CASA BIANCA POUR ANNA MARIA — SUR LES PETITES PERSONNES D’ANNA MARIA ORTESE

CASA BIANCA POUR ANNA MARIA — SUR LES PETITES PERSONNES D’ANNA MARIA ORTESE
Quella casa bianca che
non vorrebbero lasciare
è la loro gioventù
che mai più ritornerà.
Casa Bianca de Don Backy interprétée par Ornella Vanoni — 1968
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   M et moi-même sommes ce que l’on peut nommer de « grands lecteurs », et ce depuis notre jeunesse.
   Le véganisme nous a donc amenés naturellement à thématiser une partie de nos lectures.
   On pourrait penser que « traquer » la thématique animale que ce soit dans les essais ou les romans, a quelque chose de rébarbatif ou d’ennuyeux.
   Il n’en est rien, et plus encore : les ouvrages sociologiques, scientifiques ou philosophiques nous arment un peu plus chaque jour en réflexions et arguments face au quidam curieux et parfois agressif.
   Quant à cette recherche du côté du littéraire, elle nous donne l’opportunité de rencontrer des écrivains que nous n’aurions peut-être jamais lus, et surtout des amis, si ce n’est des membres de notre famille, celle qu’on se choisit. Car la littérature a ce pouvoir.
   Dans mon arbre généalogique fantasmé, où Mark Twain est mon grand-père, Anna Maria serait ma grande tante, cette vieille fille qui vit recluse et « a des idées un peu bizarres », que j’apprendrais à connaître pour m’apercevoir que j’ai tant à échanger avec elle, que je m’empresserais de rejoindre pour rire et gueuler, que j’aimerais à jamais.
   Anna Maria Ortese (1914-1998) est une romancière, essayiste, journaliste, nouvelliste et poétesse italienne.
anna-maria-ortese   Des drames familiaux, des problèmes financiers, le rejet de l’intelligentsia Napolitaine lors de la sortie de son recueil de textes La Mer ne baigne pas Naples (sur la situation dramatique des bas-fonds de la ville) et certainement sa nature profonde l’ont menée vers l’errance et le repli sur soi. Son profond respect de la terre, sa foi en un Dieu incarné également dans des cerises, sa compassion envers tout le vivant l’ont conduite à prendre en elle et sous l’encre de sa machine à écrire la souffrance des « Petites Personnes », les ani-maux, et plus encore dans les vingt dernières années de sa vie.
   Ce sont ces écrits publiés dans des journaux italiens ou d’autres complètement inédits qui paraissent aujourd’hui chez Actes Sud (11 janvier).tatot-jean-luc-verna-2015
   De courts textes, où Anna Maria s’émerveille, se souvient, s’indigne, ironise.
   À charge contre la société italienne, l’argent, la société de consommation, la publicité abrutissant les masses toujours un peu plus, les rendant insensibles aux drames silencieux qui se jouent autour d’elles. « Mais un cours est nécessaire. Dédié aux enfants pour leur enseigner la chose la plus importante au monde, que la civilisation et l’argent croient avoir vaincue : le temps passe quoi qu’il en soit, et à la fin, envoie la note à la maison. »
   Coups de gueules contre la bombe à neutrons ou le gaspillage.
   Souvenirs sensibles de sauvetage de papillons tombés dans un verre d’eau, des animaux aimés et perdus, de fleurs mourantes.
   Articles en réaction à des « faits-divers », qui sont des « faits d’atrocité » envers des chiens, des cerfs, des chevaux, massacrés au nom de l’art (merci l’actionnisme viennois) ou de la tradition.
   Des mots emprunts de violence et de colère envers les abominations commises sur nos frères et sœurs terrestres : l’élevage bien sûr, mais aussi la vivisection, pratique où la Loi humaine « c’est à dire, le degré zéro de la loi morale » se vautre dans d’absurdes et obscures délires, preuve de l’esprit malade de l’Humanité.
   Même si Anna Maria avoue se détourner de certains auteurs dont elle apprécie la prose ou d’artistes, dès qu’ils ont un mot malheureux sur la cause des animaux (je ne peux que la comprendre), certaines personnalités trouvent grâce à ses yeux. Comme par exemple, Bardot, qu’elle découvre pour la première fois à la télévision dans les années 70, pour le combat qu’on lui connait, Soljenitsyne, qui s’attaque dans son discours de 1978 à Harvard à l’individualisme matérialiste et dénonce l’appauvrissement de l’humanité ou encore Tolstoï, pour son oeuvre et son végétarisme éthique.
   Un petit livre donc, chargé d’émotions, de poésie, d’érudition, de philosophie et de spiritualité.
   Une rencontre pour moi, épidermique.
   Anna Maria, ma tante, mon amie de combat, avec qui j’aurais aimé pleurer notre enfance perdue.
*
grudes-jean-luc-verna-2015   Ce recueil a un sous-titre parfaitement choisi : « En défense des animaux et autres récits. »
   La meilleure façon de vous en convaincre (et de vous inviter à lire ce livre) reste encore de vous en livrer quelques extraits.
   « On ne dit pas des animaux, ces âmes vivantes – tel est leur nom dans les textes sacrés -, qu’ils occupent désormais l’échelon le plus bas de toute la vie vivante, et que leur malheur, leur asservissement, leur douleur, autrefois fortuits, sont aujourd’hui savamment programmés par l’industrie; et nous voyons, à chaque instant de leur vie muette, assujettis à l’infâme programmation de la vie – une minuscule portion de vie – humaine, à la programmation de l’homme tout puissant. Élevages, abattoirs, laboratoires, jeux indignes, sacrifices qui n’ont de religieux que l’apparence – en réalité, sadiques -, mauvais traitements, divertissements, et pour finir, absence totale, pour eux, d’un semblant de protection légale : réduits à des objets, eux, des âmes vivantes, et leur vie en tout point identique à l’enfer que l’homme craignait et qu’il a désormais pleinement réalisé. Qu’il a réalisé pour les plus faibles. »
   « Ceux qui sont nés se blottissent comme des vers, pauvres et nus, amenés à se conformer avec une horreur – la vie – qui serait atroce pour un adulte, et ceci à un âge où ils auraient encore besoin d’une mère. Et où sont les mères, aujourd’hui ? Le concept de maternité (nutrition céleste de l’adulte au tout petit) est aboli : maternité, dans le meilleur des cas, signifie élevage. Tout, TOUT, aujourd’hui, est ÉLEVAGE. »
   « Et un jour, alors que j’étais une petite fille, j’ai vu un charretier furibond descendre de sa charrette, saisir le cheval par la bride et cracher à plusieurs reprises dans ces yeux dolents ! Je n’ai plus aimé les hommes, à partir de ce moment. Ni même les enfants. Ou plus aussi facilement. Pour moi, les uns et les autres, tant que je ne les observe pas dans leurs relations avec la nature, sont de simples formes humaines, et je ne m’exclamerais jamais, comme le pape Wojtyla : quel respect devant le mot « homme » ! Non, je n’ai aucun respect pour l’homme incapable d’admiration, d’égards et de pitié pour la terre et pour tous ses enfants. Et surtout pas d’admiration. Je n’admire pas l’homme de la marmite. »
K.

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