UN ROMAN FRANÇAIS RÉALISTE — LA RENTRÉE LITTÉRAIRE DE JEAN-BAPTISTE DEL AMO AVEC « RÈGNE ANIMAL »

UN ROMAN FRANÇAIS RÉALISTE DE JEAN-BAPTISTE DEL AMO AVEC « RÈGNE ANIMAL »

 

« C’est une fille », dit-elle.
Il acquiesce et répond :
« Je m’en vais nourrir les bêtes », puis sort pisser dans la nuit.
p.32 in Règne Animal

 

« Pas un toit, pas une âme. Pas même le cri d’un courlis dans les roseaux des marais. Et, sur cette solitude parfaite, brillait un soleil de décembre, clair et glacial. »
in Le grand Meaulnes — Alain-Fournier

 

« Bientôt une sorte de griserie lui vint de toute cette terre remuée, qui exhalait une odeur forte, l’odeur des coins humides où fermentent les germes. »
in La Terre — Émile Zola

 

 

Del Amo Règne Animal NRF   Voilà un roman qui nous parle de notre pays, de la terre de France et sa culture profonde en ses sillons, ses tracés, ses tranchées, de la campagne telle qu’elle fut et n’est plus, telle qu’elle mua et s’emmura dans ce qu’elle est encore. Un territoire post-moderne que continuent de dissimuler autant que faire se peut traditions et propagandes. Pour autant, dire qu’il s’agit d’une littérature de terroir serait peut-être excessif, ou alors dans le sens du roman classique « à l’ancienne » dans la lignée des Sand, Balzac ou Flaubert, Hugo ou Maupassant, Zola ! et pour finir Giono. Et avant tout, un grand roman réaliste, humaniste et animaliste en ce qu’il conjure le lecteur à relire cette glèbe et ses habitants avec à la fois l’œil de l’ethnologue et de l’éthologue. Un roman d’Histoire effondrée dans une de ses localités, car l’histoire des hommes qui s’écrit souvent à leur insu, c’est également celle des animaux qui les accompagnent bon gré mal gré dans leurs vies misérables, furieuses, et dévastées.
*
   Une chose est certaine. Bien que parfois le style très académique de l’écrivain m’ait dans le premier tiers du livre rendu difficile son accès — oui justement : par la clarté de cette écriture qui séduira le plus grand nombre —, Jean-Baptiste Del Amo est un vrai, un bon écrivain. Doucement donc, porté toutefois par une tenue langagière impeccable au vocabulaire bien senti, j’ai croqué dans ce fruit littéraire avec à chaque bouchée plus femmes 1914 champsde délectation, si bien qu’à la fin je ne lui ai pas trouvé « le goût du sacrifice » comme la génitrice du ver dans la pomme dans le roman. Tiens : quelques mots sur celle par qui tout advient pour la débâcle. En ces temps d’il y a un siècle où le savoir rural n’excédait pas ses activités paysannes et les contours des terres de son village, la femme, moins bête pourtant qu’on ne le pensait alors, plus capable, consentait dans son pieux dévouement à l’ordre religieux dans la nature, à expier sa fécondité dans d’animales postures. Et l’auteur de nous pousser tout près d’elle pour voir que « […] c’est à genoux puis sur le flanc que la génitrice met bas, comme une chienne, comme une 1941truie, pantelante, rubiconde, le front perlé de sueur. » (p.23) Malgré les risques, en ces temps-là on accouchait encore très souvent. Que vouliez-vous ? qu’on appelât ce gars qui s’occupait des truies quand il le faut bien et qui « introduit alors l’extrémité d’un cône en fer dans la vulve de la bête et verse par le côté évasé de la grenaille de plomb utilisée pour la chasse. Les morceaux de métal s’incrustent dans l’utérus et les ovaires, et la truie ne connaît plus de chaleurs. » (p.69) C’est loin ce temps-là, direz-vous, quand une odeur d’excrément, d’âcre fumée, de métal et de cuisine embaum[ait] la ferme[1]. De notre temps à nous c’était déjà nettement plus propret la ferme, et puis il n’y avait plus tant d’animaux que ça finalement. Où étaient-ils ?
   C’est que les bêtes, il y a plusieurs façons de s’en débarrasser…
   Quand le chêne règne, indifférent au devenir des hommes, à leurs vies et leurs morts dérisoires[2], le roman de Jean-Baptiste Del Amo c’est un exercice de mémoire brillamment réussi tantôt à mettre nos pas dans ceux crottés de nos aïeux que défigurèrent ou décimèrent les guerres, tantôt à ouvrir les yeux sur l’entière réalité des choseDEL-AMO-Jean-Baptistes. Ces choses que les taiseux ne disent pas. Ces choses qu’on ne veut pas qu’on dise — encore aujourd’hui. À leur tour ceux qui ont vu tuer depuis leur naissance, et qui ont regardé les pères et les mères ôter la vie aux bêtes[3], les voilà qui partent sans le savoir à l’abattoir, la gueule enfarinée pas encore cassée et la fleur au fusil ! Puis quand ils ne reviennent pas, que ça dure, les femmes font les travaux des hommes depuis belle lurette qu’on vient réquisitionner tous les animaux qu’on peut trouver, pour la charge et pour la bectance. Et tombe sur les champs « […] le silence laissé par le départ des bêtes. » (p.156) Vous savez bien ce qui est arrivé aux hommes, on arrive même encore à en tirer de la gloriole. Mais les animaux faut que vous sachiez[4].
   Ensuite, c’est-à-dire depuis la « grande guerre », la vérité c’est que tout n’est plus que « […] paysage de boue et de désolation […] » (p160) sur lesquels les enfants, les enfants des enfants des anciens et leurs enfants ont tenté de construire un modèle de vie à « produire » aussi performant que la guerre l’est à tuer. Dans le même temps il faut bien remarquer comme l’écrit le romancier, qu’ils ont acquis, au fil des générations, cette capacité de produire et d’exsuder l’odeur des porcs, de puer naturellement le porc[5]. Enfin ! nous voici aux temps de notre enfance — les années 80 — en territoire connu. Quelques vaches de-ci de-là pour faire joli et de la barbaque plein les supermarchés. Les personnages de Règne Animal, eux, ne semblent exister que pour piétiner dans le purin. Pas de monde extérieur. C’est qu’entre-temps pour obtenir un tel miracle il aura fallu que les descendants de nos premiers protagonistes transforment la ferme en porcherie ultra-moderne d’où on entend des « voix mêlées » gronder en cœur tel la clameur d’un « […] animal mythologique que le rugissement des silos aurait éveillé d’un sommeil séculaire. » (p.232) Ce qui se passe alors, ça ne pouvait pas ne pas arriver.oeil cochon
   N’y aurait-il pas un lien — comme mécanique — entre cette vie maniaco-dépressive, l’isolement, la disparition des bêtes dans d’absconses métamorphoses ou fuites éperdues, l’autisme, la dépravation, les épizooties, le cancer, la mésestime de soi et le dégoût des autres que l’on vit massivement, et le traitement qu’on réserve aux animaux, comme à cette truie… « Cette salope, elle voulait pas crever. » ? (p.267) Est-ce vraiment un mal pour un bien ?[6]
*
   Règne Animal, la dernière œuvre de Jean-Baptiste Del Amo, est un roman sombre qui colle à la réalité crue, sordide, de notre époque. C’est un grand roman existentialiste qui parvient habilement à parler de la médiocrité de la condition humaine et de celle, autrement désolante, que les hommes font subir aux animaux dans un récit terrestre et puissant de l’ineffable présence du monde sur le vide qui le sous-tend et qui pourtant n’est que pur désir de vivre.La Princesse au Crapaud. 1899. Paul Berthon
La Princesse au Crapaud — 1899 — Paul Berthon

