de l’animal pêché. Il a fait beaucoup de recherches pour ce cas, même si au final il s’est déclaré pas mécontent qu’il n’y ait pas eu de condamnation. Imaginez un peu le malaise dans l’industrie de la pêche par la suite s’il avait gagné !
   Une autre fois c’est une présentatrice TV danoise (Lisbeth Koelster) qui a été assignée en justice pour avoir versé du shampoing antipelliculaire dans un aquarium afin d’en démontrer la toxicité. Douze sur treize des poissons sont morts dans les trois jours. Si le vétérinaire qui a porté plainte n’a pas gagné, il aura eu l’aplomb et le courage de réagir et d’agir conformément à son éthique.
   Il y a peu c’est en Italie qu’on a déposée plainte (association animalière) contre un poissonnier qui laissait des homards à l’agonie sur un étale de glace. L’affaire a fait grand bruit et aussi beaucoup sourire ou rire, mais elle a eu le mérite d’avoir soulevé là encore une question éthique fondamentale.
   En Angleterre en 2014, un hurluberlu s’était filmé avalant vivant un poisson rouge en s’aidant d’alcool. On a souligné l’ignominie de cet acte et la souffrance terrible du poisson asphyxié et rongé par la boisson et les sucs gastriques, et l’homme condamné à 1000€ d’amende.
AJD logo   Il y a d’autres exemples encore, malheureusement. Catherine Hélayel insiste sur le fait qu’il ne faut pas hésiter, surtout en associatif, à divulguer des exactions et à porter plainte, malgré le qu’en dira-t-on quand il s’agit des poissons, car plus nous le ferons plus il entrera dans les mœurs la compréhension de nos comportements immoraux à l’égard des animaux vivant dans l’eau. Un dernier exemple : la SPA d’Armor a pu obtenir une ordonnance afin d’entrer dans un local commercial abandonné où dans un aquarium un unique survivant pleco (plecostomus, poisson « laveur de vitre ») allait bientôt mourir. L’animal fut sauvé et confié à une personne qui donne régulièrement de ses nouvelles à son ancien « propriétaire » qui avait eu de gros soucis et manqué de ce fait à ses devoirs envers ses animaux.
Poisson(s) d’avril
   Nous humains, zoon politikon, animaux politiques, sociaux, sommes aussi des animaux festifs. Hélayel nous a parlé de ses découvertes pour l’écriture de son prochain livre. Il existe en France une célèbre « Fête de la lamproie ». La lamproie est une sorte d’anguille qui, une fois pêchée n’est « pas à la fête » comme le dit notre conférencière. En effet, fixée à un crochet, elle est vidée doucement de son sang et agonise durant longtemps… avant que d’être ébouillantée, puis écaillée, et débitée en tronçons pour la cuisiner à toutes les sauces. Tout un programme de fête on en convient. Catherine Hélayel, elle, a renommé cette festivité régionale le martyre du poisson d’avril.
   Il y a en France plus d’un million d’adeptes de la pêche dite « de loisir ». Cela signifie très concrètement qu’environ 100 fois plus de poissons meurent dans les conditions d’horribles souffrances. Citons pêle-mêle la « pêche à la gaffe » ou encore les « concours de pêche », où l’on s’en prend à des animaux élevés (pisciculture) exprès pour cela. Ils sont donc habitués à l’Homme et ne sont absolument pas farouches. La joie des pêcheurs !
Bien-être et abolitionnisme
en eaux troubles...   Le temps passe vite durant cette conférence, passionnante mais trop courte. Catherine Hélayel n’aura pas le temps d’un questions/ réponses avec le public venu à son audition. Conclure en soulignant qu’il n’y a pas de mort heureuse pour les animaux qu’on exploite et qu’on extirpe de leur habitat. Si l’actualité des images dévoilées ces derniers temps par L214 dans les abattoirs commence à faire entendre la souffrance assourdissante des animaux terrestres dits de rente, et qu’on peut dire sans faillir que cela doit cesser, alors il faut tout autant que les navires-usines ne quittent pas le port. Après la pêche avec les chaluts géants où les fonds marins sont dévastés dans le même temps, les pauvres victimes de nos appétits féroces passent un sale quart d’heure. Ils sont piétinés, asphyxiés, assommés et jetés là sur des tapis de glace ou de sel, voire écaillés vivants sur place car le temps c’est de l’argent. Un poisson peut mettre plusieurs heures à décliner lorsqu’il est hors de l’eau. Et quand bien même l’électrocuterions-nous, que ça n’est pas une méthode sans souffrance ni stress intense — la peur — et jusqu’au dernier instant de désespérées et épuisantes tentatives d’échapper à la mort.poisson agonisant
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   Nous avons hâte de lire le second livre de Catherine Hélayel dans quelques mois. Elle a raison d’ajouter que le combat de Sea Shepherd pour les écosystèmes marins ne s’arrête pas à la question humaine de la propre survie de l’Homme. L’argument s’entend pour rallier à la cause animale, bien sûr, mais il convient bien de rappeler que nous n’avons pas affaire à des masses vivantes indistinctes mais bel et bien chaque fois à des personnes non-humaines qui souffrent et sont sujettes à l’émotivité. Défendre la biodiversité oui. Mais la défendre pour les animaux et les individus qu’ils sont. Pour mettre fin à ces hécatombes innombrables — inimaginables — il faut arrêter la pêche, l’élevage et préserver leurs biotopes. Une seule solution : l’abolition.
   L’Inde, stipule Catherine Hélayel, a reconnu le droit fondamental des oiseaux de voler dans le ciel. « Reconnaissons celui des poissons, de nager. »
K&M

Veggie World

Pour en savoir plus :
Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA) : prise en compte du bien-être des poissons.
Colloque du Groupe de recherche international en droit animal (GRIDA) de 2012 sur La sensation douloureuse sous l’objectif du biologiste : quelles preuves d’une épreuve ? (voir trois sujets : poissons, crustacés, pieuvres).
Voir l’interdiction de cession d’un animal sous forme de lot ou prix (art. L214-4 du Code rural et de la pêche)
Vidéo de la torture de la lamproie pour sa préparation à la bordelaise […]
Cahiers antispécistes : Les poissons : une sensibilité hors de portée du pêcheur. (Joan Dunayer)
poissons libres
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