INTERBEV OU D’UNE ÉDUCATION LAÏQUE RÉPUBLICAINE DONC VÉGÉTARIENNE — AVEC DEUX LIVRES BIOHISTORIQUES : « LA RÉVOLUTION VÉGÉTARIENNE » DE THOMAS LEPELTIER & « L’ANIMAL EN RÉPUBLIQUE » DE PIERRE SERNA

INTERBEV OU UNE RÉPUBLICAINE LAÏQUE VÉGÉTARIENNE — AVEC « LA RÉVOLUTION VÉGÉTARIENNE » DE THOMAS LEPELTIER & « L’ANIMAL EN RÉPUBLIQUE » DE PIERRE SERNA

 

« Et qui prendraient souvent un très vif intérêt à ces automates merveilleux, dont la plupart expriment si parfaitement le désir, le regret, la fidélité, l’intelligence et presque toutes les affections de l’âme. […] Tant qu’on ne pourra contester aux animaux le sens de l’ouïe, de l’odorat et de la vue, on sera toujours forcé de leur accorder au moins une âme sensitive.»
par L. R. H. de Lons-le-Saunier — dissertation, 1802

 

« La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine. »
Au Lecteur, in Les Fleurs du Mal — Charles Baudelaire, 1857

 

« Maintenant je peux vous observer en paix : je ne vous mange plus. »
aurait déclaré Franz Kafka en regardant des poissons dans un aquarium

 

   Dans le temps la France, bah… c’était un peu ça :
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   La République française ? ça aussi :

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   Et bien qu’on sache pertinemment qu’aujourd’hui c’est plutôt ça :
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   Ou encore ça… :
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   Et que 60% des espèces animales ont disparues de la Terre, qu’on a supprimé la moitié de la biomasse des océans, tandis que dans le même temps on découvre que les animaux dans leur diversité sont autant de personnalités et de cultures (voir les travaux de Bekoff, Goodall, de Waal), la troisième guerre mondiale, si jusqu’ici larvée, incrustée dans les chairs et marinée au viandox — la guerre dis-je, est déclarée !…
   — Ô attentif mais hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère ! (c’est pas vraiment de moi…) te voilà souviens-toi devant un choix décisif — et toi aussi ma sœur hallucinée fille des patriarches luminaires — : un choix qui n’a rien à voir avec une affaire de goût ni d’opinion mais plutôt avec ou non la mort du monde tout près devant ; ce choix se fait dans ton assiette sister ! brother ravale ton orgueil mal placé, ton fils se passera de viande avant longtemps ; question de mort te dis-je…, ou de vies… tout dépend. Esto Memor !
   Et du coup voilà ce qu’on propose à tes chères têtes blondes — ou brunes et crépues, pas de quartier, façon de parler […] — : ni plus ni moins qu’un bourrage de crâne aux forceps, le lavage de cerveau total pour qu’à la fin la marmaille s’en aille en guerre carnassière contre tout ce qui bouge et pourrait se bouffer. Carnivillage. En guise de classe de policés lobbyistes viendront bientôt leur en apprendre de belles, les entrefilets de l’entrecôte et du cervelas, avec l’accord des appareils de l’État son trésor, une terrible bannière :
