« HISTOIRE DU LION PERSONNE » — IRON LION IN BABYLON — D’APRÈS LECTURE DU ROMAN DE STÉPHANE AUDEGUY

« HISTOIRE DU LION PERSONNE » — D’APRÈS LECTURE DU ROMAN DE STÉPHANE AUDEGUY
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« Babylone Babylone
Babylone tu déconnes
Babylone Babylone
Bientôt t’écraseras plus personne. »
Babylone tu déconnes — Bill Deraime, 1993

 

« Par ailleurs, en 1794, les ménageries royales se voient confisquées. Le 26 avril 1794, la Ménagerie du Muséum reçoit les derniers animaux survivants de la Ménagerie royale de Versailles : un lion et son compagnon un chien, un bubale et un couagga. »
(source Wikipédia sur La ménagerie.)

 

« Si les lions parlaient, nous ne pourrions pas les comprendre. Ou du moins pas davantage que nous ne comprenons les hommes. Il faut dire pourtant ce qui s’est passé. »
Histoire du lion Personne — Stéphane Audeguy, 2016

 

« […] c’était qu’un langage lui manquait pour fixer ses joies et ses peines : toute forme de remembrance précise lui était interdite. Aussi l’absence demeurait-elle pour lui une souffrance constante […] »
Ibid.

 

 

histoire-du-lion-personne   Personne ne connait Personne, ni même Woira d’ailleurs, dont c’est le véritable nom. Ce lion sénégalais né en 1886, capturé et offert au directeur de la Compagnie du Sénégal Jean-Gabriel Pelletan, chez qui il vécut quelques années avant de rejoindre la Ménagerie Royale de Versailles puis le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris où il mourut en 1796. Et son compagnon alors ? Ce chien braque que Woira prit sous son aile alors tout chiot qu’il était ; non plus ? Des histoires de bêtes tout ça. Et si l’Histoire pouvait se raconter du point de vue animal ?
   Ce roman, à la manière d’un conte voltairien, est l’occasion pour Stéphane Audeguy de nous parler d’hommes qui tentent de s’extraire de leur condition ou de prendre d’assaut la locomotive du train de l’Histoire.
   D’abord Yacine, ce jeune orphelin africain de 13 ans élevé par un père missionnaire. Il reçoit une éducation, se cultive, se passionne pour les mathématiques et s’affranchit de la religion. Parti à Saint-Louis pour parfaire son instruction, il croise la route d’un lionceau abandonné par sa mère et décide de l’emmener avec lui, le dénaturant pour toujours et à jamais mais le sauvant d’une mort prématurée.
   Cette drôle d’équipée « semi-sauvage » va trouver refuge chez Jean-Gabriel Pelletan, au sein des murs de la Compagnie royale du Sénégal. Yacine mourra de la variole, cette maladie même qui avait décimé ses parents et nombre d’habitants de son village. Le lion restera et sera baptisé Kena puis Personne (Kena en wolof) en référence à Ulysse. stephane-audeguyLe directeur de la Compagnie est un homme en avance sur son temps : il a appris la langue locale et se positionne clairement contre l’esclavagisme, ce qui compliquera ses activités dans sa fonction d’administrateur de celle-ci. Car à la fin de l’époque coloniale où les caisses de la France sont vides, on échange et on monnaye de la gomme, de l’ivoire tout autant que des hommes afin de les renflouer. Personne vivra à ses côtés pendant quelques années avec Hercule, ce chien lui aussi délaissé par sa mère et qui grandit sous sa protection. Mais Pelletan devra faire partir le lion, et quelle meilleure place pour cet animal royal que la Ménagerie de Versailles ? Et puis Jean Dubois, naturaliste, qui tout jeune déjà ne supportait pas la vue des étals de boucherie et s’indigne que l’on puisse considérer « les animaux […] comme des êtres soumis à l’homme, à ses besoins, à ses fantaisies » va s’occuper des deux inséparables jusqu’à ce que les ménageries privées soient confisquées au profit de ménageries publiques (plus tard les parcs zoologiques). La Révolution étant passée par là, l’amusement ne devait plus profiter à quelques aristocrates mais à toute la populace.

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   Ce livre se lit d’une traite tant l’écriture est agréable et n’est pas sans rappeler celle de l’époque qu’elle décrit. Dans mon cas, j’y ai appris énormément sur les compagnies coloniales, surtout à une période de bouleversements pour la France : les quelques années qui précédent 1789. Et sur les signares (senhoras) également, ces femmes au sang mêlé qui jouaient un rôle important dans les échanges commerciaux, qui avaient un statut élevé, usaient de leur culture et de leur sensualité et se transmettaient leurs biens de mères zoo-humainen filles. Dans cette histoire-là, Audeguy traite de nos rapports historiques à l’altérité : cet autre humain, cet autre animal. Les zoos et l’esclavage étant depuis l’Antiquité une façon pour l’Occident d’asseoir une suprématie humaine supposée sur la Nature et sur une autre culture, celle de l’Afrique. Il scelle les destins des esclaves et ceux des animaux, déracinés, exploités, ils subissent une même vie de souffrance. « Cependant Hercule et Personne avaient été empoisonnés, à bord du navire de la Compagnie des Indes et de la Chine, par l’eau croupie qu’on leur avait si parcimonieusement fournie, et qui était la même qu’on donnait aux nègres. »
*
signare   Surtout, à l’heure où en France le débat sur la question animale n’a jamais été aussi vif (et ça n’est pas fini), le roman de Stéphane Audeguy confirme la prise de conscience par le milieu culturel de la sensibilité des animaux. Le lion Personne a vraiment vécu, il a véritablement souffert d’avoir été extirpé de son milieu naturel à n’en être plus qu’abandonné à sa « propre inadaptation » partout où on l’aura baladé. Comme dans toutes les fables animalistes, l’histoire de ce malheureux lion parle de nos conditionnements et de nos vies dans des réalités artificielles qui nous empêchent souvent de nous réaliser, comme lorsqu’« on servait à Personne de la viande dépecée. [Il] n’avait jamais été confronté à un cadavre. Il poussa encore un peu le petit corps, tandis qu’une indéfinissable tristesse l’envahissait. »
   Il y a tant à dire — et à lire ! — de cet œuvre littéraire poignante comme à propos de l’homosexualité, de l’analogie entre la déchéance de ce lion roi et de Louis XVI, de la terreur et la violence dantesques du progrès industriel en marche, où même les machines deviennent « des corps bruyants », qu’on est à peu près certains que par la volonté de l’auteur ou non, on tienne là sous nos yeux : un roman antispéciste.le-lion-woira-et-le-chien-braque
   La Révolution gronde, mais tous les hommes tranquilles s’endorment, le lion est mort ce soir.

 

K.
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4 réflexions sur “« HISTOIRE DU LION PERSONNE » — IRON LION IN BABYLON — D’APRÈS LECTURE DU ROMAN DE STÉPHANE AUDEGUY

  1. En pleine lecture de ce récit, essayant de trouver des images sur ces personnages hors du commun, votre article (d’une justesse et d’une sensibilité remarquables) est illustré d’une très belle gravure mais sans les références. Pourriez-vous me dire d’où elle est issue? Merci d’avance.

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