LA RAISON DE NOËL — UN CONTE VEGAN

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Un conte écrit et remanié par K&M,
librement inspiré des récits des animaux et des hommes
et en hommage à Marcel Aymé.
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— Bordel de bordel !
— Nicholas, calme-toi.
— Quoi ? comment ça me calmer nom d’une pipe ? ils se calment eux peut-être ? Ils refreinent leur connerie, bon dieu ?
— Ne sois pas grossier Nicholas, ça te ne ressemble pas.
— T’as vu c’qu’ils ont fait ?
— Je sais, je sais Nicholas, je sais.
— Ils ont tout mis sans dessus dessous. Même la banquise polaire se brise et s’éparpille à présent. Ils en ont jamais assez cette grosse bande de sagouins. Avec leurs portables, ils sont insupportables. Avec leurs consoles de jeux, ils sont là cons, seuls devant leurs je, et puis ça court partout, et puis bientôt ils auront autant d’expression que les mannequins en plastique des vitrines de leur grand bordel de l’hôtel de ville. Cette année Noël : c’est sans moi.
— Tu peux pas faire ça Nicholas. Pense à tous ces enfants. Que va-t-il se passer si tu ne leur insuffles pas le bon Esprit de Noël ?
— Ah non Lucie, pas le chantage aux enfants ! Tu sais comme moi que Noël maintenant ça leur passe au-dessus. Tout ce qui compte c’est d’avoir leurs petits cadeaux manufacturés payés par Papa et Maman, et puis de la marque surtout. Dès le cadeau déballé, Noël : oublié. Quant aux parents, pour eux c’est une corvée plus qu’autre chose. Alors l’Esprit de Noël tu sais où j’le mets ?
— Nicholas, Nicholas, je ne t’ai jamais vu parler comme ça. Il est bientôt minuit. Tout va être gâché.
— C’est de ma faute à moi s’ils ne comprennent plus rien ? C’est pas faute depuis des siècles de les avoir nourris de mythologie. Mais tous les contes, toutes les fables c’est quoi ? Ça donne du sens à l’existence. Le mythe, c’est pas qu’un truc à dormir debout, ou pire à faire pioncer les gens, hypnotisés qu’ils sont par la consommation de masse. Le mythe c’est pas de la pub. L’hominisation du monde, c’est la prise en charge de l’homme de son existence ainsi que de celles de tous les autres êtres vivants avec qui les humains forment un tout. Ça leur sert au travers des histoires qu’ils se racontent sur l’origine et la destination, à tâcher de bien vivre ensemble. C’est pour continuer de communier avec la Nature, avec l’autre qui marche, rampe, nage ou vole, de connaître les vraies richesses que le monde et la nature humaine cèdent purement gratuitement. Là-dedans, la légende de Noël…, s’ils n’en comprennent plus rien, je ne veux plus avoir, moi, à les comprendre.pere-noel-animaux
   Sur ces mots, le Père Noël fait volte-face et file dans sa chambre dont il claque la porte, laissant sa femme Lucie interdite et ne sachant plus que faire.
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   Le matin de Noël, tout est calme, trop paisible ; plus qu’à l’accoutumée. Parents et enfants se sont levés, maussades. Dans chaque foyer, les emballages cadeaux ont été défaits sans entrain. À peine déballés poupées et jeux vidéo, les circuits de voitures électriques, les chocolats fourrés pralinés sont mis dans un coin. On ne veut pas jouer, on a mal à la tête, on a mal au cœur, les enfants retournent dans leurs chambres et les parents se demandent vraiment s’ils vont mettre à cuire d’autres victuailles pour le repas de ce midi. Un morceau de pain et un fruit feront l’affaire. En fait on ne le dit pas, mais on en a marre.
