VÉGANOSOPHIA — ÉCOLOGIE : ÉCONOMIE DU VIVANT ET NORMATIVITÉ (PARTIE III)

VEGANOSOPHIA 

Nihil animali a me alienum puto
  « L’objectif des veganosophia réside, dans le croisement de données et l’intertextualité ainsi produite, dans la volonté de poursuivre le questionnement philosophique fondamental du véganisme contre l’exploitation animale. Chaque partie publiée est susceptible d’être augmentée, développée ultérieurement à sa mise en ligne, ou prolongée de manière directe ou indirecte dans d’autres textes « véganosophiques ». »

 

VÉGANOSOPHIA — ÉCOLOGIE : ÉCONOMIE DU VIVANT ET NORMATIVITÉ

 

   4) De sources sûres (?) :
   On reviendra une autre fois sur le travail de Michel Serres, et notamment son essai de 1990 Le contrat naturel, dans lequel Serres fait preuve d’avoir pris la mesure des enjeux écologiques de l’époque — enjeux passablement décuplés aujourd’hui en ampleur et en urgence, quand bientôt trente années auront passé et que l’expansion économique a cru comme on sait avec son lot de catastrophes terribles pour l’environnement. Ferry salue la promptitude de Serres et s’empresse de saborder le travail de son aîné confrère : Michel Serres avance énormément de choses justes, mais il semble oublier abusivement de citer ses sources, anglo-saxonnes, dénonce Ferry.
   Soucieux de rallier le lecteur à son idée, l’ex futur ministre dévoile l’étendue de son savoir concernant la philosophie analytique étatsunienne et ses dérivés écologistes comme par exemple la deep ecology (écologie profonde) et l’un de ses principaux représentants dès les années 1970 au Canada : Stan Rowe. Dès cette époque aujourd’hui assez lointaine quelqu’un comme Rowe fustigeait « la fécondité et la croissance économique exploiteuse, toutes deux encouragées par une philosophie homocentrique ». Trouvant l’action des hommes sur la Nature consternante, Stan Rowe (1918-2004) était de ceux qui, à l’instar de la notion de « crime contre l’humanité » proposaient déjà d’instaurer le « crime contre l’écosphère ». (p.117 dans le livre de Ferry) Le fait qu’à l’heure actuelle ce temps d’une justice plénière pour la Nature paraisse encore quelque chose d’étonnant, voire de difficile à mettre en place (on voit bien la succession d’échecs pratiques ou d’actions de peu d’envergure des protocoles de Kyoto, Copenhagues, la Cop21) est révélateur du peu de considération que la Nature suscite à son égard tantôt de la part du grand public (l’Humanité en somme) et tantôt, surtout, des politiques. Ces derniers légiférant tout en étant majoritairement inféodés à la finance, les lois ne s’avèrent guère contraignantes pour les industriels au pouvoir. Ce n’est pourtant pas fondamentalement bien compliqué et cependant acquiert une certaine complexité là aussi à cause des hommes eux-mêmes bien sûr, n’en déplaise à Arne Naess[1]. Autrement dit la Nature est complexe mais pas compliquée. Nous ajouterons que la gestion des affaires humaines en corrélation avec les écosystèmes est complexe du fait de nos comportements erratiques. Pourtant le principe du respect de la vie fournit un encouragement ceteris paribus à développer un genre de pratiques nutritives, scientifiques et médicales qui respectent authentiquement la vie[2]. De son côté, un autre penseur majeur de l’écologie occidentale non-française, Paul W. Taylor, défendait ce genre de valeurs lui aussi car il reconnaissait que même sans orientation particulière, les espèces fonctionnent selon une forme d’« autorégulation »[3]. On peut en conséquence requalifier la problématique « anthropo-sociale » vis-à-vis de la Nature-du-vivant puisque c’est de cela qu’il s’agit dans le fond. La Nature, autrement dit l’expression d’une partie du monde (cosmos) au sein de laquelle nous sommes une des formes de vie, nous n’y sommes pas seulement adaptés plus ou moins, mais bel et bien l’expressif. Toute forme de vie est loquacité de l’Être en sa pluralité ontogénétique, diachronique. Edgar Morin a raison lorsqu’il parle de système ouvert même si dans les termes c’est une contradiction. L’Être forme un système de systèmes mais les cycles n’y sont pas fermés car ils peuvent disparaître ou changer — un grand changement signe en quelque sorte aussi la disparition de l’antériorité. Dans son livre Introduction à la pensée complexe, E. Morin détaille : « Enfin il est apparu que la vie est, non pas une substance, mais un phénomène d’auto-éco-organisation