VÉGANOSOPHIA — ÉCOLOGIE : ÉCONOMIE DU VIVANT ET NORMATIVITÉ (PARTIE VI)

VEGANOSOPHIA 

Nihil animali a me alienum puto
  « L’objectif des veganosophia réside, dans le croisement de données et l’intertextualité ainsi produite, dans la volonté de poursuivre le questionnement philosophique fondamental du véganisme contre l’exploitation animale. Chaque partie publiée est susceptible d’être augmentée, développée ultérieurement à sa mise en ligne, ou prolongée de manière directe ou indirecte dans d’autres textes « véganosophiques ». »

 

VÉGANOSOPHIA — ÉCOLOGIE : ÉCONOMIE DU VIVANT ET NORMATIVITÉ

 

   6) (Normativité : économie du vivant. Suite)
   Comme vu précédemment, un des objectifs singuliers humains est l’alimentation et la recherche toujours accrue d’une meilleure santé, du bien vivre. En principe en tout cas puisque nombre des activités des hommes échouent et l’eutrophient (du grec eu : bien, vrai, et trophein : nourrir), ou dit autrement l’asphyxie par excès. En clair elles mènent l’humain si ce n’est à sa perte, en outre sûrement vers de grandes difficultés sanitaires et de survie tout simplement. On ne compte plus les enquêtes, les rapports, brefs les preuves accablantes des dégradations infligées aux écosystèmes — donc aux espèces endémiques et à la chaîne biotique tout entière — autant qu’à la corporéité de l’Homme où désormais un enfant qui vient au monde recèle dans ses cellules plusieurs centaines de traces de produits chimiques qu’on ne devrait pas y trouver à l’état naturel. La destruction de l’« environnement » dans la multiplicité de sa vivante luxuriance est pour lui-même car à l’encontre des intérêts de ses étant-vivants, une tragédie ; et pour l’être humain l’épée de Damoclès dont le crin (spécisme) se brisera dans la foulée. On assiste donc à ce qui s’annonce être le paroxysme du tropisme (τρόπος) normatif humain. La direction de la croissance (économique/ démographique/ architecturale) humaine confère à l’épuisement de toutes formes de ressources et ce, malgré soi. Ce qui est très curieux dans l’expression tropique humaine, c’est que ce qui l’amène à détruire son monde et les êtres qui le composent et bien souvent a priori l’enchantent, c’est justement ce qui est à la fois son principe moteur et sa motivation : Vie et en-vie comme stimulant pour un bien-être d’apparence, une phénoménologie mortifère sous-jacente au prétexte de l’anima rationnel[1].