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   De quoi est-il question ? Il est question d’INTERBEV. « Association Nationale Interprofessionnelle du Bétail et des Viandes » qui a décidé d’organiser une vaste opération — une mission quoi, c’est la guerre — répondant au doux nom de À la ferme et à table avec les Jolipré. Champs de batailles prévus du 3 octobre 2016 au 3 février 2017 dans pas moins de 1500 écoles primaires de France. La guerre a déjà commencé. Voilà comment doit finir la marmaille après avoir bien terminé son assiette : le-village-des-damnes
   Comprenez, ça va quand même être plus marrant que la grammaire, le calcul ou la géographie. 225 000 élèves vont être sensibilisés à une consommation dite « qualitative » (…nous ? nous, …nous ! c’est le goût ! — genre !), et les écoles servant de la viande française (papa bœuf, maman vache et bébé veau) seront ainsi valorisées. Oh la la, la chance ! le dirlo et la maîtresse enfin dans un rôle épanouissants. Bref…, donc dans le cadre de cette opération d’envergure, INTERBEV a conçu un arsenal de pointe, le nec plus ultra, qu’ils appellent ça un « kit d’animation », et puis qu’il est complet et surtout gratuit (sympa ! fallait pas) comprenant, tenez-vous bien ça fait baver d’envie : 1 dossier pour le responsable de la restauration (modalité de mise en place de l’animation informations en matière d’élevage français et d’approvisionnement) ; 1 livret d’informations à remettre aux parents d’élèves durant les commissions menus ; des posters pédagogiques pour les cantines ; le Journal des Jolipré (héros de l’univers « la Planète, les Hommes, les Bêtes » réalisé par INTERBEV (ah bah oui c’est des artistes les mecs) dans le cadre de l’initiative gouvernementale « bien manger c’est l’affaire de tous » [merci qui ?]) pour en savoir davantage sur la vie à la ferme et l’élevage en France (mais pas dire comment les animaux sont entassés, bringuebalés, rendus malades, puis surmédicalisés, castrés, engrossées, défoncés, égorgé-e-s, découpés menu-menu pour être au menu, et enfin (tadaaaa !!! attention ça rigole plus 🙂 des tatoos amusants pour les petits et des chapeaux pour les animateurs (qui ? les instit’ ?…… ah ! ah ! désolé c’est nerveux). Voyez comme quoi c’est vraiment un truc sérieux, y’a de quoi redorer le blason de l’école pour des siècles si vous voulez mon avis, cette lutte armée…. non, ce combat, non… ah ! cette opération ludique mettant en avant l’approvisionnement français garantissant qualité sanitaire, traçabilité, maintien de la vie et des emplois dans le secteur et préservation de notre environnement pour une consommation durable, permettra, INTERBAV en bève, euh…, que les mioches deviennent accrocs à la barbaque histoire qu’ils en fassent acheter à leurs vieux et que très vite en engraissant — pardon : en grandissant, ils dépensent argent de poche puis salaire dans le corps des bêtes assassinées. Amen ! Vive le futur, ou vive pas longtemps d’ailleurs.interbev_02
  Les enfants français typiques d’aujourd’hui vus par INTERBEV :
— Bientôt avec la force des animaux que tu manges, tu seras assez costaud pour les tuer toi-même.
— Oui… et tellement viril, tu me trouveras irrésistible et je pourrais te posséder toi aussi.

