« FAERYLAND » — ANNALES D’UN FILMONDE ORDINAIREMENT EXTRA — QUESTIONS À MAGÀ ETTORI

« FAERYLAND » — QUESTIONS À MAGÀ ETTORI

 

« Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. »
p.495 in Tristes tropiques — Claude Lévi-Strauss

 

 

« Tout mythe est par nature une traduction. »
Mythologiques, IV — L’Homme nu (1971) — Claude Lévi-Strauss
bandeau Faeryland
   Piqués de curiosité, nous nous sommes rapprochés du cinéaste Magà Ettori au sujet de son dernier long métrage intitulé Faeryland. Le thème du film en effet ne laisse pas indifférent, puisque cette fresque épique entraîne le spectateur dans une aventure dialectique entre mythologie celte irlandaise et futur proche, entre fiction romanesque et hard-science, entre — enfin — le symbolisme et la réalité crue.
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   Faeryland, c’est une fable qui nous est contée par William (interprété par Yves Duteil), musicien et poète — sorte d’aède — qui est la dernière personne à avoir tenu dans ses mains le Graal. Et William dit : « Les humains, les dieux et les animaux vivent sur Faeryland car ils ont dévasté le Sidh, le monde divin originel. » Les Fomoires, humains extrêmement prédateurs, dominent désormais toutes les espèces du monde. Il ne reste plus aux animaux qu’à se réfugier dans l’Arche où ils ont la protection de l’elfe Yavana.
    » 2050 : Faeryland est ravagé par un virus terrible qui menace de détruire toutes vies. Un dieu-druide, Cathbad, est a priori l’unique espoir pour la planète. Pour la sauver, il lui faut impérativement retrouver un calice : le fameux Graal. Mais il n’est pas le seul à le chercher… »
Affiche Faeryland   À l’aune des études — de plus en plus nombreuses — qui déconstruisent la réalité de notre civilisation carnassière et guerrière, le film de Magà Ettori vient semble-t-il à point nommé faire usage justement de l’allégorique pour mieux nous le tendre vers nous tel un miroir où se voir enfin pour de vrai — un miroir à franchir pourquoi pas, pour invertir et réinvestir notre monde. À ce titre, Faeryland oscille sur le dualisme représentatif du monde, celui de la fiction à jamais hors-sentier de la réalité, et l’autre du même : une réalité qui dépasse toujours la fiction sous le masque de la banalisation. Dans son essai de 1990 La politique sexuelle de la viande, Carol J. Adams expose le lieu du conflictuel — l’agôn — en ces termes : Le combat pour être entendu-e en tant que végétarien-ne consiste entre autre à être entendu-e sur des sujets littéraux dans une société qui privilégie la pensée symbolique[1]. Où la survenue du film de Magà Ettori paraît en totale correspondance avec cette définition. Nous voulions en savoir plus en posant quelques questions au créateur de Faeryland.Photo de Jacques Viallon - 2
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  — Magà Ettori : Qui êtes-vous ?
   Le résultat d’une vie de recherche, de choix et d’engagements. Cinéaste par passion et par nécessité, j’essaie de tendre des passerelles entre deux mondes, celui dans lequel je vis, et celui dans lequel je voudrais vivre.
   — Faeryland, cela est une œuvre de fiction, mais qui intègre le travail et les images faites par les associations dénonçant l’exploitation animale sous toutes ses formes (vivisection, alimentaire, corrida, etc.), et la scène finale même du film est un happening de manifestants militants pour la cause animale. Comment organise-t-on un événement pareil ? — En créant ce qui semble bien être un filmonde — une expérience protéiforme offerte aux spectateurs — est-ce aussi l’occasion au travers de toutes ces occurrences, ces entrées (et pas seulement en salles), d’en faire une œuvre unique en son genre, et participative ?
   L’objectif de Faeryland est de susciter de l’empathie. Comprendre le calvaire des animaux lors de l’holocauste, ressentir leur volonté de vivre et de s’épanouir. Expliquer cette injustice dont nous sommes collectivement les artisans, plus ou moins consciemment. Nous devions pour cela imaginer des personnages, des dieux, capables de se réincarner en humain ou en animaux. Lors des avant-premières du film, nous nous sommes rendus compte de la pertinence de ce choix, il y avait une grande émotion dans la salle et pas seulement de la part de personnes engagées dans la cause animale.
