MORPHOGENÈSE DU SENSORIEL — MARIOLA LUBER, ARTISTE VÉGANE

MORPHOGENÈSE DU SENSORIEL — OU L’EXPÉRIENCE DU VIVANT TRAVERSANT LA SCULPTURE DE MARIOLA LUBER, ARTISTE VÉGANE
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« Non-être et Être sortant d’un fond unique ne se différencient que par leurs noms. Ce fond unique s’appelle Obscurité. — Obscurcir cette obscurité,
voilà la porte de toute merveille. »
depuis le « Tao Tö King » (Nuit) in Fragments d’un discours amoureux — R. Barthes

 

« Voici le troisième précepte : ne point tuer un animal pour se nourrir; au lieu de cela, nous devons être bienveillants et bénéfiques envers tous,
y compris les insectes et les vers. »
Canon taoïste orthodoxe (0179)

 

« […] il y a des sauts qualitatifs d’une échelle à l’autre : l’être humain ne se réduit pas à l’animalité, qui ne se réduit pas à la vie, qui ne se réduit pas à la matière, qui ne se réduit pas aux molécules, qui ne se réduisent pas aux atomes, qui ne se réduisent pas aux noyaux, qui ne se réduisent pas aux particules, […] »
(A. Berque proche du Dao de jing) in Être humain sur la Terre

 

 

   C’était un soir après que la lumière du jour ait décliné, dans la douceur tranquille d’un songe d’une nuit d’été, que nous avons découvert in vivo, les œuvres de la sculptrice Mariola Luber.
*
DSCN5231   Au tout premier abord là… et là, et là-bas aussi…, quelque amas de matière, matériau, matérialités muettes desquelles il convient de s’approcher pour mieux les appréhender et en sentir la phénoménalisation, tranquillement. Tranquillement ; c’est-à-dire : avec humilité, aborder ces îlots pétrifiés — sédimentaires, cristallisés ou magmatiques — en s’avançant vers eux comme en pèlerinage, cherchant leur souffle géologique, portés par les géodésiques de nos cartes et nos territoires dans l’entre-deux de cette éphémère exposition car improvisée — dans le domaine de Mariola.
   C’était un peu comme alunir, ou bien déjà partis plus loin se poser sur la planète rouge à la recherche des fossiles de nos origines. Être posé, reposé, là face aux sculptures de l’artiste c’était — c’est — une expérience tangible, sensible, tellurique et magnétique qui confère à la mise en suspens de nos existences à ce qu’elles s’effacent sous les récits du réel et du fabuleux suggérés par la sculptrice. Avons-nous été capturés au périhélie d’un monde parallèle ? c’est bien possible. Pris entre Phobos et Demos et goûter à la transcription de son imaginaire littéraire que Mariola Luber inscrit dans la pierre : Myrtilles de mars. Fiction sans science, anti-technique mais tout est dans le ressenti et pour tout dire le non-dit que la massette et la pointe travaillent adroitement à ex-crire. Ainsi de pierre de bourgogne surgit le torrent lumineux d’un olympe dans Nirvana ou la chute d’eau. Les œuvres de Mariola Luber se racontent, chuchotent, se livrent à nous avec pudeur et sensualité. Car ce qu’elles ont à dire dont Mariola se fait l’outil médiumnique, c’est tout ce Temps et toute cette Vie depuis le cœur nucléaire du système solaire dans la quiétude galactique, les conflagrations et les météores. Œuvre médusant, les sculptures de Mariola font autant allégeance à la beauté atomique et moléculaire, qu’aux corpuscules de lumière qui fulgurent à travers la matière et à la Vie travaillée par ces terres (humus et calcaire) elle-même travaillant en retour, sans relâche, les blocs séculiers, millénaires, qu’arpente sculptant Mariola de son être.
*
DSCN5235   Les titres choisis par l’artiste suggèrent tout son univers. Et du bois à la pierre de bourgogne en passant par l’albâtre, l’épreuve de la respiration et de la translucidité se nomme tour à tour Interdépendance des phénomènes ou Silence du geyser, ou soi-disant plus simplement Passion. C’est aussi pour la sculptrice — la sculpture — le moyen d’extérioriser son monde intérieur nourri de Taoïsme à la rencontre des strates physiques du Monde. Peut-être que finalement ses sculptures sont les clefs de passages vers le principe à l’origine de toute chose appelé « Tao » ?
   L’enseignement de la voie correspond idéalement à l’état d’esprit de Mariola Luber. Pour elle tout y est lié : l’Homme, la Nature, les Animaux, la relation est complémentaire et basée sur l’égalité. C’est déjà aller plus loin, en tant que « cheminement » issu de la pensée de Lao-Tseu, que la comparaison heideggérienne entre tao, raison, et logos. (cf. L’Affaire de la pensée, Editions T.E.R, 1990). De la sorte, et pour reprendre le vocabulaire de Jean Petitot-Cocorda, le travail de l’artiste élabore une narrativité à propos du tissage de toutes choses du Monde, du minéral au biologique, en ce que la structure est constituée en objet d’expérience en tant que forme abstraite émergeant, par un processus d’épigénèse, de l’organisation du substrat où elle se réalise[1]. En se laissant porté, à la disposition des œuvres de Mariola, on retrouve cette notion de circularité entre le sémantique et le sémiologique, en ce que la matière sculptée devient ou redevient langage (« défoulement » de sa nature symbolique dans le schéma narratif) et, vibrante, retrouve l’idée « biologique » d’un paysage « épigénétique » (pour reprendre le terme de l’embryologiste Waddington) gouvernant le déploiement de la narrativité[2]. Là, c’est l’œuvre sculptée qui parle comme libérée par la métamorphose que lui a fait subir l’artiste. Le Monde, les éléments du Monde, trouvent ici une relecture, et peut-être derrière un mutisme feint, une autre définition.
Série « MUTATIONS I – SAMSARA » (installation : pierres sculptées, plaque en inox, vidéo)