 

    Qu’on ait des enfants ou pas, si on paye des impôts, sans compter les taxes (subventions) pour la « production » de morceaux d’animaux morts par pléthore, eh bien désormais on raque aussi pour ça. La ruine de l’État en tant que peuple, ça commence dans la gamelle des tout-petiots.
   Mais je vais vous en apprendre une bonne. Comme dit Thomas Lepeltier : Demain, vous serez végétalien(s)[1]. — C’est comme ça[2]
*
   Le fait qu’un consortium industriel comme INTERBEV ait accès aux écoles primaires pour farcir les cervelles des mômes c’est plus que de la com’, de la pub, ce qu’on voit tout le temps partout. Mais qu’est-ce qu’ils redoutent les mecs pour jouer des coudes à ce point, flatter les ministres et débarquer comme des fleurs au réfectoire des moutards ? Pas de rendre quiconque malade et que ça coûte un fric monstre à la Sécu, non. J’vais vous dire : que vous arrêtiez la viande, les œufs, le lolo à sa môman, la tartine beurrée, le yaourt à son bébé, la bavette et la tartiflette et qu’à la place vous clappiez du végétal. Ça, ça leur f’rait mal.
revolution-vegetarienne   Du coup tout ça nous oblige à nous interroger, nous véganes bien sûr, mais également vous pas encore véganes, sur le sens que l’on donne aujourd’hui — dans le premier quart du XXIe siècle — à la République, cette res publica que nul d’entre nous tout-e-s ne peut ignorer qu’elle soit ipso facto légitimant nos droits et nos devoirs auprès de l’en-commun que nous partageons, plus qu’un régime politique et plus encore qu’une histoire de nation, qu’une affaire d’état ou que sais-je, mais bel et bien, potestas, notre pleine responsabilité face à ce qui nous ne appartient pas (donc pas in manu) mais avec qui nous avons partie liée ; j’entends par là le règne du vivant et par conséquent les communautés animales et leurs membres. Pensez-vous que la question soit relativement moderne par hasard ? qu’on se la pose depuis quelques années seulement, et ce expressément en vue d’un horizon écologique possiblement catastrophique : la sixième extinction de masse comme point ultime de l’anthropocène ? En clair on ne peut pas continuer comme ça, ni projeter ad vitam nos prévisions de croissance dont il faut rappeler l’aspect prophétique propre à maintenir sous le joug animaux et humains hic et nunc quand désormais nos connaissances et savoir-faire techniques peuvent nous permettre de produire bien pour rien, pour tous — et par le fait de dépasser une bonne fois pour toutes nos archaïques « contradictions insolubles » comme les appelle T. Lepeltier (p.12 in La révolution végétarienne). Car figurez-vous que la question animale, pas uniquement celle du welfarisme, leur fameux « bien-être » qui donne bonne conscience n’est-ce pas […], s’était d’ores et déjà posée en 1802, nous apprend l’historien Pierre Serna en des termes qu’on retrouvera plus tard en éthique animale (Singer, Regan, Francione) ou parallèlement en bioéthique comme chez Hugo Tristram Engelhardt qui a demandé […] quand devient-il obligatoire, pas seulement admirable, d’être bienfaisant ? et conclu qu’il semble que, dans l’absolu, il n’y ait pas de réponse claire. La gamme des biens à atteindre et des dommages à éviter, pour les êtres humains et pour les autres animaux, est vaste et complexe[3]. Pourtant, et imaginez si nos affres historiques, nos « coups d’états », nos « putschs », nos « révolutions » symptomatiques d’antagonismes idéologiques n’ont jamais tenu compte du réel (paradoxalement à l’usage de la Realpolitik dans l’ère industrielle), autrement dit : pas pris en compte le Bioç et l’intersubjectivité du terrestre au sens des êtres vivants sur la planète Terre, et surtout pas les animaux au sérieux comme d’autres existants se tenant devant nous, alors que Bonaparte rendait à nouveau l’esclavage légal lors de son consulat (1799-1804) l’Institut national de France lançait un concours qui rétrospectivement et de prime abord semble surprenant et que nous présente Serna dans L’Animal en République (1789-1802 Genèse du droit des bêtes) posant en ces termes : « Jusqu’à quel point les traitements barbares exercés sur les animaux intéressent-ils la morale publique ? Et conviendrait-il de faire des lois à cet égard ? » (pp.12-13)
