Y’A PAS QUE DES MAUVAISES GRAINES QUI TUENT LES BÊTES — AUTOUR DE « À L’ABATTOIR » DE STÉPHANE GEFFROY — PARALLÈLES

AUTOUR DE « À L’ABATTOIR » DE STÉPHANE GEFFROY — PARALLÈLES

 

Mass extinction, darling, hypocrisy
These things are not good for me
Do you see what I see, dear ?
Abattoir blues — The Lyre of Orpheus — Nick Cave and The Bad Seeds (2004)

 

 

A l'abattoir couv   Vous savez c’qu’on dit des gens qui bossent dans les abattoirs n’est-ce pas ? Que ce sont des rustres, dans le sens de durs à cuire rustiques de la cambrousse, et puis qui n’ont pas beaucoup, voire pas du tout d’éducation. Que ce sont des illettrés. Va savoir si la rumeur dit vrai ! Moi je n’ai jamais mis les pieds dans un abattoir. Belle lurette qu’on n’en trouve plus à Paris ou en banlieue parisienne, alors pas de risque de s’y être retrouvé. Pas comme ce breton, Stéphane Geffroy. Lui et la célèbre pâte à tartiner même combat : vingt-cinq ans d’expérience feront toujours la différence. Tu m’étonnes.
   Avant la lecture du livre de Geffroy je me suis dit que ça allait être truffé d’horreurs. Le genre sanglant, dégoûtant, pas lisible en somme. Qu’on se détrompe, ce petit témoignage d’une vie de labeur acharné — comprendre : attaché à la carne — ça n’est pas ce qu’on croit. Et puis bref, eh bien moi j’ai été touché un point c’est tout. J’vous raconte.