extraordinairement complexe qui produit de l’autonomie. Dès lors, il est évident que les phénomènes anthropo-sociaux ne sauraient obéir à des principes d’intelligibilité moins complexes que ceux désormais requis pour les phénomènes naturels. Il nous faut affronter la complexité anthropo-sociale, et non plus la dissoudre ou l’occulter. » (p.22, Points Essais) En biopolitique on pourrait tout à fait interpréter la nécessité d’objectivation de la réalité complexe anthropo-sociale dans le cadre de la zoopolitique. Nos comportements sont largement influencés par des vues justes et erronées de sujets et d’objets parfois confondus ensemble. Alors qu’effectivement Taylor puisse dire que dans l’histoire de l’évolution « les hommes sont spectaculaires parce qu’ils émergent pour voir le spectacle dont ils sont partie intégrante. »[4] comme rapporté par H.-S. Afeissa à sa suite, qui niera que les animaux non-humains ont eux-aussi des sentiments d’émerveillement absolus ? Qu’on songe à la joie qu’expriment les jeunes mammifères qui courent et sautent partout. Ils viennent de naître et le monde les submerge de sensations — il les émotionne. L’antispécisme et le véganisme sont les mises en pratique (une négative et une positive) d’un biocentrisme égalitariste, tablant sur une égale considération des hommes, des animaux et des plantes, désiré par P. W. Taylor. L’étude des écosystèmes mène à une considération qui ne laisse pas froid en général. Quand Taylor décide de critiquer l’anthropocentrisme il n’y va pas avec le dos de la cuillère, qui dans L’éthique du respect de la nature (1986) déclare que l’observation de la Nature et de l’interconnexion des espèces nous conduit à la conclusion que […] l’existence même des hommes n’est nullement nécessaire. Le dernier homme, la dernière femme et le dernier enfant pourraient disparaitre de la surface de la Terre sans que cela ait la moindre conséquence préjudiciable sur le bien des plantes et des animaux sauvages[5]. Il faut bien se rendre compte que l’argument de la dangerosité de la Nature induite par L. Ferry et que réitèrent d’autres aujourd’hui ne tient que dans un contexte bien improbable d’une robinsonnade non préparée. Face à l’éventail technique humain et à sa rapidité d’extension, c’est la Nature qui est désormais fort vulnérable. Dire que sans les hommes le monde continue de fonctionner parfaitement est une réalité biologique très factuelle et ne doit pas choquer. Ça nous invite à repenser notre place dans ce monde aux côtés de tous les vivants qui n’y ont pas élu domicile mais qui, comme les humains, s’y trouvent domiciliés.
   Voyons à présent le glissement de sémantique opéré sous la plume ferryenne et jusqu’où cela va-t-il nous mener.
   Luc Ferry nous fait un certain exposé des auteurs post-modernes qui ont pour but de défendre la Nature, pour faire simple. L’extrémité de cette pensée nous concerne au premier chef maintenant dans le discours végane antispéciste tel qu’il est de plus en plus en vue depuis 2010 environ. Au bout du raisonnement écologiste, bien qu’il doive en être éminemment le cœur, se trouve l’intérêt à ce que tout animal soit traité en sujet de droit. C’est de cela que Ferry ne veut pas. Fort de son humanisme standard faisant de l’Homme un centre d’une manière ou d’une autre (n’étant plus le centre physique du monde ni centre de la Vie, il en devient centre métaphysique, si ce n’est : le plan géométral) à cause de sa vision transcendantale, et au cœur de toute affaire justiciable l’unique sujet de droit, écartant toute autre forme du vivant, où à la rigueur les animaux peuvent espérer obtenir quelque considération en tant qu’objets de droit. Triste raisonnement ; ce serait comme de demander « que sont pour elles les êtres humains passant à toute allure dans le train que regardent passer les vaches sinon des objets (de droit peut-être) eux-aussi ? » Par hypothèse, ou plutôt intuition, il y a fort à parier qu’en voyant les gens passer les bovins voient plus un sujet qu’un objet, car les animaux font aisément la différence entre de l’animé et de l’articulé. À défaut de Droit en termes concrets de justice humaine, on parierait sur le sujet-.