lanimal-en-republique   S’ajoutant idéalement aux divers travaux thématiques d’Éric Baratay, on en vient à se dire qu’en définitive la question — animaliste — de l’Institut n’était pas aussi surprenante que ça à la suite de siècles d’interrogations métaphysiques et scientifiques avec Plutarque, Descartes, Malebranche, Maupertuis, Thomas Tryon, Jean Meslier, Thomas More, William Hogarth, et bientôt Henry Salt dont nous entretient de son côté Thomas Lepeltier dans son livre, il n’y avait que les luttes intestines à l’Humanité qui pouvaient ralentir l’avancée empathique et le savoir biologique et éthologique. Cette question, celle des droits des animaux, s’est donc formulée en France un demi-siècle avant l’édiction de la fameuse loi Grammont[4]. À l’heure, mais en avance sur notre temps, revenir sur les termes de ce concours national nous aide à combler notre retard français en termes de morale et de zoopolitique. Notre représentation du monde et d’autrui façonne littéralement notre Histoire sur le long terme dont malheureusement les uns et les autres humains et non-humains ne sont pas que des acteurs éphémères mais des victimes définitives. Pensez qu’actuellement « 99% des 40 millions de lapins abattus en France chaque année […] vient d’élevages industriels » (p.15 in La révolution végétarienne) et que dans le même style, quand les employés des élevages ou des abattoirs ne font pas « pleuvoir des coups de triques » (p.20) sur les bêtes mal voire pas soignées du tout, et que la surproductivité des poules provoque chez elles le prolapsus (descente d’organes / utérus sortant du cloaque) nous informe Lepeltier page 25, et que dans le même temps le chômage sévit, second-stage-of-crueltyla dette s’accumule, la violence augmente[5]… bon, c’est curieux comme le traitement des personnes dans la société va de pair avec la brutalité infligée aux animaux… sachant que tous nos problèmes ne résultent que de choix économiques qui n’avaient/ n’ont aucune nécessité mais ont un véritable impact sur nous tous. Dans le temps, nous raconte Pierre Serna, l’observation des animaux au Jardin des Plantes réorganisé en ménagerie, spectacle couru des Parisiens, vient précisément offrir une allégorie de la société. Les animaux utiles, pacifiques et quasiment en liberté sont situés près des salles d’exposition et des amphithéâtres. L’extrémité de la ménagerie, au contraire, constitue un espace redoutable et redouté, avec ses cages à fauves au fond du jardin, juste à côté de la fausse putride où sont jetés les cadavres des bêtes, là où le féroce rejoint la mort. Le monde des animaux n’est point une métaphore. Il est un monde parallèle à celui des hommes[6]. On est loin, même de nos jours, du principe de bienfaisance énoncé par Engelhardt dans les années 80 qui dit : « Fais aux autres leur bien.[7] »menagerie-xviie-siecle
   Des contradictions insolubles, disait-on. A-t-on appris à l’école où les anciens dirigeants de la France sont montrés en héros combien 1802 correspond à une inflexion autoritaire du régime consulaire qui, nous explique Serna toujours, est un vrai tournant régressif dans l’Histoire[8] de ce pays, niant les progrès du Directoire (séparation de l’Église et de l’État et fin de l’esclavagisme colonial) où cependant et témoignant ainsi de précocité et d’esprit critique, des voix citoyennes, vingt-huit en tout, ont répondu à l’appel de l’Institut[9], et on disserté souvent très brillamment comme de vrais zoon politikon, l’historien a bien raison.
   On se rappelle de Condillac à propos des bêtes dans son Traité des sensations – Traité des animaux (1754) : « Elles n’ont donc aucune idée de la mort ; elles ne connoissent la vie que par sentiment ; elles meurent sans avoir prévu qu’elles pouvoient cesser d’être ; et, lorsqu’elles travaillent à leur conservation, elles ne sont occupées que du soi d’écarter la douleur. » (p.400, Fayard) C’est à sa suite comme à celle d’Adam Smith (La Théorie des sentiments moraux, 1759) que les auteurs des dissertations vont établir que « l’attitude de l’homme peut considérablement améliorer celle des animaux (perfectibilité), ou encore selon l’axiome que l’humanité « se mesure à la capacité à s’apitoyer sur le sort des plus faibles », révélant encore après Kant ou Thomas More l’inanité de l’automate (l’animal machine) chez Descartes, et le bon sens moral que peut revendiquer une certaine position de l’ethos où si les animaux sont des êtres sensibles et à ce point négligés par l’homme, la dénaturation de ce dernier rend nécessaire la rééducation à la sensibilité afin de lui restituer son humanité[10], quelque chose de hautement qualitatif. À présent, quand dans des abattoirs modernes qui tuent de 8000 