   Nous avons collaboré avec des associations sur les cinq continents. Nous avons travaillé selon leurs méthodes en Chine, aux Etats-Unis, en Espagne, en Finlande, en Allemagne et ailleurs. Nous avons largement intégrer leur manière de penser et de militer d’un pays à l’autre. Nous avons investi des lieux inhabituels, et filmé l’inconcevable. Cette investigation, et certaines images d’archives nous ont permis de créer une base de travail, une trame de la honte.
   D’un point de vue fictionnel, une fois déterminé le parcours des dieux, très proche de la mythologie celte,  nous avons souhaité mettre en scène une quête du Graal moderne, comparant l’investissement des militants à ceux de la chevalerie ancienne. Il y a une part d’abnégation, et d’investissement romantique dans la protection animale. Le combat n’est jamais pour nous, mais pour eux. C’est pourquoi j’ai demandé à des comédiens de jouer des militants et à des militants de jouer aux comédiens. Nous avons organisé une manifestation unitaire à Paris sur les parvis des droits de l’homme, au pied de la tour Eiffel, mais nous avons également demandé  à des comédiens de participer à des grandes marches comme celle de la vivisection organisée par le CCE2A. Il n’y aura rien de plus réel que ces images que nous avons tourné, et en même temps rien de plus irréel.
   — Au visionnage des teasers et de la bande-annonce, et à la lecture des articles parus sur Faeryland, on dirait bien que le « simple film » tend vers autre chose, comme un surgissement de lui-même telle un écosystème, du vivant, s’extirpant au-delà de l’« objet » film, une œuvre d’art contemporain dirions-nous. Est-ce une simple impression, ou bien notre intuition correspond-elle avec une volonté initiale — rêvée ?
Photo de Jacques Viallon   Nous voulions toucher le grand public, et pour y arriver nous devions investir tous les écrans, des salles de cinéma, jusqu’aux tablettes numériques en passant par la SVOD. Réussir un tel challenge nécessite beaucoup d’argent, pas mal de temps et une oeuvre de qualité. La pensée végane est contraire à l’industrie du cinéma. L’art y côtoie une féroce concurrence qui fait le lit de l’égoïsme et du profit à tout prix. Nous ne pouvions pas emprunter cette voie. Il a fallu réfléchir autrement, sans nous départir de nos exigences de qualité. Dés lors que le cahier des charges d’un film traditionnel était rempli, nous avions les coudées franches en terme de contenu. Sachant que de toute manière le concept du film ne pouvait que choquer et déranger le plus grand nombre, je pouvais laisser libre court à ma créativité pour une plus grande sensibilisation. Aucune contrainte, donc aucune limite, ni dans le laid, ni dans le beau, ni dans les paysages sublimes, ni dans les plans les plus glauques, ni dans la poésie du verbe, ni dans le rythme. D’ailleurs  ce film est une œuvre de l’oreille, par un auteur qui n’en a pas. Il se raconte comme une légende, à tel point que l’on pourrait presque se passer d’images… presque.
   — À la fois différent de vos œuvres précédentes, et dans la continuité de votre cinématographie qui traite souvent des trafics d’influences, des manipulations politiques, de l’extorsion du biopouvoir quelque part, où peut-on dire que se situe Faeryland dans votre filmographie ?
   Au renouvellement de ma filmographie. Devenu vegan il y a quatre ans, je suis resté longtemps discret sur mes convictions. Les questions incessantes, les plaisanteries sur « le cri de la carotte » ou « le dîner qui se fane » m’ont vite lassé. Toutefois, j’ai conscience d’être un privilégié, d’avoir accès aux grands médias, d’avoir le pouvoir de communiquer des émotions et des idées par mes films. Il aurait été dommage de ne pas m’engager. Ce que j’ai fait. Après des années d’engagement, on ne réfléchit  plus de la même manière. Regarder certains de mes anciens films où les acteurs dévorent de la chair animale sans compter me donne la nausée. Co-écrire des films où un auteur m’explique que l’héroïne met un manteau de fourrure devient impossible. Oui, il peut y avoir un manteau de fourrure dans un film (mmhmm…), mais la personne qui le porte ne peut pas incarner le bien, pas selon mon échelle de valeur.Photo de Nicolas Cornu - 3