   Dans le tropisme qu’évoque Tchakhotine, Jacques Brach écrivait dans Le comportement animal et la genèse de l’intelligence (les éditions du Mont-Blanc, 1949) : « le foyer stimulant est externe et perceptible et provoque chez l’animal un déséquilibre organique assez général qui sera atténué ou supprimé par l’approche ou le contact du foyer stimulant (ou au contraire par son éloignement en cas de tropisme négatif) : l’animal est donc attiré ou repoussé par le stimulant. Le déséquilibre provoque une tension neuronique en général inconsciente et l’animal fait des déplacements orientés jusqu’à la résolution de cette tension. » On ajoutera que le tropisme peut également trouver son absorption (disparition) avec l’anéantissement même de l’animal. On peut probablement qualifier ainsi la disparition des millions d’espèces durant l’histoire terrestre et, qui sait, sur Mars qu’on soupçonne d’avoir porté un temps la vie. Pour autant, la combinaison de l’Histoire humaine avec l’histoire naturelle attire cette dernière vers un centre de gravité ontique qui n’a jamais eu lieu auparavant. Alors oui, on a vu avec Rachel Carson (Printemps silencieux) que la plupart des insectes ont pu s’adapter très rapidement grâce à leur vitesse de repeuplement très élevée aux agressions chimiques répétées dont ils étaient, et sont encore, la cible. À chaque fois, le fabricant de pesticides doit trouver un autre traitement. C’est qu’en réalité il ne saurait y voir de pharmakon (antidote et poison) efficace que dans l’usage approprié des propres vertus des éléments de la Nature par le fait de minutieuses observations et tentatives. Si nous faisions tout par exemple, comme on (re)fait de la permaculture ?
   On nous faisait remarquer il y a peu, avec pertinence, qu’on retrouve le conflit évoqué à propos de l’écoféminisme et du véganisme/ antispécisme dans les figures archétypales symboliques (pro-jetées) de l’inconscient collectif décrites par Carl Gustav Jung en tant qu’Anima et Animus. L’Anima est le principe féminin que compense une présence de l’Animus (masculin) et vice versa[2]. Pour un peu qu’on veuille suivre la biologie, XX est la valeur chromosomique d’une femme et XY celui d’un homme. Autrement dit le principe premier, prépondérant,  chez l’humain (entre autres et sans recherches approfondies sur la question) est féminin, matriciel. Où l’on comprend qu’à la limite il ne s’est pas agi que la Vie fut ensemencée mais qu’elle se génère : principe liminaire et parthénogénétique partant de la faculté chimique initiale de la méiose[3] — peut-être […]. Une bio-ontologie tenant plus de la méchanè (ruse) propre à la reproduction de l’animation dans l’inanimé, que de la technè qui fabrique à reproduire dans l’usure et non la création (poein).
   Au demeurant, puisque nous en sommes à nous pencher sur ce que C. J. Jung avait nommé les racines de la conscience[4], gageons que puisqu’en général notre « conscience » est d’emblée faussée il convient que nous la reconstruisions en déconstruisant massivement les « raisons » qui nous animent. Pour l’Homme en définitive, atteste Jung, la raison « n’est, au fond, rien d’autre que la somme de ses idées préconçues et de ses vues étroites. » (op. cit. p.36) Aussi comprend-on par suite aisément que Friedrich