à 10 000 poules par heure, soit environ 170 oiseaux à la minute, il est difficile, voire impossible, d’assurer une mise à mort relativement indolore à des animaux qui se débattent[11], ou la vie des truies est tout bonnement ubuesque, et où l’étourdissement des animaux ne fait sens que sur le plan économique[12], et encore… il ressort vu ce que Lepeltier nomme à juste titre et sans manquer d’appuyer là où ça fait mal que « la litanie des excuses » montre parfaitement combien « […] les carnistes, dans leur grande majorité, n’assument plus les conditions de mise en œuvre de leur idéologie » (p.123) lorsqu’il ne fait plus aucun doute — c’est la science qui le dit les mecs ! — que les poissons, qui sont des vertébrés, comme les êtres humains, et qui ont un système nerveux bien développé, ressentent la douleur[13], qu’à l’instar des épigones de René Descartes et comme l’écrivit dans sa dissertation monsieur Allain-Duparc (du Var) : « […] l’abus cruel (dans le père Malebranche) du pouvoir est l’égarement d’une raison sublime mais obscurcie par l’esprit de système poussé jusqu’à la démence. » (p.73 in L’Animal en République), on vient de lire une impeccable définition de l’Homme écrite il y a deux cent quatorze ans par un illustre inconnu dont il ne nous reste que le nom et la pertinente lucidité.
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    Voici donc deux ouvrages à lire de toute urgence pour parfaire ses connaissances du monde, de la France et des processus historiques qui ont durement enraillé une « ébauche écohistorique » (critique de la civilisation européenne), écrit Pierre Serna (p.77) quand des hommes d’il y a sept ou huit générations nous ont magnifiquement légué leurs pensers à défaut du gain du concours qui ne fut jamais distribué, pour nous faire voir qu’apparut alors « un catholicisme de l’acception de l’ordre républicain » tout à la fois qu’« une sensibilité abolitionniste revendiquée » établissant 146_non_fermes_usinestrès clairement les liens analogiques entre le gibier et la chasse à l’homme relativement à la Terreur d’après 1789 et les craintes quant à l’Empire approchant en guise de critique de la guerre civile et ses atrocités. Comme l’a écrit plus précisément un certain Delanouë à l’époque à l’Institut national, tout est lié : la colonisation, la régression de la civilisation, la destruction des sociétés et des écosystèmes organisés et pluriséculaires, à quoi la malfaisance entre humains et envers les animaux invitait alors à l’intelligence d’un « cathécologisme », alliant la réflexion chrétienne, environnementale, à la critique de la philosophie du progrès matérialiste, se défiant d’un peuple de Panurge et appelant, par cet humanisme chrétien-là à une forme d’antidémocratisme, celui de Joseph De Maistre pour qui la démocratie ne pouvait valoir avec d’un côté des malins et de l’autre des vilains — aujourd’hui au beau milieu les animaux… et les enfants… Rendez-vous compte qu’au début du XIXe siècle les philosophes amateurs avaient tout à fait repéré le mal de « la prédation coloniale, la destruction environnementale et le déséquilibre de la chaîne alimentaire par la liquidation d’espèces entières d’animaux[14]. »
*
thomas-lepeltier   Pour finir cette invitation à lire les livres de Thomas Lepeltier et de Pierre Serna, nous voulons dire combien nous nous rangeons du côté de ceux qui luttent contre la summa divisio. Pour nous, les hommes ne sont pas des fins seules et les animaux pas des moyens à disposition, avec maintenant les enfants au beau milieu comme faire-valoir de l’industrie agroalimentaire. La crise de la dette ça n’est rien de plus que la crise des laisser-pour-comptes qui, qu’ils soient des « sans-dents » ou non, se retrouvent malgré eux embarqués dans l’idée que l’individualité et l’autonomie animales n’existent pas, pas plus que celles des végétaux, et qu’il est normal d’ingurgiter tant d’animaux sous toutes ces formes, pas loin qu’ils sont, si ce n’est déjà fait, d’admettre que eux non plus ne valent pas grand chose… res nulla publica. D’où les critiques à notre égard — nous qui fûmes de bons viandards comme dirait Bruno Blum — qu’il convient de démonter avec la malice de Thomas Lepeltier qui dans La révolution végétarienne s’en donne à cœur joie. Cela dit bien entendu, notre bienfaisance en tant qu’éthique ne peut faire autrement que d’avoir dans ses principes qu’il n’y a pas « d’autorité indiscutable » et que nous ne pouvons pas