 

   C’est aussi, dans la pâleur des soleils blancs qui l’éclairent, un puisard littéraire au bord duquel nous vous invitons à vous pencher. Vous y apercevrez la grâce diaphane de l’amour absolu du vivant dans l’espoir merveilleux d’une fillette cueillant un crapaud au bord du cercueil d’un père ; ou bien un monstre de Frankenstein porcin à l’orée du bois des Plaines. Pour tout ce qu’il dit et veut laisser entendre Règne Animal est un beau roman émouvant, et tout ce qu’il dit en fiction est vrai dans la vie.

 

M.

 

 


   Lors de la lecture de Règne Animal et les recherches pour illustrer cet article, nous avons découvert les films de Jean-Louis Le Tacon[7]Cochon qui s’en dédit (1979) et L’homme cochon (2000) dont nous vous proposons ci-dessous le visionnage (pour voir que justement J.-B. Del Amo mentionne ces références en notes de remerciements).

 

« COCHON QUI S’EN DÉDIT »

 

« L’HOMME COCHON »

 

Et n’hésitez pas à visiter cette excellente page pour en savoir plus :
http://kubweb.media/project/nous-autres-cochons/

 

Jean-Baptiste Del Amo a accepté d’être porte-parole pour L214 en 2016. Merci.

Del Amo avec L214

 

   [1] In Règne animal, p.72.
   [2] Ibid., p.92.
   [3] Ibid., p.129.
  [4] « Le rythme d’abattage est tel qu’aucun des hommes n’en a auparavant connu de semblable, même ceux qui, dans les villes, ont travaillé aux abattoirs. » (p.159). On peut également se référer à l’excellent travail de l’historien Éric Baratay Le point de vue animal (2012).
   [5] Ibid., pp.222-223.
   [6] Ibid., p.332.
  [7] Jean-Louis Le Tacon, en 1979 est étudiant en ethnographie. Il a été récompensé par le prix Georges Sadoul 1980. Son œuvre fait date dans l’histoire du cinéma.
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