   Un drame se joue ici-bas. Pas un drame cornélien, ni même un drame shakespearien. C’est un drame moderne, un truc fatal qui file la nausée : l’Esprit de Noël est mort. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que se passe-t-il maintenant ? Allons dans nos bibliothèques, elles sont fermées en ce 25 décembre. Tout y est d’apparence tranquille, mais écoutons…, écoutons de plus près les pages. Un léger bruissement de feuilles, un cliquetis horloger, les livres de contes s’effacent — à rebours —, voilà que filent dans le néant les Voyages de Gulliver, les Perrault, les Hoffman et les Ségur. Les Rois Mages de Michel Tournier ont fait demi-tour et s’en retournent en leurs pays imaginaires pour que plus jamais on ne les imagine. On aperçoit même le jeune Oliver s’en allant de par des rues dépeuplées, dansant un twist macabre avec la Sagan, et le vieux Scrooge ferme les rideaux de sa demeure pour y compter la richesse perdue par l’avarice humaine. Les livres de mythologie eux aussi disparaissent et, qui l’eut cru ? ils sont cuits. Puis c’est au tour des romans : adieu Martin Eden qui renonce à écrire, adieu Barone rampante, adieu La Paix chez les Bêtes, adieu mots qui n’existent plus. Puis tout s’accélère. Fini la poésie, les ouvrages de Sciences, de Mathématiques et d’Histoire. L’Humanité perd le fil de son récit qui tombe en poussière.
   Et si on retourne dans les maisons en ce matin de Noël, on se rend vite compte que la mémoire de chaque individu s’amenuise. Comment se souvenir des choses quand les choses ne sont plus ?asterisque
— Nicholas, Nicholas ! Que t’arrive-t-il ? Où est ton nez ? Ton nez a disparu !
— Je sais Lucie, je sais. Regarde mes doigts : ils s’évaporent aussi…
— Je ne veux pas que tu me quittes Nicholas ! Et ce monde ? Sans histoires que va-t-il devenir ? Je ne veux pas affronter ça, surtout pas sans toi. Je t’en supplie, il est encore temps, avant que tu ne sois plus, insuffle leur l’Esprit de Noël, sauve-les et pour moi : sauve-toi. Ils font n’importe quoi, mais sans la pleine conscience de ce qu’ils sont, de ce qu’ils connaissent, de ce qu’ils imaginent, ce sera pire.
   Nicholas regarde sa femme en sanglots, il l’aime plus que tout, il ne veut pas la perdre, mais l’Humanité mérite-t-elle son pardon ? Il vaudrait sans doute mieux laisser la Terre aux seuls animaux… Il regarde par la fenêtre. Tout est blanc dehors au Pôle Nord, le nez rouge de Rudolf s’est déjà éteint. Les rennes regardent en direction de la maison un regard plein de douceur mêlé à de la crainte. Ils sentent la fin de quelque chose. Nicholas dans sa colère n’avait pas pensé à eux, eux les innocents. Il réfléchit puis se dit : « Après tout, leurs guerres, leurs abattoirs, leur mépris de l’autre, ne serait-ce peut-être que des espiègleries et des turbulences ? L’égoïsme d’un homme est peut-être aussi adorable que celui d’un écureuil. Rien n’est mauvais en nous, rien. Quelle est belle la Terre, avec ses ciels changeants, ses océans bleus, ses continents et toute la vie et toute la sève qui monte dans l’air et dans la lumière. »
— Et toi Lucie : si merveilleuse, si douce, si harmonieuse…, si tu existes tout est possible !

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   Le Père Noël se dirige vers l’ancestrale mappemonde qui trône au centre du salon. Il prend une grande inspiration et souffle un air puissant et tranquille tout en faisant tourner le globe dans le sens de rotation de la Terre. C’est alors que dans le monde entier il se met à neiger. Le vent paraclet de Noël est revenu, et avec lui dans les yeux de millions et de millions d’âmes, un sens à la vie renaît. Les enfants se précipitent dans les rues immaculées. Leurs pas dessinent dans la neige les circonvolutions nouvelles d’un espoir renouvelé. Suivis qu’ils sont de leurs parents ébahis, ce n’est pas pour autant qu’ils retournent à leurs jouets. Autre chose commence de s’écrire qui se passe du surfait et va à l’essentiel. Des oiseaux chantent, tout est blanc, lumineux, nettoyé. Tout est pur.
   C’est Noël et il s’est mis à neiger.
asterisque

fin

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