*
   Ça commence avec ce qui sonne comme une évidence, à moins d’être un furieux psychopathe. Stéphane Geoffroy nous le dit tout de go : « La première fois que je suis entré à la tuerie, ça a été violent. » (p.7) On veut bien le croire. Giclures et pestilences. Issu d’un milieu modeste et besogneux, pas fortiche à l’école, mais alors pas du tout, le nullos quoi, Stéphane foire d’abord son apprentissage de menuiserie après une 5ème minable, puis après s’être redirigé vers la plomberie où il semble qu’il ait eu de l’or dans les mains il rate aussi son exam’ au CAP. Mal barré le type. Déjà qu’il s’est toujours entendu dire qu’il n’arriverait à rien, le v’là dans la m****. Comme dans sa région y’a des abattoirs, un beau jour il s’y colle pensant que ça ne durerait pas. Il y est toujours. Mais comment donc ? se demande-t-on.
   Oh vous savez, c’est pas facile l’usine. De mon côté, à fort peu d’années près, moi qu’étais pas copain avec le bahut, qu’avais pas d’ambition façon No Future sauf que je traînais mes basques avec des hardos et pas des punks à chiens, il a bien fallu que je m’y colle aussi, au turbin. Si Geffroy ne s’y est pas mis dans les salles de bain, moi  non plus. Un jour à l’ANPE le directeur me dit qu’il faut qu’on voit que je cherche un emploi sinon, radié le gars, dehors, raoust. Bon, alors tandis qu’en Bretagne l’auteur de À l’abattoir commençait sa vie de travailleur là où on voulait bien de lui, moi c’est un petit imprimeur qui a bien voulu de moi. « Massicot ou machine ? » qu’on m’a demandé. Le massicot c’est comme une lame de rasoir mais pour couper des paquets de feuilles de trente kilos, format A0 deux fois plus grand, vous voyez le genre. Et si j’y laisse un bras ? pourrais plus faire de guitare ?! Bon, vas-y pour la machine. Et je deviens duplireprographe m’sieur-dames, entendez par-là imprimeur offset. Ronron pas cool des bécanes, odeur du etch et de l’encre noire, la graisse dans les engrenages, le chargement du papier vierge à l’arrière, les réglages galères, le piétinement, les heures sup, le savon abrasif qui vous bouffe la peau des mains qu’on a de vraiment dégueulasses… oh ! c’était pas marrant au début. Le hard rocker était smicard, imprimait des livres silencieux dans le boucan de sa machine, du dos-carré-collé, du fenwick, de l’assembleuse et des bourrages papiers dans les rouleaux tandis que le breton Stéphane, vu que par chez lui y’a beaucoup d’emplois dans les abattoirs et l’industrie agroalimentaire, devait s’accommoder d’autres parfums que ceux de l’huile, du toner et de la poussière de papier, de quelque chose en somme qui se passent à l’intérieur que peu de gens […] imaginent[1]. De mon côté insolation, lancement de la PFA 3200 Ryobi, réglage de la pression et du passage papier, et du sien tuerie, triperie, désossage, des mots, comme il dit, « qui en disent long ».Départ papier & chaîne d'abattage
   Bon, vous voyez le topo. Le travail à l’usine, en démarrant dès six heures du mat’ en finissant à la même heure le soir, et en piétinant toute la journée autour de mon engin — allers-retours incessant entre le banc d’essai et la bécane — en faisant des samedis de six à douze également, je me disais que j’avais un job mais bordel que c’était pénible parfois. Eh bien je ne regrette pas de n’être pas né dans le village de Geffroy, j’vous l’dis ! « La dénomination technique de ces opérations est parlante : anesthésie des bovins, affalage, saignée, découpage des cornes et des sabots, tranchée des museaux, parfente arrière, ablation des têtes, dépouille des têtes, ablation des langues, dépouille des langues, dépouille des flancs, des globes et de la poitrine, émoussage des avants et des arrières, éviscération abdominale et éviscération thoracique, dégraissage interne, finition du sternum, fente d’ensemble, parage des saignées, aspiration de la dure-mère, finitions. » décrit-il page 24. Malgré tout, comme moi, comme tant que gens qui ont à faire certaines choses parce qu’il faut bien vivre, le jeune Stéphane a fini par s’y faire tant bien que mal. Comme on dit, il s’est fait une raison. Pour lui ça a dû être un enfer. Un enfer dans lequel curieusement il est resté. Y’a tellement de gens qui abandonnent, il en voit passer faut voir, le fameux turnover. Peu à peu, malgré la dureté de son emploi, s’accrochant, l’auteur s’est rendu compte de la place centrale que sa tâche occupe dans la société. Quand on y pense, on a l’impression d’être au cœur du monde. Il y a partout des traces de notre boulot […][2], ah ben ouais tu m’en diras tant ! Stéphane nous apprend qu’il y a de la corne broyée dans les plaquettes de frein… on est cernés les mecs. On ne peut pas être décemment végane à 100% en ce bas monde. Alors lui okay il s’en fout. Enfin disons plutôt qu’il s’acquitte de son travail en pensant que malgré tout ça sert à nourrir les gens…, c’est un truc vachement important ça.