Nietzche est dans le juste lorsqu’il démonte l’esprit de fierté (virilité) propre à l’homo sapiens lambda qui s’érigera contre la théorie darwinienne (cf. De l’origine des espèces, 1859). Aujourd’hui la pratique du darwinisme dans les sciences contemporaines n’est plus battue en brèche que par des extrémistes religieux, créationnistes divers. Par ailleurs on l’a vu, pour autant le spencerisme (darwinisme social) justifiant le progrès par la lutte où forcément il y a des vainqueurs et des vaincus, ne peut plus que connaître encore du succès car il glorifie ladite (prétendue) masculinité virile et pour toute fin patriarcale opposée à la Nature, avec toutes les dérives qu’imposent la praxis machino-capitaliste à l’exis, que ce soit celles des autres étant-vivants comme celle des hommes dans leurs espoirs de vie meilleure qu’il faudra à toute force conquérir. Il n’y a pourtant pas de quoi être fiers : « La fierté de l’homme qui s’insurge contre la thèse de son ascendance animale et creuse le fossé entre la nature et l’homme, — cette fierté provient d’un préjugé sur la nature de l’esprit : et ce préjugé est relativement récent. Durant la longue préhistoire de l’humanité, on présupposait partout l’esprit, sans songer à vénérer en lui une prérogative humaine. Au contraire, ayant fait du spirituel (de même que tous les instincts, les méchancetés, les tendances), un bien communautaire et donc commun, on n’avait pas honte de descendre d’animaux ou d’arbres (les races nobles se croyaient honorées par de telles fables) et l’on voyait dans l’esprit ce qui nous lie à la nature et non ce qui nous en sépare. Ainsi on se formait à la modestie, — mais également par suite d’un préjugé. » (pp.38-39 in Aurore [La fierté de l’esprit]) Autrement dit : l’arrogance (mâle) humaine s’asseyant sur la Nature et tous ces êtres du haut de son imaginaire supériorité et s’exerçant principalement par la domination masculine (modes de penser, mœurs, traditions) n’a pas plus de pertinence que la croyance animiste et superstitieuse qui attribue de l’esprit (force vitale) au vent, aux pierres, etc. Il faut voir à ne pas confondre le tellurisme ou le magnétisme, ou encore l’électricité ! avec des fluides magiques ou des dieux… comme il est faux de prétexter la préférence d’espèces âpre à la survie si nécessaire pour défendre le spécisme de l’exploitation animale, qui n’est pas non plus de la symbiose quand on croit être fort comme un bœuf parce qu’on mange du rumsteck. Refaire son jugement à l’aune du justiciable, c’est justement laisser tomber fierté et préjugés. Nous ne sommes pas des dieux mais des animaux « savants » et le chamanisme c’est l’art de provoquer un effet placebo (autosuggestion), guérison par le songe. La science n’a d’alchimique que la poésie de l’herméneute et c’est l’Art qui nous transfigure — que dirait Bachelard ?
   Il dirait que l’espace habité transcende l’espace géométrique[5] et en référence aux Cahiers de Boris Pasternak (G. L. M.) nous inciterait à penser le monde dans sa logique du logis où demeure le logos : « […] le monde — un énorme nid, agglomérat de terre et de ciel, de mort et de vie, et de deux temps, celui qui est disponible et celui qui fait défaut. » (op. cit. p.103) Spatiale poésie certes ; de ce qui vit.