   Bref ; comme Luc Ferry veut convaincre en revanche, le voilà parti traitant d’écologie avec sa petite idée derrière la tête. Rappelons qu’en bon français républicain capitaliste libéral, Ferry fustige dès qu’il le peut certains régimes politiques désastreux comme aiment encore le faire certains de ses confrères médiatisés garants de la morale standard. Ainsi donc, chemin faisant avec Ferry nous rencontrons l’inévitable Hans Jonas, essayiste du fameux Principe de responsabilité (1979) qui fait depuis couler beaucoup d’encre. Le gros de sa pensée éthique est présenté pour être assez sommairement passé au peloton d’exécution quand pour H. Jonas la préservation de la Nature requiert une prise de position radicale et des moyens d’agir importants et contraignants, qu’il faudrait recourir à la force — on retrouve ici les conclusions de Greenpeace —, à la contrainte étatique, par exemple, dont Jonas ne peut s’empêcher d’admirer et d’encourager l’exercice dans les pays de l’Est et de l’Union soviétique[6] où l’on sent l’horresco referens de tout à l’heure et l’échine de notre auteur se glacer ! C’est omettre que les associations, organisations de défense de la Nature et/ ou des animaux, qui certes ne sont pas à l’abri d’être détournées de leur visée initiale et de devenir lucratives et lobbyistes, luttent tout de même contre des premières formes d’oppressions permises par la loi et ses nombreuses failles : abandons de déchets hautement polluants, épandages quasi incontrôlés, mise en place de protocoles techniques sans savoir les conséquences à proche ou moyen terme, etc., et le résultat ce sont des années de lutte comme à Notre-Dame-des-Landes pour défendre un patrimoine, des paysages, de la biodiversité. Certes ici on ne défendra pas l’élevage qu’on estime non nécessaire pour vivre et traditionnellement dépassé, mais en réalité la société se métamorphose sous les actions conjuguées des multiples sources d’opinions publiques in(ter)dépendantes. Il ne faut pas attendre d’un État inféodé à l’économie de marché et marchand d’armes qu’il soit la source de progrès éthiques et collectifs majeure. Traitera-t-on les groupes en place à Notre-Dame-des-Landes de poujadistes (encore une fois) ou d’anarchistes, d’éco-terroristes pendant qu’on y est ?! Car enfin c’est ce qui se manigance avec l’assentiment de la foule massivement dépassionnée en politique, divertie et ignorante, que ceux qui agissent en étant inspirés par des idées pacifiques soient traités de dangers pour la société, et mis « hors d’état de nuire » dès que possible ; neutralisés. Cependant, à l’instigation d’intellectuels, philosophes, scientifiques, penseurs, des particuliers s’emparent des questions éthiques de société et œuvrent à l’améliorer. Somme toute, la situation politique actuelle prise dans son ensemble outrepasse le jeu des clivages traditionnels inhérents à l’exercice républicain. Les représentations habituelles ne sont tout bonnement plus à même de réaliser les aspirations profondes de la société humaine et en accordance avec les impératifs propres à la sauvegarde de la Vie. Il est inadmissible de comparer les écologistes militants à des terroristes, les véganes et antispécistes militants à des sectaires, et de noyer le poisson (pardon pour l’expression archaïque) sous couvert d’une menace de néonazisme ou de communisme stalinien sur le retour. Car enfin, défendre un paysage, des arbres, des ruisseaux, des êtres vivants, qu’est-ce que cela a à voir avec la terreur révolutionnaire d’un Robespierre et consorts ? Et avec Franco ou Pol Pot ?  Certes il y a révolution : celle, désirée pacifiquement, d’un retour de la Nature mais pas à l’état de Nature, sous-entendu vaguement pléistocène ou que sais-je. Et en quoi même faire un happening choc est-il comparable aux camps de concentration ou aux goulags dont les versions contemporaines sont majoritairement dédiées aux animaux, à leur exploitation ? Qui a coulé le Rainbow Warrior ? Il faut dire que les noms d’éco-terrorisme ou de sectarisme en ce qui concerne les activismes écolos ou véganes sont donnés par ceux que cela dérange dans le bon déroulement financier de leurs affaires — les États en tête.