   — Ce qui est intéressant, c’est que le film s’apparente — en partie — à un genre très apprécié du public ces trente dernières années, à savoir : l’heroic fantasy. C’est un style qui peut attirer un large public. Le but explicite du film est de faire passer un message. Par ailleurs, étant donné que Faeryland est annoncé comme le tout premier film vegan (au monde ?!), il est manifeste que tous les paramètres (logistiques, techniques et environnementaux) doivent convenir à un cahier des charges répondant à la définition du véganisme. Cependant il est probable que tous les participants, des acteurs aux ingénieurs, et autres cadreurs, assistants, opérateurs, photographes, ensembliers, costumiers, habilleuses, maquilleurs, ne sont pas véganes ; à moins que tous soient déjà rompus à la cause. La dynamique thématique de Faeryland en a-t-elle convaincu certain-es de devenir véganes s’ils ne l’étaient pas encore ?
   Oui, clairement, ou alors de tendre vers cette voie. Il y a eu beaucoup d’échanges lors du tournage, beaucoup de questions sur nos choix éthiques, et certains ont compris que nous ne luttions pas pour un simple régime alimentaire.
   Faeryland emprunte aux codes de l’heroic fantasy autant qu’il emprunte au thriller, au film politique ou au roman courtois. J’espère avoir un jour l’opportunité de pouvoir retourner un tel film, avec autant de liberté, qui échappe à tous les styles et en regroupe tant.
   — Magà : quand on se penche sur votre parcours, et plus particulièrement sur ce dernier opus, on se demande quelles sont vos influences dans le cinéma et la littérature ? On pense évidemment à J. R. R. Tolkien, mais aussi bien à Lewis Caroll, Chrétien de Troyes, ou bien plus récemment au film La cinquième saison de Peter Brosens et Jessica Hope Woodworth (2012), où après un rude hiver dans un village reculé, le printemps ne revient jamais ni aucune saison. Là aussi, dans un univers fantastico-onirique, un conte cruel,  il est question entre autres de l’impact de l’humain sur une Nature mise à mal, voire totalement mise en retrait. Vous sentez-vous proche de ce type d’œuvre ? Qu’est-ce qui vous inspire le plus en culture ?
   Ce qui m’inspire le plus en culture c’est l’œuvre. Un artiste peut avoir un parcours moyen et à un moment donné commettre une création supérieure à tout ce qui s’est produit jusqu’alors. Ceci dit, je suis plus impressionné par la constance, par les créateurs qui multiplient les œuvres de qualité et qui s’installent dans le temps avec un travail sérieux.
   Mes goûts sont éclectiques, et je choisis généralement mes projets de manière informelle. Ce sont les rencontres, les propositions, les réactions et parfois les résistances à certains sujets qui peuvent m’attirer. Je n’ai aucun mal à passer d’un genre à l’autre. Je travaille en permanence sur 4 à 5 projets en simultané. En ce moment je passe de l’écriture d’un thriller à celle d’une comédie, de la réalisation de Faeryland à un documentaire sur le véganisme, de la production de films à l’organisation des « Assises du monde animaliste », de l’enregistrement de chroniques pour Radio Parole d’Animaux, au soutien au cinéma engagé avec l’Institut Citoyen du Cinéma.Photo de Nicolas Cornu - 2
   — Dans Anthropologie structurale, Claude Lévi-Strauss écrit : « Le vocabulaire importe moins que la structure. Que le mythe soit recréé par le sujet ou emprunté à la tradition, il ne tire de ses sources, individuelles ou collectives (entre lesquelles se produisent constamment des interpénétrations et des échanges) que le matériel d’images qu’il met en œuvre ; mais la structure reste la même, et c’est par elle que la fonction symbolique s’accomplit. » (p.233, Pocket) Et dans Le cru et le cuit il dit que la pensée mythique n’accepte la nature qu’à condition de pouvoir la répéter[2].
   Si on applique ce précepte au cinéma, on se rend bien compte que l’écriture traditionnelle en trois actes suit toujours le même cheminement, celui d’un parcours initiatique. Que l’on évoque une comédie légère ou un film policier, une épopée arthurienne ou la vie du Pangolin en Asie du sud Est, la structure est presque toujours identique.
   — Pour finir revenons à vous. Quand on regarde votre parcours, on voit que vous êtes quelqu’un de très intéressé — peut-être vos origines corses, insulaires, y sont pour quelque chose — par la terre en terme de rusticité, de présence vraie, de strates vivantes. Le tellurisme est une chose qui tient une place importante dans les traditions ancestrales proches de la Nature et pour tout dire, mythologiques. En tant que philosophie de vie âpre au laisser-vivre, le véganisme renouvelle quelque chose de ces mythes anciens, de Gaïa par exemple, qui coexistent avec l’écoféminisme, l’antispécisme, l’écosophie, etc. Pourtant à la base, ces mythes ne sont pas véganes. Peut-on en définitive aujourd’hui, selon vous, être le porteur de ces valeurs et de cette identité autrement qu’en étant végane ? Et si tel est le cas, pour aujourd’hui et pour demain, le véganisme selon vous est-ce un paganisme d’une vision symbolique humaine de la Nature, ou un mode de vie pragmatique du sacré au sens du sentiment d’intimité avec le monde — en réaction, en écho à la profanation de la Nature ?
