VÉGANOSOPHIA — ÉCOLOGIE : ÉCONOMIE DU VIVANT ET NORMATIVITÉ (CHÔRA)

VEGANOSOPHIA 

Nihil animali a me alienum puto
  « L’objectif des veganosophia réside, dans le croisement de données et l’intertextualité ainsi produite, dans la volonté de poursuivre le questionnement philosophique fondamental du véganisme contre l’exploitation animale. Chaque partie publiée est susceptible d’être augmentée, développée ultérieurement à sa mise en ligne, ou prolongée de manière directe ou indirecte dans d’autres textes « véganosophiques ». »

 

VÉGANOSOPHIA — ÉCOLOGIE : ÉCONOMIE DU VIVANT ET NORMATIVITÉ

 

— CHÔRA —

 

   Parce qu’en tant que défenseurs des droits des animaux — dans la théorie jusqu’à ce que la pratique suive, et ce constituant notre utopie zoopolitique : un dessein qui, si atteint, sera toujours à préserver tels les droits accordés aux humains par eux-mêmes (et malgré ou contre eux-mêmes[1]) —, un essai datant de 1992 a attiré notre attention, et son contenu s’est avéré intéressant au-delà de nos espérances. Il s’agit de Le nouvel ordre écologique de Luc Ferry. Le philosophe s’y montre alors très au fait, non seulement de la question écologique telle que débattue dans la dernière décennie du XXe siècle et ses prémisses, mais tout autant de ce qui faisait et fait encore de nos jours (plus encore) débat et qui est intimement lié à l’écologie : la question de la condition animale.
   On a beau jeu de sortir les grands discours au sujet de l’écologisme (les gouvernements successifs l’intégrant surtout comme outil rhétorique ces dernières années), on se demande vraiment comment un engagement digne de ce nom quant au soin apporté à la Nature prendra véritablement effet si la question animale n’est pas — d’abord et avant tout — prise au sérieux, débattue, théorisée et mise en pratique comme un élément essentiel et structurant de la société humaine ? C’est en réalité une question de choix de civilisation ; de paradigme.
   Qu’est-ce à dire ? Eh bien que le politique, si l’on souhaite continuer à s’en référer à sa définition grecque antique initiale, aristotélicienne, c’est un art de vivre. Foin de raffinement et de manières lorsqu’on parle ici de l’art et du vivre. Ou alors autrement. Car construire la cité (polis) qui trouve son expansion dans la société puis dans la civilisation, si ce n’est dans la globalisation […], c’est en somme faire œuvre. En soi œuvrer c’est travailler, en ce sens qu’on élabore quelque chose que l’on pense. On rumine ce que l’on vit si on nous passe l’expression. L’épanouissement personnel passe par des interactions avec le collectif qui lui aussi, comme une des formes du vital, doit trouver dans son mouvement permanent (kinè, diastole et systole) ses moyens de subsistance au sein d’un territoire bien vivant qu’on (re)désignera ici sous le terme de chôra (χώρα). La chôra contient la ou les villes et elle inclue non seulement les territoires ruraux, mais tout autant les espaces intermédiaires, sorte de banlieues lointaines ou encore villes dortoirs, — et nous ajoutons : les territoires inoccupés (par l’homme) et qui doivent le rester. Quelles raisons y a-t-il en effet d’annexer toujours plus de territoires, de bouleverser chaque fois d’autres écosystèmes, quand le nombre de notre espèce est suffisamment élevé pour assurer un brassage génomique lui demeurant profitable ? D’autant plus quand la technique à la disposition des hommes est à même d’assurer leur survie en les libérant de multiples contraintes, de certains dangers, en modifiant leur rapport à l’espace et au temps et en leur permettant, par-dessus tout, de s’ouvrir à l’intersubjectivité comme jamais auparavant, et que le champ des possibles s’étende à des expériences concrètes et abstraites du monde plus grandes qu’autrefois. Si le travail est naturel, il faut reconsidérer la nature du travail, humain — et celui que l’humain impose au non-humain. Autrement dit la nature du travail comme accroissement de la polis au détriment de la chôra — ce qui mène à terme à la détérioration de l’écoumène, la Terre comme étant notre foyer en commun avec toute autre forme d’animal-ité et de végétal-ité, bref : de Vie — ce qu’on appelle la Biosphère.