 

   7) Économie prédatrice :
   Et les animaux souffrent, suffoquent, succombent en substance jetés hors sujétion. Est-il nécessaire, à toutes fins utile(s), de faire de cette habitation (oikoumenè gê) l’hyper-appareil, acier et plastique, polymérisation et fission atomique d’un pôle l’autre projectile enlaidi aux leds, autoroutes, souterrains de béton et monades urbaines ? — Le Deus ex-machina grouillant sur son im-monde. Après tout, écrit S.-H. Afeissa, il est à la portée d’agents moraux d’imposer des limites à la population des hommes, et de contenir le développement technologique, dans le but délibéré de partager les dons de la Terre avec les autres espèces[6].
   Il faut alors, puisque nous voilà cernés entre ontologie dubitative et eschatologie probable de l’hominisation, redire avec Hannah Arendt combien les enjeux biopolitiques sont écologiques et inversement en vertu que la raison d’être de la politique est la liberté, et son champ d’expérience est l’action[7], et que l’emprise des hommes sur les êtres et les choses de la Nature quand elle a tout d’une sorte de profanation n’est ni politique ni économique en vérité. Il faudra aller voir du côté d’une certaine diplomatie sans doute, et chercher le favorable dans l’inter-être plutôt que le calcul à court terme dévoué à l’immédiate rentabilité. Le monde et la vie ne se marchandent pas. Tout au plus échangeons nous des services relatifs à nos travails, nos savoir-faire. Arendt fait ainsi suite aux réflexions d’Aristote sur l’άεί έναι (être à jamais) intimement contenu dans le flux de l’άεγενές, la procréation (cf. H. Arendt, op. cit. p.59 en réf. à Métaphysique, livre III). Car voilà bel et bien le phénomène le plus éblouissant après celui même de l’óntōs on : le Bioç, modalité extra-intérieure à l’Être, de par sa faculté de régénération — auto-engendrement : la Vie fait la vie. Ce phénomène c’est l’έχφανέστατον, pour suivre toujours Hannah Arendt dans le prolongement aristotélicien. C’est « ce qui brille le plus ». On y retrouve dans cette apperception notre conception plaçant au cœur de l’Être l’éthique partant que cette dernière est à proprement parler le phare de la Vie auto-révélée et qui acquière le statut préontologique dans l’action zoopolitique de l’anthropon tournée vers la zoè.
   À la fin des années 60, Roger Garaudy faisait un fort bel éloge d’une certaine idée du marxisme, dont hélas la limite est très vite atteinte quand l’Homme est visé comme une fin supposée pouvoir exister en-dehors du cadre de la Nature pure. Quelque part réside dans ses propos un avant-goût de lamarckisme transhumaniste : « L’homme peut prendre en charge l’évolution dont le moteur n’est plus la nature, l’affrontement bestial d’intérêts concurrents, mais la culture, la connaissance des fins et des moyens du développement humain. » (p.32 in Marxisme du XXe siècle, 10/18) Mais c’est un propos à double tranchant. Car enfin, ne reconnaît-on pas un affrontement bestial (inhumain) dans la lutte des marchés et la mise en concurrence économique entre les personnes, les nations, les continents ? Et si c’est cela la culture en actes, la Nature dans son extrême délassement (Gelassenheit) ne lui est-elle pas comparativement plus pacifique, autrement dit : non animée par une volonté de conquête mais uniquement de survie et donc à la fois farouche et docile ? Ceci fait penser au concept synthétique invoqué par Luc Ferry (entre « laisser être » et action civilisatrice cartésienne). Cependant avoir « la connaissance des fins et des moyens du développement humain » cela peut s’avérer également savoir être à la disposition d’un monde plutôt que l’indisposer tant il périclite sous le poids de notre civilisation. Expressément quand nos actions nous dépassent et nos écosystèmes trépassent.
*