Photo de Nicolas Cornu   Chacun de mes films et la somme de tous les autres, au moment où je l’ai écrit. Je ne peux pas militer aujourd’hui pour une cause et l’oublier dans le film suivant. Le prochain film passera donc au tamis de toutes les causes dans lesquelles je me suis impliqué.  C’est nettement moins commode que pour un cinéaste qui ne fait que des films commerciaux, mais c’est comme ça que je grandis. Mes films sont l’expression de ma vérité sur un sujet donné, en fonction de mon regard sur ce sujet. Sachant que j’estime la bienveillance, que j’ai un respect profond pour la loyauté, l’empathie, le sacré et la justice. Ce socle de valeurs ne me garantit pas contre les erreurs, elles sont inhérentes à ma condition humaine et à la multiplication de mes initiatives. Je les assume et les revendique.
   La Corse oui. J’ai en grande partie grandit dans le rural, dans une famille très impliquée dans la politique, tous chasseurs et éleveurs. C’est dire si les réunions familiales sont animées. Les croyances mystiques, la superstition et le paganisme se mêlaient à la religion et à nos actes quotidiens. Je connais personnellement plus de « mazzeru » (chasseurs d’âmes) que vous ne rencontrerez de chamans dans toute votre vie.
   Il faut démystifier le véganisme. Les vegans ne sont ni l’alpha ni l’oméga, simplement — en ce qui concerne notre génération — des femmes et des hommes qui ont pris conscience que la planète se dirige dans une mauvaise direction. Que Cro-Magnon et sa famille mangent un mammouth ne me dérange pas. Que l’on assassine 60 milliards d’animaux rien que pour la viande chaque année me donne le tournis. Que dire de ce carnage permanent… ?
   De mon point de vue le véganisme est un humanisme étendu aux autres espèces, dont le ciment est la bienveillance. Ceux qui ont choisi ce mode de vie ne doivent jamais oublier la bienveillance, sans quoi leur quête n’aurait pas de sens.
   Soyons clair que la nature n’a rien à craindre de l’humain. Sauf à rencontrer une comète la nature sera toujours là, et les espèces s’adapteront. Certains voient dans le véganisme une lutte exclusive pour le monde animal. C’est presque juste, mais le combat du véganisme est aussi celui pour l’espèce humaine, qui entraîne dans sa chute de nombreuses autres espèces. Comme nous le précisons dans Faeryland, nous vivons une 6ème extinction majeure depuis l’histoire du monde, et pour la première fois cette extinction est due à une seule espèce : la nôtre. C’est inadmissible.
  Je demeure un optimiste et espère en la grandeur de l’espèce humaine. Il faut simplement être ferme dans nos convictions, dans nos engagements. Écrire de belles histoires sans avoir peur de se confronter à nos vicissitudes. Faire des films dignes, qui mettent en lumière le chemin des héros que nous sommes… c’est ce que nous avons tenté de faire avec Faeryland, le premier film vegan.Photo de Jacques Viallon - 3
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   Nous remercions chaleureusement Magà Ettori pour s’être rendu disponible à nos questions. On rencontre ici un homme aux idées claires qui place l’éthique au cœur de sa vie. Tout en ayant tout à fait les pieds sur Terre, le cinéaste n’en oublie pas pour autant de laisser s’exprimer son imaginaire — de rêver, d’allier éthique et esthétique à la défense de nobles causes.
   Nous avons hâte de voir en salle Faeryland : un film artistique et engagé. Il devrait sortir dans vos salles à partir du moins de septembre prochain. Aussi vous pouvez suivre l’actualité de Magà Ettori et du film sur les liens ci-dessous.
K&M
 Quelques liens…
Pour la soundtrack du film Look into my eyes, cliquez sur Emmanuel Pi Djob :
Photo de Jacques Viallon - 4
Bande annonce de Faeryland :
Site officiel de Faeryland
Site officiel de Magà Ettori 

 

   [1] Voir p.143 in La politique sexuelle de la viande — une théorie critique féministe végétarienne chez la Collection V de l’Âge d’homme. 2016
   [2] p.347 — Plon
* Crédit photos : Jacques Viallon et Nicolas Cornu : détails en cliquant sur les images.
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