   C’est qu’en fait il faut dans l’état actuel des choses, c’est-à-dire à l’ère de l’avènement capitaliste de l’homo œconomicus, remettre ces choses à leur place. Cette place, parce que le vivant appartient au monde, au cosmos, à l’Être, est initialement le lieu du soin car, si l’extériorité peut être périlleuse pour l’homme, elle est une source a priori inépuisable — renouvelable — de soin(s). En tout cas elle en est la possibilité. C’est en tant que telle que la phusis, la Nature chez les Grecs nous rappelle Augustin Berque, est une plante médicinale chez Homère (fin du VIIIᵉ siècle av. J.-C.) et que, quelques siècles plus tard, les Romains traduisent « le mot grec par natura, participe futur du verbe nasci, naître. » et que donc la Nature c’est « étymologiquement le « devant-naître » des choses vivantes. » (pp.249-250 in Écoumène, A Berque) On voit bien, partant, que le refus de l’exploitation animale est véritablement dans le flux originel du devenir. La vie étant untel ou tel autre vivant ou groupe de vivants se mettant à l’œuvre, il est impératif dans le cadre d’une démarche de respect de la Nature, de tracer une limite et non pas des frontières (peras), savoir un sillon (horizein) ou bien encore cette horizontalité ontologique qui nous évite de prétendre à une verticalité tout en haut de laquelle on domine soi-disant l’ensemble du vivant non humain amalgamé dans l’idée fausse d’une trop mise à distance « nature morte ». La limite, dans l’acception grecque toujours, c’est aussi quelque part eidos et genos, pour dire ici que les « genres » sont bien les idées qu’on s’en fait. Dans cet avant-propos, relisons ce passage de Maurice Merleau-Ponty qui écrit en 1953 un texte intitulé Partout et nulle part qu’on trouve dans le recueil Éloge de la philosophie. Merleau-Ponty sur les pas d’Edmund Husserl anticipe un temps qui n’est pas encore venu mais que nous appelons à façonner :
   « Comme la Terre est, par définition, unique, tout sol que nous foulons en devenant aussitôt une province, les êtres vivants avec qui les fils de la Terre pourront communiquer deviendront du même coup des hommes — ou si l’on veut les hommes terrestres des variantes d’une humanité plus générale qui restera unique. La Terre est la matrice de notre temps comme de notre espace : toute notion construite du temps présuppose notre proto-histoire d’êtres charnels comprésents à un seul monde. Toute évocation des mondes possibles renvoie à la vision du nôtre (Welt-anschauung). Toute possibilité est variante de notre réalité, est possibilité de réalité effective (Möglichkeït an Wirklichkeït) […] »[2]
   Aux heures actuelles émaillées de heurts sociologiques qui reviennent comme une antienne paraissant inévitable, arguons qu’il nous revient de faire le tri dans la sérialité évènementielle de la maxime qui dit que « l’Histoire se répète ». C’est bien parce qu’au sein même du processus législatif qui est censé se porter garant du maintien d’un certain ordre moral et des libertés les lois sont incapables d’endiguer seules ces travers qu’il faut inventer, proposer autre chose. Il n’est toutefois pas forcé de chercher midi à quatorze heure pour trouver un remède. Peut-être tient-il dans l’extrême présentification du naturel comme à la fois le lieu de tous les hasards et celui de toute destinée : que nous y vivions pour y mourir mais comme transmetteurs. Bien entendu la réduction opérée ne suffit pas à l’intégration des réalités du réel, de même qu’une présentation holiste du problème peut paraître trop éloignée de telle ou telle réalité, d’autant qu’elle ne saurait tenir compte de ce qui va se passer, peu importe quand. Le monde tel qu’on l’observe n’est pas seulement « mystérieux » relativement à la question leibnizienne (pourquoi y a-t-il de l’Être plutôt que sinon rien ?) et la résolution du problème ontologique premier par la pensée d’un quomodo affilié à une structure de commencements ne saurait répondre à celle(s) des avenirs. C’est dire, pour être honnête, qu’il n’y a de futur qu’en imagination. Jamais projection n’est résolue dans le présent exactement comme on l’avait envisagée, aussi c’est bien pourquoi le projet biopolitique reste pour toujours utopique — non pas en ce sens qu’il est et sera juste un non-lieu, ou une a-topie, mais bel et bien plutôt quelque chose de vivant tout comme la vie en général, quelque chose de régénérescant. L’important dans le projet biopolitique est d’y mettre au cœur la part immanente proprement in-concevable (elle ne peut pas ne pas avoir — eu — lieu) dans l’ajournement permanent de ses