   S’ils sont à revoir en termes de relations de vivre en commun zoopolitique, les rapports de domesticités des hommes aux animaux sont l’expression de la plus frappante dichotomie entre l’humain et le naturel. Quand on y pense, s’il se trouve que certains animaux ont trouvé avantage à cohabiter dans le domos (foyer) humain, la domesticité telle qu’on la comprend aujourd’hui encore est chargée de la notion de dominance, où qui est « domestique » doit apprendre à obéir et servir (cf. servage, esclavage). Bref, la domesticité c’est la servitude. Dans l’ensemble, c’est bien la Nature sous toutes ses formes que l’on asservi chaque fois dans des cas particuliers, réitérables, y compris quand désormais l’animal domestique « bien traité » tient une place un peu équivoque où même s’il n’est pas exploité comme marchandise il a un « rôle à tenir » parce qu’on attend de lui (pathétiquement faut-il bien reconnaître) une certaine forme de reconnaissance et d’amour, voire : de dévotion — en échange de nos bons soins. Non pas que ce type de relations domestiques doive disparaître, mais il convient plutôt que la cohabitation revête un aspect neuf, c’est-à-dire que ce vécu-là soit pleinement vécu dans une volonté désintéressée où l’unique intérêt est de bonifier l’expérience vécue de l’autre (erlebnis). Si la tendance change peu à peu, c’est bien que les animaux non-humains commencent d’être intégrés à notre sphère de considération morale et perçus comme des sujets à part entière. En allant plus loin, on constate que l’argument métaphysique de notre relation au vivant en général ou à un étant-vivant en particulier ne peut plus sérieusement tenir sur l’apriori de la pseudo-déité humaine, car dans le cas « extrême » énoncé, l’animal ne voit pas du tout dans l’homme un dieu mais un pur parent auquel il est attaché. Et bien entendu il ne doit en aucun cas le voir comme un maître non plus : « L’animal domestique reflète le maître comme Dieu. Il l’aime et le craint ; or dans l’amour et la crainte une liberté est nécessairement incluse et quand je réclame de l’animal domestique qu’il m’aime, je réclame de lui cette liberté d’aimer. Mais, en même temps, je conçois cette liberté comme lui étant donnée uniquement pour m’aimer. Elle est suscitée en lui par sa fin qui est en moi. C’est exactement Dieu donnant liberté à l’homme pour que ses actions de grâce aient plus de prix. Vu par les yeux d’une liberté, mon être par ces yeux devient absolu. » (p.331 in Cahiers pour une morale, NRF) La démonstration sartrienne valide à la fois la supériorité prétendue de l’Homme sur l’Animal (ou la Nature instrumentalisée) et la déviance de l’ego cogito. Sauf que Sartre ne le fait pas exprès puisque ça n’est pas son propos. Comme l’a écrit très justement à ce propos John Muir dans ses Célébrations de la nature, « L’homme est le dieu du chien » dit Lord Francis Bacon. Il est aussi celui du mulet et de bien d’autres créatures qui lui sont assujetties[8]. Vu l’apparition tardive de la domestication dans l’Histoire humaine[9], on aura du mal à faire valoir qu’il est dans la Nature que la nature de l’Homme soit de dominer les autres êtres de son monde et, partant, le monde tout entier. Il en va de même quant à l’alimentation carnée qui est un fait tardif, opiniâtre (survie) mais pas une nécessité biologique. Sans compter la contradiction qu’il y a à « aimer les animaux » de manière générale, tout en acceptant de les asservir et de les (faire) tuer pour les manger[10]. Ajoutons qu’il semble évident qu’accepter l’asservissement d’autrui et a fortiori pour un acte de consommation personnel, confère à une certaine tolérance pour un asservissement de soi-même par autrui dans un cadre comparé similaire. Il n’y a guère de différence en réalité, entre une éducation[11] « traditionnelle » qui apprend des choses fausses (injustes) de bonne foi, et une autre conférant au formatage et à l’eugénisme par calcul (croyance) quel qu’il soit, si ce n’est bien évidemment un euspécisme dans le but toujours repoussé de rendre profitables les marchandises animales ou végétales (OGM par exemple) ; les profits n’allant pas du côté des vivants humains cependant, mais visant les étant-vivants en tant qu’outils producteurs de bénéfices économiques.