   Alors on pourrait croire qu’on s’excite un peu trop. Que nenni. Hans Jonas est chez Ferry le chaînon manquant tout trouvé pour justifier son immobilisme philosophique et politique. Oui, la vie en soi est un danger : pour soi. La Nature n’est toutefois ni redoutable ni tendre ; elle est. C’est de cet Être que ce qui vit tire ce que Jonas appelle un privilège : « […] la condition fondamentale de ce privilège réside dans le fait paradoxal que, par un acte originel de séparation, la substance vivante s’est dégagée de l’intégration universelle des choses dans le tout de la nature pour se poser face au monde, s’introduisant ainsi, dans l’indifférente sécurité de la possession de l’existence de la tension entre « être et non-être ». (p.29 in Évolution et liberté, Bibliothèques Rivages) Comme on l’a remarqué plus haut, Hans Jonas aussi fait mention du vivant comme enchaînement entre mouvement et émotion[7] et surtout fait le travail épochal de retourner, remonter en-dedans l’ontos on (l’être) pour y discerner — attention : non pas un vitalisme phylétique proto-humain mais la présence existentiale pure et axiomatique du donné — la simple possibilité originaire et par impossible impossible qu’elle ne fut pas en ce que […] la matière se formant lors de la formation du big-bang primitif devait déjà comporter la possibilité de la subjectivité — […][8]. Ce avec quoi nous sommes tout à fait d’accord. En soi, l’écologie dont on parle ici c’est bien comme le dit Afeissa qu’elle […] semble être le premier mouvement politique révolutionnaire qui se fonde sur l’évacuation du risque de la mort et soit en tout point hostile aux utopies […][9] à la fois dans un apolitisme et un acosmisme accentués par la perte de repères politiques fiables et la confusion pseudo-religieuse (superstitions) des temps post-modernes dus à l’atomisation des connaissances scientifiques et sa réception par le public. Toutefois Luc Ferry ne s’intéresse pas à la difficulté pour les humains de prendre conscience des réalités multiples du monde et leur perdition de facto. Tout comme il ne s’attaque pas ici aux structures anthropo-sociales dans ce qu’elles ont de culturel et de naturel. Au lieu de cela, il prend pour prétexte la « radicalité » de Hans Jonas en laissant entendre sans le dire que la pensée éthique écologue est une pensée-limite dangereuse dont il faut se méfier. Il ne manque plus (par la germanité de Jonas peut-être ?) à L. Ferry que de rappeler au bon souvenir de son lectorat ce que furent les terribles années du nazisme, et l’horreur du communisme de l’U.R.S.S. pour faire le lien « Protection de l’environnement = fascisme ». Ce tour de passe-passe et glissement sémantique et rhétorique survient quand Ferry rafraîchit notre mémoire historique. Il nous parle de la loi du Reich en faveur des animaux. La Tierschutzgesetz stipule que l’animal est protégé en tant qu’être naturel, pour lui-même, et non par rapport aux hommes (um iher selbst willen). Et le philosophe est soudain prolixe pour induire une relation entre le nazisme et le retour à la Nature (Blut und Boden dès 1927 : le sang et la terre[10]) en y associant bien  évidemment l’engouement du Reich pour la protection animale, laquelle n’a pas forcément été ce qu’on veut laisser croire. Ce fut plutôt un faux-semblant. Le besoin d’union du national-socialisme continuait avec son « intérêt » pour les animaux dans la lancée de l’Heimatkunde (exaltation au terroir) dont les bêtes font intimement partie. Mais ; et face à la question juive que le régime nazi formulait et s’imaginait devoir régler, cette déclaration d’amour pour l’animalité de la part du IIIème Reich (cf. le mythe d’Hitler végétarien), n’était-ce pas alors une ultime tentative pour se rendre aimable en aimant ce qu’on ne devrait pas aimer ? et rabaisser les juifs à un statut inférieur aux animaux ?
   En tout cas Luc Ferry ne fait pas dans la dentelle. Quasi précurseur dans l’emploi d’un mot qui vient tout récemment (2016) d’entrer dans le dictionnaire de la langue française, et précisant qu’auparavant les lois visaient « la protection de la sensibilité humaine face au sentiment pénible de devoir participer à une action cruelle envers les animaux. », la volonté affichée du Reich de protéger les animaux domestiques et sauvages montre que le régime nazi « anticipe les exigences plus radicales de l’antispécisme contemporain […] » (p.159). C’est un florilège sémantique où l’antispécisme (cité ici en 1992) est directement associé au mot « radical » perçu couramment comme équivalent d’« extrémisme », et la phrase peut tout autant signifier que l’antispécisme équivaut dans ses exigences actuelles à celles du nazisme cinquante ans plus tôt. Procédé indigne repris il y a peu dans Anarchisme et cause animale tome 2 lorsqu’on nous raconte les élucubrations de végétariens