commencements. Et comme tel le –jet ontologique dans son rayonnement est toujours donc le surfaçage de sa nodalité. C’est ainsi, grosso modo, que nous entendons définir le sursaut de l’éternel retour du même, altérisé, une bonne fois pour toutes. Ceci pour la motivation donc, la vision transcendantale habitant l’effectuation spatio-temporel de l’Être. À partir de cette vue comme objectif de ce qui est toujours en-vie, nous sommes dans la quotidienneté confrontés au jeu interactif de la pluralité du vivant. Ce vivant, ces étant-vivants qui évoluent en transmettant, c’est la part intersubjective agissante de l’écosystème. D’autres événements matériels ont lieu comme la formation ou la fonte de glaciers, le mouvement tectonique des plaques ou bien l’érosion, mais ce sont à chaque fois et sur des échelles géographiques et temporelles extrêmement variées, et plus ou moins étendues, qui cependant n’ont pas trait à la Vie. On sait tous que sans le « travail » de la végétation depuis des milliards d’années toute autre forme de vie sur Terre serait impossible en l’état actuel des choses. C’est là qu’est l’intersubjectivité entre l’écologique compris comme préservation d’une Nature paysagère pure, et la nécessité d’intégrer dans nos modes de vie (techniques et culturels) la pensée végane antispéciste, d’autant désormais forts des découvertes biologiques et éthologiques quant au semblable chez l’autre (le commun entre les humains et les non-humains). À ce titre nous avons malheureusement dépassé le stade d’une exploitation qui serait celle de l’épuisement des ressources tel que décrit il y a un siècle et demi par Pierre-Joseph Proudhon : « Parmi les animaux que l’homme a soumis, ceux qu’il fait travailler avec lui perdent bientôt leur vigueur ; ils deviennent flasques et mous ; le travail est pour eux comme une vieillesse prématurée… » (cité p.47 in Anarchisme et cause animale, Tome I) dans le texte Dixième époque, la population dans Système des contradictions économiques. Au quotidien c’est au travail, par nos activités, que nous avons affaire à la réalité chaque fois vécue d’une manière ou d’une autre selon qui (animal ou humain) en fait l’expérience dans des conditions données. Cette surface ontologique doit nous préoccuper dans l’ajustement de la chôra au regard de ce qu’Alain Finkielkraut souligne s’avérer être un « […] cataclysme qui ne procède pas de la nature mais de son humanisation illimitée. » (p.284 in Nous autres, modernes) Pour que la chôra demeure littéralement vivable, et pas seulement en termes de convenance humaine, il faut travailler à l’élaboration d’une législation, d’une justice basée sur l’éthique en termes de droits négatifs certes, mais de droits malgré tout car il le faut bien vis-à-vis de nos constitutions déjà existantes, plus loin alors que le remarquait Plutarque pour qui, selon Elisabeth de Fontenay dans Le silence des bêtes, « ce qu’on doit naturellement aux animaux contrairement aux hommes n’est pas) […] nomos et dikè, loi et justice, cependant qu’on doit aux animaux bienfaisance et libéralité, vertu qui dans le texte se dit charitas. » (p.183)
   Dans une publication récente (2016), Tiphaine Lagarde et Dakota Langlois attirent notre attention et sollicite notre bienveillance en écrivant :
  « « Qui dit légal, dit « juste »…
» Le droit n’est pas et n’a jamais été une technique neutre, du moins c’est ce que nous pensons. Il joue une influence réelle sur les mœurs et la société.
» En légitimant certaines idées ou valeurs par le prisme de la normativité, il les rend « justes » aux yeux de la société.
» Ce processus de légitimation trouve un écho particulier dans la matière qui nous intéresse. »
   Comment dès lors est-il encore possible — car il ne semble pas être revenu sur ses propos — à Luc Ferry de revendiquer que les animaux ne sont que, et doivent rester « des objets et non des sujets de droits. » ? C’est ce que nous allons bientôt détailler.
M.

 

N&B Fog

(Partie I)

— ΒΙΓΚΑΝΟΣΟΦΙΑ 

 

   [1] Et cela diffère relativement à la question animale. Effectivement, les droits constituants un bouclier contre la forfaiture, les animaux obtenant des droits « négativement » ne sauraient, puisque non signataires d’un quelconque contrat, le rompre — ce qu’hommes s’autorisent peu ou prou, consciemment ou inconsciemment,
   [2] Op. cit. p.234.
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