« ZOOPOLIS » — VERS UNE NOUVELLE RÉVOLUTION ? — AUTOUR DE LA POSTFACE DE CORINE PELLUCHON À L’ESSAI DE S. DONALDSON & W. KYMLICKA TRADUIT EN FRANÇAIS

« ZOOPOLIS » — AUTOUR DE LA POSTFACE DE CORINE PELLUCHON À L’ESSAI DE S. DONALDSON & W. KYMLICKA

 

« […] l’homme est par nature un animal politique, et que celui qui est hors cité […] est soit un être dégradé soit un être surhumain […]. »
Aristote, Politiques, I, 2

 

« Étant donné l’intelligence des éléphants dans d’autres domaines,
nous avons toutes les raisons de penser que la société des pachydermes
est aussi complexe que celles d’autres animaux politiques. »
p.260 in Sommes-nous trop « bêtes »pour comprendre l’intelligence des animaux ?
Frans de Waal

 

« Aimer Zoopolis le livre ne veut en rien dire non plus
être béat devant ce chef-d’œuvre mais au contraire, en tant que grand texte,
le déconstruire en profondeur car lui aussi contient de sacrées illusions humanistes ! »
Patrick Llored — (présentation sur Facebook)

 

 

   Voilà des mois qu’on attendait la publication de l’essai de Sue Donaldson et Will Kymlicka dans la langue de Molière. Une attente un peu fébrile peut-être, désireux que nous sommes nous autres véganes, qu’avance la pensée française sur la question animale histoire de sortir de notre grande maladie imaginaire hexagonale — gastronomique ! — quant à la nécessité de consommer les animaux dans la fête somptuaire et crépusculaire des médiocrités idolâtres et industrielles. Une attente attisée par des conférences comme celle donnée sur le sujet par Florence Burgat et Estiva Reus.
zoopolis   C’est peut-être cela après tout l’utopie ? non pas vouloir la libération animale, mais croire qu’il existe une mort heureuse, consentie, durable dans son renouvellement, organisée selon la morale d’une exploitation légitime par nature (la fameuse tradition dans l’exception culturelle), où le bon peuple est désormais plutôt prêt à se réfugier dans des valeurs supposées d’antan, fantasme d’un monde originaire sain, sans danger, pur, autant spécieux et spéciste… un monde impossible — entendre : détestable — où s’effondrent ensemble dans ce non-lieu réalisé le no animal’s land en une sixième extinction de masse préparant le terrain pour l’ensevelissement final d’homo sapiens lui-même, par lui-même.
   Mais voilà, nous autres zoon « logon » politikon avons, comme tous ces animaux dont […] nous nions [les] intérêts[1], envie de vivre. Alors à Aristote ravir un instant le terme de « politique » et commencer par le commencement : « Άνθρωπος φύσει ζώον », autrement dit l’homme est par nature un animal. Les cultures humaines ne trouveraient-elles pas leur distinction par rapport à la Nature en soi justement dans l’organisation un peu plus savante (technique) d’une qualité naturelle partagée par de très nombreuses espèces : la politique (πολιτικών) ? C’est toujours à la différence de degrés et non de nature que nous avons affaire. D’ailleurs le primatologue et biologiste Frans de Waal dit qu’en nous appuyant sur des tendances léguées par une évolution immémoriale, nous avons modelé nos sociétés en réseaux de coopération complexes qui peuvent s’attaquer à des projets d’une ampleur sans précédent.[2]
   Et il est temps à présent de franchir d’autres intervalles, de nous élever politiquement sur les fondements éthiques que donc la culture a naturellement, c’est-à-dire nécessairement, produits. C’est avec beaucoup de plaisir que les défenseur-e-s des animaux en France reçoivent aujourd’hui une traduction française de Zoopolis de Sue Donaldson et Will Kymlicka, pertinemment postfacée par la philosophe Corine Pelluchon qui nous invite après lecture de l’œuvre à élargir nos connaissances des disciplines diverses que sont les animal studies, de sorte à provoquer l’attendu « […] bouleversement de nos représentations […] » (p.374) afin de déréaliser cette réalité qu’on ne digère plus et pour cause, car elle n’a rien à envier aux dystopies les plus sombres où, pour emprunter l’expression à Ernst Bloch, hormis les amis des animaux on se demande s’il existe encore quelque principe espérance hors connexion du virtuel et de l’illusio. Pour notre part nous n’avions pas pu attendre et avions lu l’essai en anglais puis émit un avis de lecture. Pour avoir feuilleté cet ouvrage important dans sa traduction française, il faut souligner le soin du traducteur Pierre Madelin et l’aimable relecture d’un autre spécialiste de la question animale, Hicham-Stéphane Afeissa. donaldson-kymlicka
(Cliquez sur l’image ci-dessous pour lire notre article sur le livre)Zoopolis
    Nous attendions une préface, voici une postface. Cela dit, les idées avancées par Corine Pelluchon s’inscrivent-elles à la fois dans une continuité et une critique intelligente, et anticipatrice, concernant les horizons qu’ouvre Zoopolis, savoir […] des pistes de réflexion visant à promouvoir un monde plus juste envers ces êtres sensibles et individués[3]. C’est qu’à la suite de Jacques Derrida et son analyse suspicieuse envers « l’animal rationale » dans un monde que Pelluchon ne redit pas être celui du carnophallogocentrisme mais bel et bien celui du mâle blanc[4] dominant, il est absolument nécessaire pour éclaircir le tableau, mettons social pour simplifier, qu’ait lieu le passage de l’éthique à la justice envers les animaux et par une politisation de la question animale[5].
