« STEAK MACHINE » — GET UP — GET ON UP — STAY ON OBSCENE… — GEOFFREY LE GUILCHER

« STEAK MACHINE » — GEOFFREY LE GUILCHER

 

« Plus on nous fait travailler, plus on se sent de la merde,
plus on se sent de la merde, plus on se laisse écraser. »
[…]
« Aujourd’hui on est considéré pour rien socialement
quand on ne travaille pas, même vis-à-vis des gens qu’on connaît. »
Le quai de Ouistreham — Florence Aubenas, 2010

 

steak-machine                                                                                                                                                                                                      Était-il vraiment bien la peine qu’on vous parle de Steak Machine ? Non mais vous avez vu ce battage médiatique ?! À coup sûr super publicité garantie pour cette toute jeune maison d’édition, les éditions Goutte d’Or. Les animaux ça se mange encore paraît-il — on essaie d’oublier notre ogresque passé — mais quand bien même que non ça fait vendre.
   Et le journaliste auteur de ce fulgurant succès de librairie, Geoffrey Le Guilcher, intimidé et très attiré par l’idée de son éditrice, d’écrire une sorte de « Eureka » à la pointe de l’actu : « Le voilà mon sujet. Allons voir si ces usines à viandes ont enfanté des hommes-monstres. » (op. cit., p.10)