*
   Le travail en abattoir est absolument éreintant. Il faut tenir la cadence et régler ses pauses au petit coin fonction de la chaîne. Ah ! le travail à la chaîne, Chicago, on se croirait dans La Jungle le roman d’Upton Sinclair. Et quand de nombreux métiers ont évolués, permettant de soulager les gestes des opérateurs, les ouvriers des abattoirs, eux, font comme on a toujours fait. Ils s’usent le corps presque aussi fort qu’ils détruisent ceux des animaux qui ont le malheur d’entrer dans la tuerie. Dans la continuité du monde infernal dépeint dans le roman de Sinclair en 1906, la vie s’y achève à petit feu en tuant la vie : « Ces bêtes n’avaient rien fait pour mériter ce sort. C’était leur infliger une blessure non seulement physique mais morale que de les traiter de cette façon, sans même un semblant d’excuse, sans la moindre larme en guise d’hommage. Certes il arrivait à l’un ou l’autre des visiteurs de pleurer, mais cette machine à tuer continuait imperturbablement sa besogne, qu’il y ait ou non des spectateurs. C’était comme un crime atroce perpétré dans le secret d’un cachot, à l’insu de tous et dans l’oubli général. »PFA de face et carcasse
   Rien n’y a changé depuis plus d’un siècle sinon quelque appareillage modernisé. Attention : pas pour le bien-être des ouvriers, non. Faut juste que la cadence soit maintenue, soutenue, …productivité mon Amour ! Quand je pense à nous autres reprographes, les tirages en cavale comme on disait, les dossiers urgents et le pataquès quand une machine déconnait… Parfois on avait un taux d’humidité impeccable et l’encrage était parfait, le papier s’engouffrait fissa entre les rouleaux, ça dépotait à fond. Alors si on tirait en plusieurs centaines d’exemplaires, ou même en milliers, eh bien avec les collègues on tapait un 421 en pariant pour le café. Là-bas, à l’abattoir, tintin le 421, macache. Les pauses c’est quand ils font du hallal en partance pour Dubaï. La prière du rituel qui s’impose ça rend les opérations plus longues, et du coup c’est le bon côté de la chose[3], vu qu’il faut trancher la gorge de la vache moins dur et que le sang s’écoule moins vite qu’à l’ordinaire quand on lui fait quasiment sauter la tête d’emblée.
   Alors que les années passent, le corps de Stéphane est endommagé. D’abord il a mis des plombes pour arrêter le Stilnox[4] qui lui avait été prescrit pour réussir à dormir, dès neuf heures du soir, épuisé, fourbu, cassé mais le cerveau hanté par les images et en mémoire la puanteur des lieux, surtout les peaux… le sel… puis le nettoyage à grande eau bouillante… vapeurs agressives… Quand on lit aujourd’hui la composition du Stilnox on se sent inculte comme S. Geoffroy et son anglais inexistant ou son orthographe qu’il dit catastrophique. Lactose, Cellulose microcristalline (E460), Carboxyméthylamidon, Magnésium stéarate (E572), Pelliculage : Hypromellose (E464), Titane dioxyde (E171), Macrogol sont dans ce médicament soumis à prescription médicale signalé comme « inoffensif », sauf qu’il existe des rapports contradictoires et que rien que pour l’E460 il y aurait des risques de cancer selon l’ARTAC[5]. Matière transgénique ? Nanotechnologie alimentaire ? Comment cet homme qui vient de passer vingt-cinq années à ça finira-t-il — en carcasse vide ?
   Alors qu’il a passé sa vie professionnelle à faire comme s’il était normal de tuer à tour de bras de placides et apeurés herbivores qu’il faut aujourd’hui préserver du stress en les débarquant à 350 mètres de la tuerie et en leur diffusant de la musique classique (Geoffroy dit qu’il paraît que c’est du Mozart mais il n’en sait fichtre rien) pour préserver leur goût pour le consommateur, quand il « fait comme si le travail et l’assiette appartenaient à des mondes différents, qui ne communiquent pas » (p.35), lui n’a droit qu’aux « bruits métalliques de la chaîne plein les oreilles » (p.41) et l’on sent son amertume. Il y a une sorte de ressentiment naturel à l’encontre des animaux, quelque chose vécu un peu comme une injustice. Il en ressort que pour une bonne part d’entre nous — bêtes de somme à bien des égards — la mort des animaux à l’abattoir apparaît peut-être comme une contrepartie logique, là il y aurait une forme (fallacieuse) de justice première : nous on trime jusqu’à la mort, les animaux crèvent sans avoir vraiment eu à trimer, ou pas longtemps. Nous sommes dans la dette et eux sont notre dû.passage papier sur Ryobi et désossage
   Bref, en attendant, devenu délégué du personnel, Stéphane a pu prendre confiance en lui et mesurer le chemin parcouru à l’aune de son exceptionnelle ténacité. Parti de rien le voilà qui remet en question des choses dans l’organisation, fait valider une cantine enfin climatisée, un CE qui vaut le coup. Il ne reste plus pantois face au chef d’atelier et ses brimades. Tout cela compense un tantinet les rigueurs de ce métier qui vous brise, parce qu’à partir de 50 ans il le sait bien, il ne tiendra plus. Son squelette, ses articulations, ses muscles, ses tendons, tout son corps est rompu sous la charge exténuante de la mort éternelle qu’on donne à l’abattoir.