d’alors comme Mary Wigman qui réclame un « nouveau théâtre lié au mythe » (le mythe étant le Führer) et qui finit par expulser les juifs de son école de danse, ou encore le peintre végétarien naturiste Fidus qui prend sa carte au parti nazi en 1932, et le danseur et chorégraphe Rudolf von Laban qu’on voit au défilé des Corporations à Vienne en 1929 puis participe au spectacle des mille danseurs pour les JO de Berlin en 36[11]. Selon les auteurs de ce tome les fondements du nazisme sont justement la critique de l’esprit de raison, et l’exaltation de la ferveur envers les forces irrationnelles, occultes, sauvages, primitives, etc. Si en ce temps des végétariens ont mal agi, on oublie curieusement de dire que la majorité (de ceux qui ont mal agi) était omnivore. En revanche, il est plus éclairant pour comprendre la situation de cette époque — dans laquelle Luc Ferry nous a tactiquement renvoyés — de lire le texte de Johann Chapoutot[12] qui dit : « Héritier du racisme occidental et du darwinisme social, le nazisme naturalise la culture, animalise l’humain, zoologise la société et les rapports sociaux (de telle sorte qu’il n’y a d’ailleurs plus de société). » Par ailleurs l’holocauste juif a largement été rendu possible grâce à d’autres découvertes ; comme notamment la recherche sur l’élimination des animaux « nuisibles aux cultures », et en travaillant sur les produits chimiques de base […] vers 1937, le chimiste allemand Gehard Schrader découvrit leurs vertus insecticides. Presque immédiatement le gouvernement du Reich comprit l’intérêt que ces produits revêtait pour la guerre chimique et fit poursuivre les travaux, mais avec l’étiquette secret d’État[13]. On connaît la suite.
   Les relations entre penser pour l’Être et trajectoires historiques sont étroites et mériteraient, sous le jour des jeux des biopouvoirs et des enjeux biopolitiques, de longues analyses croisées pour comprendre comment on en arrive dans une même nation et dans un intervalle si court à produire Hegel et la fin de l’Histoire puis l’oukase absolu menant à la Seconde Guerre Mondiale. Il en résulte un monde dit post-moderne qui vit si proche de son Histoire qu’elle paraît figée, qu’il est incapable de la comprendre véritablement, ne se rend plus compte des méfaits qu’il fabrique en permanence sous couvert d’une enfance retrouvée et d’une forme profitable de Gelassenheit (laisser-être). Georges Steiner nous invite en 2001 dans Grammaires de la création (p.142. Folio Essais) à réfléchir au système fermé — donc anti-ontologique, anti-génésique — de la société d’aujourd’hui soi-disant ouverte : « Les configurations « totalitaires » ou « totalisées » de la société sous le despotisme et la technocratie du XXe [siècle], ne sont pas sans rapport, peut-on penser, avec l’impératif hégélien de clôture. » Tout est ouvert mais sans discours, sans parole, sans langage pour ainsi dire, et la conséquence en est un plier, du repli, de la forclusion en somme, autrement dit c’est le temps même d’un manque de justice toujours pensée trop tardivement et dans le sillage d’une éthique qu’elle ne parvient pas à rattraper, pétrifiée dans sa hâte de tout franchiser ; tout et n’importe quoi, au détriment de n’importe qui — vivant.
   On repense alors à Giorgio Agamben et l’on se prend à penser qu’en effet nos efforts vains d’ouverture sont comblés par notre vanité-même à l’expansif. La stupeur animale est bien plus nôtre que sienne, infiniment plus humaine dans la béance de ses appétences positivistes. À ne vouloir manquer d’absolument rien ou manque tout, annihilant le vivant du tout. Et parce que, comme le dit Agamben il existe une secrète complicité entre la nuit obscure du mystique et la clarté de la connaissance rationnelle[14], « le patronage des médias et du marché, l’opportunisme distributif de la consommation de masse pourraient bien être plus dommageable pour l’art et la pensée que la censure des régimes passés. » aura poursuivi Steiner (op. cit. pp.277-278). La neutralité. Cette neutralisation toujours qui anémie, paralyse, contraint l’animal et l’homme à l’impartialité naïve du premier et hypocrite du second. Une synthèse dit Luc Ferry, sa marchandise philosophée. Quand il n’est plus de bon ton d’imposer ouvertement par la force, il est toujours temps de suggérer par la vente : grande braderie de ce qui fut, liquidation totale.
   — Que voulez-vous ! c’est la norme.