   Cependant, pour aussi importante qu’elle soit, Zoopolis n’est qu’« une théorie politique des droits des animaux » parmi d’autres et ses ambitieuses propositions soulèvent d’ores et déjà questionnements, insatisfactions ou objections selon qu’on est juste végane, antispéciste et/ ou abolitionniste. Si une forme de zoopolitique est pratiquée de nos jours, elle n’a d’yeux que pour les gains humains privés dans le cadre de l’économie quand pourtant la véritable « […] zoopolitique consiste à organiser la coexistence entre humains et animaux de telle manière que les intérêts de ces derniers soient inclus dans la définition du bien commun. » (p.367) Un nombre indéfini mais immense d’animaux partagent avec les humains la sentience[6]. Et Corine Pelluchon d’illustrer avec tact l’horreur ordinaire : « […] il y a toujours quelqu’un derrière la fourrure et les plumes […] » (p.368) Les animaux ne sont pas des objets de consommation. S’ils ne sont pas des agents moraux au sens jurisprudentiel du terme force est de constater avec les auteurs de Zoopolis, qu’ils ont toutefois une agentivité qui est, signale Pelluchon, le point de départ de leurs droits en ce que […] leurs intérêts et leur agentivité conditionnent notre droit […][7]. Dit autrement, notre droit institue envers les êtres sensibles et leur vulnérabilité nos devoirs à leur égard.
   Ce qui pourra être une source de division dans les opinions et les débats, c’est la position de Donaldson et Kymlicka qui, tout en octroyant un statut égal à celui de « citoyens résidents » aux animaux, précisent que l’évidente fin de l’exploitation des animaux ne signifie pas, contrairement à Gary Francione et aux partisans de l’abolitionnisme comme l’écrit C. Pelluchon p.370, la cessation de toute activité avec eux sous des formes de collaboration. Point épineux s’il en est tant avec certaines espèces il sera plus difficile d’établir leur désir de participer ou non à nos propositions de « travail ».
pelluchon-e-marchadour   Enfin tout en finesse on croit voir poindre chez Corine Pelluchon des doutes parfaitement justifiés autant envers la coopération envisagée par les auteurs de Zoopolis, qu’envers toute action à leur encontre (on sous-entend ici : sans leur consentement absolument déterminé) qui pourrait être par exemple un jusqu’au-boutisme antispéciste décidé à éliminer définitivement les souffrances individuelles de tout le monde (toute la zoè). On pense ici à l’éthique de la prédation selon Thomas Lepeltier qui interroge pour nous des temps dont on ne sait s’ils viendront mais souhaite nous y préparer. Néanmoins les transformations des modes de vie des êtres, des êtres eux-mêmes et du sens même de la civilisation humaine sont tellement chamboulés dans cette perspective qu’on ne peut qu’être sensible à la mise en garde pelluchonienne quant à la transgression d’une limite qu’il ne faudrait, peut-être, ne jamais franchir, celle de la souveraineté d’autrui (individus et/ ou groupe(s) d’étant-vivants) : « […] la souveraineté impliquant le respect des règles propres d’une communauté spécifique », écrit la philosophe, il convient avant de faire quoi que ce soit sinon de stopper l’exploitation animale bien entendu, de s’interroger sur la transférabilité des règles humaines vers tout ou partie des communautés animales, au risque éventuel de déclencher un plus grand mal à l’en-commun en ayant voulu faire le bien — où à présent l’intérêt d’un travail animaliste propre à redéfinir l’humanisme est d’avoir « un rôle heuristique et méthodologique » pour renforcer la théorisation « libérale non anthropocentriste » où se pose au-delà de la question délicate du « bien-être » non pas celle du bonheur mais celle de l’« heur » tout court, savoir la phénoménalité du vivant en tant, avant tout, qu’être libre. D’ailleurs cette question de la liberté de l’être est rarement évoquée dans l’ontologie animale où pourtant éthique et existence cohabitent largement — excès d’anthropocentrisme, spécisme involontaire ?
   C’est là où termine un peu plus en détail qu’ici, une Corine Pelluchon qui n’omet pas de dire que si les humains deviennent par la force des choses les porte-paroles des animaux, cela ne peut que renforcer le temps de l’établissement d’une révolutionnaire zoopolitique gardienne de la coexistence entre les libertés individuelles et la réduction des inégalités entre les êtres humains actuels[8], la défense de la condition animale et nous ajoutons : ce devenir-là doit faire disparaître toute inégalité systémique. C’est à partir de cette égalité retrouvée et l’étude au cas par cas, qu’il conviendra sans doute de remodeler chaque fois une concitoyenneté aussi vivante que ses zooconcitoyens.
M.
hartmut-kiewert_evolution-of-revolution_2012
    N’oubliez pas la conférence qu’organise Vegan Folie’s le 7 novembre 2016 à l’Espace Jean Dame à Paris autour de la sortie de Zoopolis en français, avec comme invitée Corine Pelluchon : 7-novembre-vegan-folies
   [1] Postface de C. Pelluchon à Zoopolis, Une théorie politique des droits des animaux, p.368 — Alma Editeur
   [2] Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? p.252. — LLL Les liens qui libèrent.
   [3] Zoopolis…, p.365.
   [4] Cf. p.366 en référence à L’Animal que donc je suis de J. Derrida et La politique sexuelle de la viande de C. J. Adams.
   [5] Ibid.
   [6] p.368, la philosophe rappelle que le terme, utilisé par J. Bentham il y a quatre siècles, vient du latin sentiens qui signifie « ressentant ».
   [7] Ibid., p.369.
   [8] Ibid., p.373.
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