   On voit bien par ailleurs que les abus (les exactions d’usage) commis au nom de la loi dans la société à l’encontre des animaux tombent en général sous le coup d’une omerta, de tabous, de préjugés en tous genres sempiternellement justifiés par la nécessité économique : ad animalem. Et tout cela dans un spécieux souci d’éviter tout risque sanitaire quand en réalité les humains sont malades de l’ingestion d’animaux dénaturés qu’ils font. Qu’importe dira-t-on, après tout c’est un jeu où tout tourne à la parodie de compétition et de recherche de performance. Il faut rendre l’Homme meilleur ; encore eut-il fallu le rendre bon. Et de partout, avec Tzvetan Todorov la vérité des faits est étouffée sous la mauvaise foi et le mensonge, les conflits d’intérêts et les vues court-termistes, mais si c’était seulement la vérité pour soi : si elle n’était rattaché à rien de concret, d’animé, de vivant ! Ainsi […] les exigences d’une société de loisirs dépourvue de curiosité culturelle […] permettent de célébrer allègrement l’oubli […] et bien de vaines jouissances du passé […] que n’a même pas besoin d’orchestrer une politique à la 1984 (G. Orwell), non plus l’effacement de l’information, mais sa surabondance (menace la mémoire) […][12] et les animaux surabondent effectivement mais sous les formes diverses de l’entertainment (dessins animés, peluches, jouets, manèges, jeux vidéo, tamagotchi, parcs animaliers, etc.), la novlangue c’est la publicité qu’on en fait et qui masque grossièrement, vulgairement, l’extinction massive qui a court.
   La publicité, c’est-à-dire la communication vantant les produits de l’économie, exprime en soi la déconnexion existentielle d’avec les éléments manifestes du real. Dans la publicité « res ipsa loquitor », et ce sont comme par magie (un monde dés-enchanté) les animaux qui se vendent eux-mêmes, ont envie d’être transformés et dévorés. Il se produit dans le procès publicitaire une appropriation phénoménologique qui érige […] la superposition du partage entre nature et culture à celui de l’animalité et de l’humanité qu’ont tenté de bouleverser Husserl puis Merleau-Ponty, à l’instar de ce que dénoncé par Florence Burgat : « La phénoménologie extirpe les animaux de la « nature », au sens d’un contenant dont le contenu est si déterminé par les lois du contenant qu’il se confond avec lui […]. » (p.35 in Une autre existence. La condition animale, 2011, Albin Michel) Alors certes l’humain existe au sens qu’il se sait, se déclare « être hors de », aussi on ne peut qu’auprès des éthologues déceler chez certains animaux des sentiments de soi proches du ressenti existentialiste. Pourtant comme on l’a vu chez Jean-Paul Sartre, le chien est tout entier vidé de lui-même pour n’être à son tour qu’une excroissance de la psyché humaine. Mais c’est un trompe l’œil, et encore une fois F. Burgat a raison : « C’est un trait commun aux « existentialismes » que de reléguer la vie loin de l’existence, pour mieux couper l’homme de la « nature ». » (Ibid.)
*
   Contrairement aux idées reçues, ça n’est pas le monde sauvage qui l’est. Ce monde sans les hommes quand ils n’y sont pas n’est pas sauvage : il est simplement le monde, le monde naturel. La sauvagerie est humaine lorsqu’elle prétend assumer son existence au détriment de la Nature.
   Au lieu de vouloir transformer et remplacer toutes émanations naturelles (animales et végétales) en guise d’économie, pourquoi ne pas imaginer un développement technologique qui intégrerait les besoins de la biodiversité en profitant de sa libre résilience à entretenir ce qui nous tient : l’être-en-vie ? Rachel Carson dans Printemps silencieux le dit parfaitement : « Dans l’économie de la nature, la végétation libre occupe une place essentielle. » (p.89) Cette végétation est en symbiose avec les animalités qui l’habitent. On ne peut décemment pas continuer à exploiter le vivant en le compartimentant comme on le range dans la taxinomie. Les êtres de la Nature ne doivent pas être régis par la division du travail. À la fin du XIXe siècle, Thorstein Veblen écrivait dans Théorie de la classe de loisir : « La prédation ne saurait devenir d’emblée la ressource habituelle et normale d’un groupe ou d’une classe : il faut d’abord que les méthodes industrielles parviennent à un certain degré d’efficacité […] le passage de l’état pacifique à la prédation dépend du développement des connaissances techniques et de l’usage des outils. » Nous avons la technique et en usons sans restriction sur une Nature désarmée. Mais nous ne sommes pas cette technique et demeurons encore des êtres naturels. En offensant le corps naturel nous perdons notre véritable liberté. Consommer, c’est-à-dire vivre économiquement cela peut se faire sans nuire aux écosystèmes et ses habitants, aussi après Carol J. Adams nous reformulons cette grande idée zoopolitique : Nous imaginons la fin de la consommation prédatrice[13].