   Il faut reconnaître au jeune enquêteur une verve sympathique, son bouquin se lit facilement. Facilement… et même agréablement. C’est là — expression spéciste — que le bât blesse : voici une enquête qui se lit comme un roman. On y trouve des personnages attachants, singuliers, et pourtant tellement comme tout le monde. Les meilleures histoires sont celles tirées du réel. On s’imagine bien cette enquête sous forme de film, le récit de l’auteur est très parlant visuellement. Tout y est. Le décor, les signes physiques, la façon de parler des ouvriers et ouvrières bretons qui du matin tôt au soir tard zigouillent et dépiautent à tours de bras bœufs, vaches, veaux… dans cet abattoir que Le Guilcher a rebaptisé […] Mercure, car il y fait chaud. On s’y bousille la santé et c’est une petite planète. Les habitants de Mercure ont un point commun : ils ont muté. Ils présentent une musculature hors-norme au niveau des avants-bras, des poignets et des mains[1].abattage
   Au sujet de la condition humaine, comme dirait Malraux, il n’y a rien à redire. Le livre de G. Le Guilcher décrit très bien les descendants des protagonistes de La Jungle d’Upton Sinclair, qui malgré les améliorations techniques de la chaîne demeurent soumis à des cadences infernales qui les brisent :
   — […] Faut pas croire hein, mais tout le monde est foutu à Mercure, c’est un métier de merde. Le seul truc, c’est que t’es bien payé et que t’as plein d’avantages[2], lui confie un de ses collègues.
   Le Guilcher, on le sent bien, s’est vraiment rapproché humainement des employés qu’il a côtoyés. Au contraire d’un film documentaire comme Les Saigneurs, on est avec lui au plus près des personnages, et l’on perçoit physiquement leur souffrance au et après le travail, ce qu’il faut bien appeler une des formes de la misère sociale. L’exploitation tueriehumaine est ici rendue bien visible, où l’on voit comment, pour tenir le coup, les uns et les autres se droguent (alcool, shit, cocaïne…), se défoncent en soirée, en week-end, dans des fêtes misérablement somptuaires — tout simplement pour (s’)oublier. Comme l’écrit Geoffrey à propos d’un de ses compères d’abattoir, la révolution alcoolisée de Kevin ressemble trait pour trait à celle de Martin Eden[3], et de citer un extrait du roman de Jack London qui écrivait d’expérience : « Ce n’était pas en se transformant en bête de somme qu’il atteindrait les cimes, tel était le message que lui murmurait le Whiskey. »[4]
geoffrey-le-guilcher   L’abattoir, la plupart qui y restent le font parce qu’ils n’ont rien d’autre. Villes dortoirs, zones sinistrées, provinces exsangues… ça craint à mourir. D’ailleurs si les hommes et les femmes de là-bas crèvent moins vite que les bêtes qu’ils éparpillent, c’est pour mieux se voir diminué-e-s, leurs corps cédant de tous côtés sous la charge physique et la pression psychologique. Beaucoup de travails ne sont pas émancipateurs, mais dans le cas des travailleurs dans les abattoirs… comment dire… même s’ils vantent leurs « avantages » (13ème mois, prime ridicule relativement à la  pénibilité et à l’appauvrissement physique, et parfois des « bons prix sur la viande »), on se rend vraiment compte dans le témoignage de Le Guilcher, que ces lieux de torture sont de véritables labyrinthes où il faut se perdre pour de vrai pour tomber par hasard sur le pire qu’on cache le plus possible, surtout — et c’est l’effet pervers de la chose — depuis que L214 y a mis son grain de sel. L’abattoir est un dédale ou la perdition de soi peut vous faire tomber nez à nez avec la barbarie banalisée, et prendre toute la mesure et l’horreur de la division du travail opérée sur des êtres sans défense.
   Et les animaux dans tout ça ? nous direz-vous. Eh bien Geoffrey Le Guilcher en parle un peu, il aura eu tout de même un mal de chien à les approcher presque encore vivants, derrière le mur, à la tuerie. Cette mise à distance par la force des choses (et surtout la force de la direction de l’entreprise) rend peu compréhensible l’imbrication entre l’enfer que « vivent » les animaux et la désolation sociale qui consiste à les débiter à la chaîne.
   Un très mauvais point à l’auteur aussi, à qui « la véganie » fait tant d’honneurs pour son travail, pour, à notre avis, avoir mis en avant le foutu job de Temple Grandin — la cow girl autiste — qui a sacrément contribué à ce que les animaux stressent moins parce qu’elle « voit les choses du point de vue des animaux », et aurait permis qu’ils souffrissent également moins… reste à voir si dans une prochaine vie Grandin devient une vache à lait qu’on réforme, si elle apprécie les couloirs de la mort en S plutôt qu’en L, avant de finir le cerveau perforé, la gorge tranchée, une patte arrière brisée, suspendue à une chaîne ou un crochet avant qu’on lui taille dans le gras du cul comme rapporte Le Guilcher de sa propre expérience. Temple Grandin ? Foutaises !
   Lui, l’auteur, le journaliste infiltré, il nous aura aussi mis mal à l’aise et fait partagé son sentiment de trahison vis-à-vis des bêtes humaines rencontrées à Mercure.
A l'abattoir couv   Dommage qu’il faille, pour qu’ait lieu le buzz autour de ces métiers sordides, qu’un jeune reporter qui aura bel et bien mis la main à la patte, on se demande un peu pourquoi au juste, puisqu’à la fin de cette épreuve, il déclare de viandard je suis devenu « flexitarien » : végétarien à la maison, omnivore en société[5]. Les véganes, qui l’ont absous illico presto auraient aussi bien pu s’intéresser avec compassion au récit de Stéphane Geffroy (interview de S. Geffroy ) dans son livre À l’abattoir que nous avons chroniqué l’an dernier (voir notre article).

 

   Pourquoi soutenir le travail quelque peu équivoque — vis-à-vis des animaux — de Le Guilcher, et traiter systématiquement les ouvriers des abattoirs de « monstres », à qui profite le crime ?

 

K&M

 

veaux

 

À visionner
Le film Saigneurs de Vincent Gaullier et Raphaël Girardot (2016) : bande annonce ici
Entrée du personnel de Manuela Frésil (2013) : ici
Dans les Abattoirs, par la Bibliothèque publique d’information : ici
 Notre photo-nouvelle : Minotaure(s)… : ici
 Sur les abattoirs de Chicago et une éco-habitation, notre article : ici

 

   [1] Steak Machine, p.12.
   [2] Ibid., p.45.
   [3] Ibid., p.92.
   [4] Cité p.93. Martin Eden — 1909.
   [5] Steak Machine, p.11.
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