moralement « imposer à tous [notre] compréhension des choses »[15]. La morale nous incite à nous faire comprendre, unpierre-serna point c’est tout. C’est là où l’on se heurte rapidement à la dissonance cognitive qu’il faut patiemment déconstruire. Cet abaissement ontologique de la vie animale[16] n’est pas le reflet du monde physique et biologique. Ça n’est pas sa vérité. Le savoir scientifique actuel, dans une façon de penser tout à fait laïque, nous ramène vers l’Antiquité à l’époque où, nous rappelait Hegel dans ses Leçons sur l’histoire de la philosophie, « Mot (ίλύν[17]) contenait force et germes des animaux » avant que « […] Mot mélangé à la matière du Chaos, les éléments se séparèrent. » Aussi le symbolisme nous instruit-il sur le Monde en tant qu’Être, autrement dit : l’ensemble des êtres et des étants, et pour l’ex-primer, des étant-vivants. Bien qu’il ne contredit pas l’usage des animaux, un peu à la manière aujourd’hui de Jocelyne Porcher, Christian Friedrich Warmholz qui d’Allemagne participa au concours de l’Institut qui rayonnait dans toute l’Europe, dit dans les pages de sa dissertation : « L’homme est un être sensible, un animal, en un mot placé par la nature sur ce globe au milieu des autres animaux, il y a une communauté de droits avec eux » (p.156 in L’Animal en République), ce que beaucoup d’humains aujourd’hui ne sont pas capables de voir, que ce soit par culture, par ignorance, par préjugé ou peur, etc.
   Au demeurant, l’animal est — enfin ! — fraichement entré en République, nul n’en disconviendra. En nous souvenant qu’un certain idéal du végétarisme transparaissait dans les structures socio-historiques de la civilisation révolutionnaire, et regardant les animaux bien en face, les yeux et l’esprit grands ouverts, nous ne pouvons plus nier que végétarisme et pensée écologique sont liés[18]. L’historien et le philosophe des sciences le confirment : c’est à l’aune de la compréhension de la justice que le monde évolue, que notre histoire change en modifiant profondément le système planétaire à commencer par son organisation vivante. Pierre Serna en est certain : « […] la prochaine révolution sera écologique. […] elle devra avoir lieu, comme ultime moyen de sauver le vivant, humains et animaux, ensemble. » Voilà pourquoi il faut s’indigner qu’un consortium comme INTERBEV parte en guerre à l’assaut des gamins des écoles primaires — ces mêmes industriels qui se régalent de cadavres dans des restaurants cinq étoiles sans doute, quand en dînant avec quelque politicien intéressé ils consentent que le Sénat doit faire ouvrir une commission d’enquête sur le mouvement animaliste, et qu’on peut dire avec Thomas Lepletier que « la morale » — ou l’immoralité – « n’est pas simplement affaire de sentiment ou de perception. » Cette question de la morale au plus haut point, vient ici encore une fois se heurter à la triste réalité de l’actualité révélée par L214 :
  À vous, omnivores par habitude, carnistes par provocation, destructeurs d’êtres vivants par intérêts personnels, vous qui n’assumez plus les conditions de mise en œuvre de cette idéologie qui consiste à se faire croire qu’il est encore normal de manger les animaux (oui, même au sein de vos métiers spécialisés vous en doutez et à juste titre), on veut vous dire qu’on se porte très bien sans ça. Qu’il est inique, pervers autant qu’inutile d’aller draguer les papilles gustatives innocentes des enfants dans les écoles et qu’il est temps que l’École se dresse contre les pressions économiques de toutes sortes, et expressément lorsque ces lobbies sont la cause de problèmes environnementaux gravissimes, de la non assistance à personnes en danger dans le cadre de la Santé publique, et de la ruine de l’État en tant que trésor institutionnel public initialement garant des droits intersubjectifs des citoyens égaux. Ce n’est pas la vie pour la vie qu’on défend ici. C’est la vie au travers de ses vivants humains ou non, desquels il est urgent de protéger la valeur en soi (en tant qu’en-vie) et l’intégrité morale et physique. Comme le monde est quantitativement limité, l’économie de marché doit changer pour servir l’intérêt de quoi la société doit se mettre à la disposition, à savoir les êtres individualisés de toutes les espèces.
   Les êtres vivants ne sont pas des matières premières, ni de la clientèle, ou encore de la pâte à modeler dans les classes, pas du business.
   C’est l’heure de la révolution républicaine végétarienne.