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Passion fragment   Le travail de Mariola Luber perpétue à la fois un courant de pensée spirituel très ancien et celui des recherches biomorphiques dans le milieu artistique, non figuratif mais ô combien représentatif. Il s’agit de se rapprocher du souffle vital que l’on porte d’ores et déjà en soi, mais par des chemins qui font découvrir tout ce qui nous entoure et s’imprime dans l’inanimé comme l’animé — ou animalité, et se rencontrer en retour.
Huang Shan - albâtre   Au travers de ses mutations la sculptrice explore des moyens de renaissance(s). Comme elle le dit elle-même à propos de ses engagements dans la vie dans l’art ou l’éthique : Comme dans le taoïsme, l’homme ne doit pas manifester la prétention à la domination de la nature et des animaux, mais au contraire doit s’insérer dans l’ordre universel et chercher l’équilibre dans la nature. Le véganisme de Mariola vient parfaire sa recherche et même l’inspire profondément. Éprise de liberté qu’elle souhaite à tous, Mariola partage son temps entre militantisme, enseignement et création, nourrie de grands prédécesseurs tels Mohandas Karamchand Gandhi ou Margaret Mead, Huang Shan ou encore du poète et écrivain François Cheng ou la peintre Fabienne Verdier. Comme elle le dit elle-même : « Je m’intéresse au processus de mutation car il est un symptôme du vivant, d’une énergie toujours active, du passage d’un état à l’autre […] je tente de saisir les lois de mutations d’un univers organique […] l’osmose de Yin et de Yang, deux catégories symbiotique et complémentaires, que l’on peut retrouver dans tous les aspects de la vie et de l’univers. » C’est une recherche du mouvement de l’intérieur vers le « dehors » qui n’est pas sans rappeler l’écoulement héraclitéen ou bien encore la philosophie d’Henri Bergson.

SILENCE DU GEYSER

   Aujourd’hui sa préoccupation pour la condition animale est au cœur de l’œuvre de Mariola. « Les énergies créent un mouvement indispensable pour moi […] tout est dans le mouvement perpétuel. Cette philosophie me nourrit et me guide dans mon art. Tout bouge, tous se transforme, tout fusionne : l’homme, l’animal, la nature, l’univers. J’étais d’abord taoïste et le véganisme est venu tout naturellement par le respect au Vivant. » Au travers de la taille directe elle travaille à laisser sourdre depuis l’apparent silence de la matière pure l’inaltérable énergie cosmique et son potentiel à produire le Vivant et la palette de ses expressivités, de ses formes et de ses champs de forces. Restructurer la matière est à la fois un acte mystique, métaphysique et ontologique, réunis dans le rendu artistique produit par l’activité psychique et corporelle de l’artiste, du premier coup de pointe au dernier, où ce qui vient sous la taille « prend vie » comme si le dévoilement n’était qu’un retour aux sources — un revenir.
K&M
« Vide ton cœur de toute pensée.
Laisse ton cœur être en paix.
Observe l’agitation des êtres,
Mais contemple leur retour.
Chaque être distinct dans l’univers
Revient à la source commune.
Revenir à la source, c’est la sérénité. »
in Tao te King (Un voyage illustré) — Lao-tseu
Tableau sculptures Mariola Luber

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   Mariola Luber est sculpteur en Taille Directe et Historienne d’Art, diplômée de l’Atelier de Taille Directe de Beaux-Arts de Paris. Elle a étudié la Géologie et suivi des longues études d’Histoire de l’Art et Archéologie (DEUG) et a un DEA en Art Contemporain à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Actuellement elle élabore son projet des bijoux-sculptures lié au Taoïsme, La Nature et les Animaux Tous Pareils, Tous Sensibles. Elle a participé à de nombreux événements culturels, comme les plus récents :
2015 — Manifestation-performance « Cosmotellus » : Paris, Varsovie
2014 — Patience des métamorphoses | Hommage à Isadora Duncan, avec la Compagnie Human Dance (Dance Butô)
98702700
Le site de Mariola Luber
Mariola Luber

Forme Directe

 Tableau sculptures Mariola Luber 2
   [1] Morphogenèse du sens I, p.25, PUF, 1985.
   [2] Ibid., p.68 et p.259.

 

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