*
   Alors que l’auteur entrait environ dans sa dixième année de tuerie, pour ma part je quittais l’imprimerie — l’entreprise périclitait peu à peu — pour aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Vente, puis informatique m’ont fait voir autre chose, d’autres modes de penser, d’autres gens. Et ma rencontre avec K. par-dessus tout, a entériné et consolidé une passion déjà existante pour la lecture et l’écriture, me donnant confiance en moi comme jamais personne d’autre ne l’avait fait auparavant. Lorsque j’étais tout occupé de philosophailleries, la tête farcie d’ontologie, K. a déboulé avec le véganisme découvert dans des livres et à nouveau elle a changé ma vie.
dedicace-stephane-geffroy   À présent Stéphane Geffroy fait savoir son désarroi quand il voit les images de la marche pour la fermeture des abattoirs. Il pense que nous défilons contre lui et ceux qui travaillent à ses côtés. Mais on n’en a pas après lui. On ne pense pas que les ouvriers des abattoirs sont des tortionnaires ou des bourreaux par intention. Ils le sont parce que le système a fait d’eux les tourmenteurs des animaux qu’ils abattent. D’ailleurs sur les images révélées par L214 Geffroy le dit sans détour : les gens qu’on voit maltraiter les animaux sont des amateurs, ça se passe n’importe comment. Lui, croyant de toute sa naïveté — dans le sens adolescent du terme et ça n’est pas péjoratif — qu’il est incontournable de manger des animaux et que par conséquent il faille les tuer, se sent attaqué quand on milite pour la disparition de ces lieux de souffrance, il se sent méprisé et l’idée d’une certaine noblesse de son métier qu’il se fait, repoussée. Je vois d’innombrables victimes dans ce lieu maudit et lui, Stéphane, en fait partie.Manivelle PFA & côtes de boeuf
    Me voilà véritablement touché par la prose maladroite de Stéphane Geffroy — aidé par Pierre Rosanvallon qui dirige cette collection d’édition au Seuil — parce que celui qui parle est sincère et que dans son milieu habitué depuis toujours au rapport d’usage abrupte de l’homme avec l’animal, il n’est pas anormal d’accepter d’être employé d’un abattoir puisqu’il en faut. Dans le même temps je pense à tous les animaux dont Stéphane a interrompu la vie et qu’il a méticuleusement « travaillé au corps » jusqu’au cœur — littéralement. Je me dis que c’était pas si mal la rhapsodie machinale in blue des rotatives. Quand l’ouvrier de province démembrait un animal, un autre ouvrier banlieusard reproduisait des mots sur toutes sortes de qualités de papier ; lorsque l’un défaisait la grammaire de la vie et manquait d’orthographe, un autre participait de la reproductibilité du savoir ; alors qu’une vie partait en morceaux épars d’un séquençage grossièrement, vulgairement éclaté, la Vie se copiait en déroulant indéfiniment des phrases que parfois on prenait le temps de lire.chargement papier & pistolet d'abattage
   Mais oui ; pour que cesse le cauchemar des abattoirs je désire que s’arrête ce métier inique d’un autre temps qui ne devrait tout bonnement plus exister : employé d’abattoir… archaïsme abscons. J’aurais préféré qu’on ne profite pas de la vulnérabilité des animaux et de la faiblesse de jeunesse de Stéphane. Il aurait mieux valu qu’alors déjà on soit l’un et l’autre des ouvriers végétaliens et qu’à mon instar à présent il vive, à ce qu’il me semble, avec un esprit sain dans un corps sain — enfin ! plutôt que d’être rafistolé comme un papier froissé qu’on rescotche. Et Dieu ! combien de tranches de barbaques découpées par Stéphane me suis-je enfilé durant des années avant de regarder la réalité du monde en face ?
   Abattoir blues…

 

 

À tous les ouvriers d’abattoirs qui sont, malgré tout, des camarades ;
…et entre parenthèse(s) :
À Pascal V., Patrick C. et José A. qui m’ont transmis le métier de reprographe.

 

M.
fermons-les-abattoirs
   [1] p.10 in À l’abattoir.
   [2] Ibid., p.25.
   [3] Ibid., p.29.
   [4] Ibid., p.32.
   [5] Association française pour la Recherche Thérapeutique Anti-cancéreuse.
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2 réflexions sur “Y’A PAS QUE DES MAUVAISES GRAINES QUI TUENT LES BÊTES — AUTOUR DE « À L’ABATTOIR » DE STÉPHANE GEFFROY — PARALLÈLES

  1. Je vais peut etre dure mais dans la vie on fait des choix. J’ai le plus grand respect pour les gens qui ont bossé en abbatoirs parce qu cetait ca ou encore et encore des annees de chomage, de job a mi temps, de CDD. MAis les autres, ceux qui ont eu le choix, il n’y a pas d’excuses, pour moi ce sont des monstres

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