 

M.

 

N&B flowers

 

 

(Partie IV)

— ΒΙΓΚΑΝΟΣΟΦΙΑ —

   [1] Ce grand défenseur de l’écologie profonde explique dans Les mouvements de la deep encology : « Complexité, et non pas complication. La théorie des écosystèmes contient une importante distinction entre ce qui est compliqué et ce qui ne comporte aucune Gestalt ou aucun principe unificateur — que l’on songe à la situation qui est la nôtre lorsque nous cherchons notre chemin dans une ville chaotique  — et ce qui est complexe. » ; p.55 in Éthique de l’environnement : Nature, valeur, respect. (Vrin)
   [2] Ibid., p.90.
   [3] Ibid., p.117. Cf. P. W. Taylor : Éthique du respect de la Nature.
   [4] p.100 in Éthique de l’environnement : Nature, valeur, respect, dans Biocentrisme, écocentrisme et valeur.
   [5] Ibid., cité p.132.
   [6] Ibid., p.130 in Le Nouvel ordre écologique — l’arbre, l’animal et l’homme.
   [7] Op. cit. p.50.
   [8] Ibid., p.225.
   [9] p.138 in Éthique de l’environnement : Nature, valeur, respect
   [10] Voir à ce sujet p.17 in L’ontologie politique de Martin Heidegger de Pierre Bourdieu (Les Editions de Minuit)
   [11] Cf. op. cit. p42 et p.47.
   [12] p.235 in Le moment du vivant (Le nazisme ou la « vie » comme « norme ».). PUF.
   [13] p.53 in Printemps silencieux de Rachel Carson. Wildprojet éditeur.
   [14] pp.95-96 in L’Ouvert ; De l’homme et de l’animal. Editions Payot & Rivages.
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