CONTRE LA DÉSOLATION NIHILISTE — LE « MANIFESTE ANIMALISTE » DE CORINE PELLUCHON — UN TRÈS GRAND PETIT LIVRE

CONTRE LA DÉSOLATION NIHILISTE — LE « MANIFESTE ANIMALISTE » DE CORINE PELLUCHON

 

« Il n’y a pas de réveil sans cette blessure. »*
p.17 in Manifeste Animaliste

 

 

manifeste-animaliste-couv   Petit à petit l’oiseau fait son nid, dit le proverbe. À l’instar de l’oiseau, Corine Pelluchon se fait-elle désormais hirondelle en plein cœur de l’hiver pour annoncer un printemps prochain. Un printemps radieux qu’elle décrit avec aménité comme la plus grande des révolutions pacifistes, culturelles et morales dans laquelle la civilisation humaine n’a d’autre choix que de s’engager. Tel est, selon la philosophe et pour emprunter à l’écrivain, le sens d’une « Histoire retrouvée », — cette enfance que nous avions collectivement et singulièrement perdue.
   C’est dans une langue impeccable, au sommet de son art, que Pelluchon nous livre aujourd’hui ce Manifeste Animaliste chez Alma Éditeur, qui n’a l’air de rien pour le retord à la cause animale de par son format, mais dont le contenu est immense.