 

M.

 

   [1] p.9 in La révolution végétarienne, Editions Sciences Humaines (Accent Aigu).
   [2] Ibid., p.10.
   [3] Les fondements de la bioéthique, p.146 — Les Belles Lettres
   [4] Loi du 2 juillet 1850 : « « Seront punis d’une amende de cinq à quinze francs, et pourront l’être d’un à cinq jours de prison, ceux qui auront exercé publiquement et abusivement des mauvais traitements envers les animaux domestiques. »
   [5] Dans l’essai de P. Serna on trouve que cette violence, comme de tous temps a-t-on envie d’ajouter, est « […] savamment entretenue par des loisirs appropriés afin de maintenir le plus grand nombre dans un état d’agressivité contrôlée. » (p.73)
   [6] p.27 in L’Animal en République. Editions Anacharsis.
   [7] Cf. p.149 in Les fondements de la bioéthique.
   [8] pp.30-31 in L’Animal en République.
   [9] « Voix discordantes, voix contradictoires, voix chrétiennes, voix athées, voix philomonarchistes ou voix républicaines, toutes ont quelque chose à dire sur l’animal, la maltraitance qui lui est infligée et les moyens d’y remédier par les mœurs ou la loi. »
   [10] Cf. p.67 sur la dissertation de Guillaume Thibaud qui vit alors chez son père (il est donc plutôt assez jeune).
   [11] p.28 in La révolution végétarienne.
   [12] Ibid., p.58 & p.64.
   [13] Ibid., p.41.
   [14] Cf. p.140, p.143, p.149, p.181, et p.190 in L’Animal en République.
   [15] Sur cet aspect de la bioéthique, voir Les fondements de la bioéthique de H. T. Engelhardt, Jr, autour de la page 35.
   [16] Cf. in Le Droit Animalier de Jean-Pierre Marguénaud, Florence Burgat, Jacques Leroy, p.17. Les auteurs y rappellent G. Canguilhem (La connaissance de la vie, 1965) : « La mécanisation de la vie, du point de vue théorique, et l’utilisation technique de l’animal sont inséparables. L’homme ne peut se rendre maître et possesseurs de la nature que s’il nie toute finalité naturelle et s’il peut tenir toute la nature, y compris la nature apparemment animale, hors de lui-même, pour un moyen. » La zootechnie s’appuie en effet sur ce modèle ; elle assimile littéralement l’animal à une machine thermodynamique. »
   [17] La ίλύν (Hylè) est la « matière primordiale ». Cf. p.237-238 in op. cit. sur la Cosmogonie de Sanchoniathon. J. Vrin.
   [18] p.190 et p.202 in L’Animal en République.

Pour en savoir plus :
Ce qu’INTERBEV appelle de la « pédagogie » :
Le programme d’interbev pour rendre les marmots accrocs, en cliquant sur l’image :

programme-interbev

 

 

joli

   Pour faire avaler le cadavérique repas, les dessins animés c’est bien pour les petits n’enfants…..

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Une commission d’enquête demandée par le Sénat sur le mouvement animaliste, ces dangereux mangeurs de salade et de tofu, article ici.

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Une excellente page-blog des Éditions Anacharsis, merci à eux :

blog-anacharsis

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Les « stars d’hier et d’aujourd’hui » du zoo du Jardin des Plantes…
*
Le site de Thomas Lepeltier, . Une vidéo édifiante de la maltraitance animale, mentionnée par l’auteur dans son livre :
*
Mais la Confédération paysanne, elle non plus, n’est pas très objective quant à la réalité de la vie animale, et aux raisons de dire « non » aux fermes-usines :

 

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2 réflexions sur “INTERBEV OU D’UNE ÉDUCATION LAÏQUE RÉPUBLICAINE DONC VÉGÉTARIENNE — AVEC DEUX LIVRES BIOHISTORIQUES : « LA RÉVOLUTION VÉGÉTARIENNE » DE THOMAS LEPELTIER & « L’ANIMAL EN RÉPUBLIQUE » DE PIERRE SERNA

  1. Quel cri du coeur, quelle colère, que je partage entièrement. J’ai été scandalisé quand j’ai vu ces affiches et leur slogan qui, à n’en pas douter, ont du faire l’objet de profondes réflexions venant d’atrophiés du cerveau trop préoccupés par cette guerre qui démarre et leur propre intérêt personnel pour en noter l’absurdité. Et pour rester sur l’école, au vue des profondes difficultés que rencontrent un tas d’enfants aujourd’hui, elle ferait mieux de passer du temps à modifier les programme plutôt qu’à ajouter ces « animations ».
    Merci pour ces analyses poussées qui permettent d’enrichir notre réflexion et par là même notre pouvoir de convaincre autrui.
    Mélanie

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