 

M.

 

Ceslovas Cesnakevicius

(Partie VII)

— ΒΙΓΚΑΝΟΣΟΦΙΑ —

 

   [1] « L’idée de la supériorité inhérente des hommes sur les autres espèces était contenue implicitement dans la définition grecque de l’homme en tant qu’anima rationnel. » p.145 in Éthique de l’environnement : Nature, valeur, respect.
   [2]  « L’anima est féminine ; elle est uniquement une formation de la psyché masculine et elle est une figure qui compense le conscient masculin.
   Chez la femme, à l’inverse, l’élément de compensation revêt un caractère masculin, et c’est pourquoi je l’ai appelé l’animus. Si, déjà, décrire ce qu’il faut entendre par anima ne constitue pas précisément une tâche aisée, il est certain que les difficultés augmentent quand il s’agit de décrire la psychologie de l’animus.
   Le fait qu’un homme attribue naïvement à son Moi les réactions de son anima, sans même être effleuré par l’idée qu’il est impossible pour quiconque de s’identifier valablement à un complexe autonome, ce fait qui est un malentendu se retrouve dans la psychologie féminine dans une mesure, si faire se peut, plus grande encore. »
   « Pour décrire en bref ce qui fait la différence entre l’homme et la femme à ce point de vue, donc ce qui caractérise l’animus en face de l’anima, disons : alors que l’anima est la source d’humeurs et de caprices, l’animus, lui, est la source d’opinions ; et de même que les sautes d’humeur de l’homme procèdent d’arrière-plans obscurs, les opinions acerbes et magistrales de la femme reposent tout autant sur des préjugés inconscients et des a priori. » (Dialectique du moi et de l’inconscient (p 179 et 181, Idées Gallimard, 1973)
   [3] Division cellulaire sexuée.
   [4] Ouvrage éponyme de C. J. Jung de 1954.
   [5] p.58 in La poétique de l’espace. PUF
   [6] p.152 in Éthique de l’environnement : Nature, valeur, respect.
   [7] p.190 in La crise de la culture, Folio essais
   [8] José Corti Editions, p.292.
   [9] Dans Histoire mondiale des sciences (1988, Point Sciences), Ronan Colin raconte que « Le climat se réchauffa aux alentours de 7000 avant J.-C. et, vers 6500 avant J.-C., une agriculture naissante était pratiquée dans la vallée du Tehaucàn en Méso-amérique ; on y faisait poussé du maïs, des haricots et du piment, de même que des courgettes […] » et que « La domestication fut relativement tardive ; vers 1500 avant J.-C. seul le chien était domestiqué. » (pp.66 et 67)
   [10] R. Colin nous rappelle, comme le fit plus récemment Renan Larue dans Le végétarisme et ses ennemis (2015, PUF) que « Les disciples du pythagorisme étaient tenus de se livrer à des exercices d’ascèse, de s’abstenir d’accomplir certains actes et d’absorber certains aliments ; il semble qu’ils pratiquaient un régime végétarien, sans alcool, et qu’ils devaient d’abstenir de porter des produits animaux, tels que la laine. Les femmes comme les hommes pouvaient appartenir à ce mouvement et tous portaient des vêtements distinctifs, marchaient nu-pieds et menaient une existence simple et pauvre. », et Larue d’ajouter à propos du carnisme qu’il «  ressemble fort en effet à une métaphysique qui ne dit pas son nom et qui s’ignore elle-même, une métaphysique selon laquelle l’espèce humaine est la fin de toutes choses, le centre et le sommet de la Création. » (op. cit. pp.10-11)
   [11] Ce que dénonce déjà en 1939 dans ce livre censuré par la France et détruit par les Allemands, l’essai Le viol des foules par la propagande politique de Serge Tchakhotine : « Cette éducation exercerait et développerait les forces biologiques créatrices de l’individu. Elles assureraient la charge de ces « magasins cérébraux » (le Deuxième système de signalisation de Pavlov) avec des engrammes résultant des excitations multiples, provenant des sources saines de la culture humaine. Ces sources proviendraient des connaissances et des idées émises dans les écrits, images, conférences, entretiens, etc. — et seraient de nature intellectuellement et socialement positive : vraie, morale et belle. L’aboutissement de telles influences sur les individus, formant la société humaine, ne peut mener qu’à l’institution d’un ordre dans le monde, où trouverait son accomplissement l’idée platonicienne de la Cité idéale, de la République des savants, se basant sur l’exactitude scientifique et source d’harmonie générale. » (p.520, Tel Gallimard)
   [12] Cf. p.13 in Les abus de la mémoire (2004, Arléa)
   [13] p.27 in La politique sexuelle de la viande.
   Crédit photo : Ceslovas Cesnakevicius
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