   Vous ayant déjà parlé des trois derniers essais de cette femme engagée autant dans l’idéel que dans le matériel, ainsi qu’à l’occasion de sa préface à la publication française du célèbre Zoopolis, nous voulions dire ici combien nous sommes d’accord avec les réflexions de leur auteure qui parvient dans un discours finement ciselé autant que limpide, à formuler un plaidoyer d’une grande intensité en même temps qu’un pamphlet fort subtil.
   Si le manifeste ressent la nécessité de redire l’évidence du vécu des animaux sous le joug humain et combien […] la maltraitance dont ces derniers sont les victimes met à jour bien des dysfonctionnements de notre société[1], c’est surtout pour affirmer que de l’autre côté de cette balance d’injustice[2] où d’un côté pèse la gravité infinie de la souffrance animale, la question de la pitié au cœur d’une refondation complète absolument nécessaire de notre monde anthropocentriste, est de l’autre. On ne peut qu’adhérer au constat que C. Pelluchon fait que « […] la plupart des citoyens ne sont pas des ennemis des animaux » quand tout à la fois nous évoluons dans un « […] système impitoyable qui n’est profitable, contrairement à ce que leur dicte la vulgate économiste, qu’à une minorité de personnes. » (p.13) Le constat, que valide les informations au quotidien depuis des dizaines d’années sans parler de la condition animale est amer : nous entretenons une civilisation violente[3].
   À ces mots dont il faut bien que le lectorat prenne toute la mesure, Corine Pelluchon, animaliste et donc sachant à la première personne de quoi elle parle, fait savoir qu’en tant que telle la prise de conscience quant aux torts infligés aux animaux est une révélation douloureuse[4]. Témoin cette phrase en épigraphe*.
   C’est que notre monde est devenu celui d’un capitalisme forcené basé sur la division du travail[5], la concurrence entre les êtres, tous les êtres, humains ou non-humains. Il faut, à toutes forces, contre les exploitations de toutes sortes, dit Pelluchon, aller vers cet engagement en l’inscrivant dans l’Histoire[6]. Qui plus est, il est amplement temps — et c’est le moment pour le faire — d’aller encore au-delà de la créativité intellectuelle[7] apparue depuis presque un demi-siècle avec Peter Singer et consorts.
   N’oublions pas que nous en fûmes bien assez longtemps : « trop ignorants ou trop lâches pour dénoncer ce mensonge » (p.35)animalrights-citoyen
*
   Sans faillir, parce que c’est une vérité capitale, la philosophe écrit que la question animale est centrale aux enjeux présents et à venir concernant notre société (celle de toutes les nations s’entend), et qu’elle s’avère être un véritable « rempart contre le nihilisme. » (p.40) comme elle l’explique en appuyant son analyse sur ses pairs que son Hobbes, Rawls, Hannah Arendt et Léo Strauss.
   Nous vivons d’ores et déjà en pratiquant une zoopolitique, que celles et ceux qui commencent maintenant à s’intéresser un tant soit peu au sort des animaux se le tiennent pour dit, même si hélas cette politique-là est désastreuse. C’est sur le modèle de l’« agentivité dépendante »[8] que Corine Pelluchon propose de concevoir ensemble cette nouvelle politique des droits des animaux perçus comme sujets de droits.
   Un léger désaccord avec C. Pelluchon toutefois : si elle refuse le terme de citoyenneté aux animaux parce qu’ils ne peuvent en formuler en esprit le concept (ce qui ne retire en rien notre devoir de respecter leurs droits), nous préférons garder par devers nous la volonté qu’un jour nous disions être avec eux des concitoyens puisque nous partageons le même habitat qu’est la Terre. Mais cela est un détail infime et la libération animale reste toute entière à faire. Et comme l’exprime on ne peut plus clairement Pelluchon : « Les humains formulent en termes juridiques ce que les animaux sont en droit d’attendre d’eux. » (p.54)
pelluchon-corine   L’auteure n’hésite à faire la promotion d’un nouveau mode de pensée, pluridisciplinaire dans sa théorie et ses pratiques, mais non dualiste. Il est besoin de sortir de l’impasse d’un abolitionnisme utopique impossible en réalité (immédiate) opposé à un welfarisme (hypocrite) avec lequel il faut bien composer bon gré mal gré pour avancer. Tout ceci en vue de rendre réelle la théorie relationnelle du droit (cf. l’essai Zoopolis) pour que le terme de zoopolis, qui ne désigne pas une démocratie animale, mais une société démocratique conciliant les droits de l’homme et les intérêts des animaux, ne devienne pas un concept-valise, il convient de se demander ce que requiert une théorie politique des droits des animaux et ce que serait un État les prenant au sérieux[9]. C’est l’idée de créer un contrat social où l’animalisme montre cet « autre modèle de développement » possible et surtout éminemment souhaitable, où peut s’établir un sain consensus en but à donner — pour tous non-humains et humains — un sens pour la communauté respectueux de l’intégrité de chacun.e.
    Manifeste Animaliste argue également contre la corrida, les cirques, les parcs de loisirs avec animaux, les zoos, l’expérimentation, etc. en en dévoilant l’iniquité et l’horreur sans verbiage superflu. Il prône des propositions concrètes pour établir ce nouveau monde.
   …Lisez-le, parlez-en, offrez-le, partagez-le, et vivez-le ! Hormis les persécuteurs directs des animaux à qui profite le crime, vous n’avez rien à craindre de l’horrible danger de la lecture.
   …tout en gardant bien à l’esprit la mise en garde de Corine Pelluchon, comme quoi : La tyrannie du bien est souvent le masque de la présomption. Elle est assurément la tentation à laquelle cède tout individu enclin à mirer sa vertu ou sa pureté dans les vices ou l’impureté d’autrui. Que la cause animale ne soit pas pour nous un exutoire[10] mais un juste combat.

 

   À la lecture de cet ouvrage d’une grande densité nous nous tenons debout aux côtés de Corine Pelluchon pour dire haut et fort :
Nous sommes ANIMALISTES et nous (nous) MANIFESTONS.
garoust
K&M

 

alma-editeur

 

Nos anciens articles sur le travail de Corine Pelluchon, cliquez sur les couvertures :

LES NOURRITURES de C. Pelluchon

 

 

 

 

 

 

 

Elements pour un éthique de la vulnérabilité

 

 

 

 

 

 

 

lautonomie-brisee

zoopolis

 

 

 

 

 

 

   [1] p.10 in Manifeste Animaliste * Politiser la cause animale.
   [2] Corine Pelluchon demande ainsi : « Mais que sont la morale et la justice sans pitié ? » (p.11)
   [3] Ibid., p.15.
   [4] Ibid., p.17.
   [5] Ibid., p.18.
   [6] Ibid., p.21.
   [7] Ibid., cf. p.25.
   [8] Ibid., cf. p.49.
   [9] Ibid., pp.53 et 55.
   [10] Ibid., p.18.
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