VÉGANOSOPHIA — CONTRAT NATUREL ET INTERVENTIONNISME (PARTIE VI)

VEGANOSOPHIA 

Nihil animali a me alienum puto
  « L’objectif des veganosophia réside, dans le croisement de données et l’intertextualité ainsi produite, dans la volonté de poursuivre le questionnement philosophique fondamental du véganisme contre l’exploitation animale. Chaque partie publiée est susceptible d’être augmentée, développée ultérieurement à sa mise en ligne, ou prolongée de manière directe ou indirecte dans d’autres textes « véganosophiques ». »

 

VÉGANOSOPHIA — CONTRAT NATUREL ET INTERVENTIONNISME

 

 

      9) Le langage et ses mensonges, acmé du biopouvoir humain : (suite)
   C’est une réalité. Le langage a ce potentiel de formater la pensée. Et pourtant comment se passer de celui-ci ? Comment dissocier ce que nous pensons de ce que nous en pensons — en termes de langage ? Ou dit autrement : comment sortir de l’ornière ou de la caverne, cette réflexivité que constitue ce double appareil : pensée et langage, où la pensée pense en langage les pensées qu’il lui permet de dire ?

   On voit bien dans la vie de tous les jours, pour peu qu’on prenne un peu de recul, que la sophistication du langage, lequel est un outil de la pensée avec lequel ensemble ils s’augmentent, que cela forme dans le même temps ce que B. Morizot appelle un ensauvagement. Nul n’est effectivement besoin d’observer un type de langage particulier, spécifique, technique, protocolisé, pour reconnaître que le dit au quotidien influence la représentation et par suite l’action sur le monde. C’est le vieux problème du signifié et du signifiant dans le mythe — celui à tout le moins qu’on élabore seul et en groupes plus ou moins étendus à tous moments de notre existence. Pour Morizot, la protocolarisation du langage scientifique est une domestication sémantique : elle verrouille les propriétés des êtres en le modélisant, les stylisant, et excluant le négligeable près. La narration, structurellement, produit un ensauvagement sémantique[1]. Aussi bien sommes-nous clairement enfermés dans la manière que nous avons de décrire le monde et de désigner objets et sujets en fonction de notre intérêt dans la narration. Tout le problème réside au cœur même de la notion de proposition qu’est le langage, structuralement parlant. On pourrait parler également de « force de proposition » où intervient l’aspect performatif de la suggestion. L’emploi du langage, sur le récepteur du message mais tout autant sur son locuteur, fabrique un sens qui devient force de loi sur le réel, quand bien même dans le dict ne figure plus avec exactitude le real mais une certaine version de la réalité. C’est alors que le dire s’autoconvainc par son dit et que phénoménalement parlant l’actance outrepasse sa fonction morphosyntaxique pour influer directement sur le mode de penser le monde (sa réalité) et enracine dans la connaissance du monde du sujet parlant et recevant du discourir (voire le sien propre, monologue intérieur) ce qu’on nomme une dissonance cognitive. À proprement parler, le monde-dit semble être le monde vrai bien qu’il n’en soit qu’une interprétation (illusio) faisant fi de x dans du réel. Le langage en tant que proposition est à même de dégénérer le monde et ses êtres (les étant-vivants) en ce qu’on dit qu’ils sont (ou qui ils sont ou ne sont pas). C’est pour cela sans doute qu’il est si difficile de faire voir et entendre (comprendre) la vérité dès lors que l’autre est persuadé que ce qu’il perçoit qui correspond à la façon courante dont on le dit est vrai, sous-entendu normal. C’est que la normalité est soumise à la pression du normatif que le « discours ambiant » érige en panacée. Hans-Georg Gadamer a très bien montré en 1995 la puissance déterminante de l’apophansis (la proposition) : « Le terme grec [est] apophansis, logos apophanticos, c’est-à-dire le discours, la proposition, dont le seul sens est de produire l’apophainesthai, le se-montrer du dit. C’est une proposition qui est théorique au sens où elle fait abstraction de tout ce qui n’est pas dit explicitement. Seul l’être de son dit manifeste constitue l’objet de l’analyse et le fondement de la conclusion logique. » (Langage et Vérité, pp.157-158, NRF)
   D’où la nécessité, que ce soit dans le cadre scientifique aussi bien que dans le cadre du « profane », de remettre les choses en question et en perspective. Toute la difficulté est de déconstruire de manière durable le statu quo de supercherie qui n’a rien de transitoire et est bel et bien installé dans les mœurs. Ainsi, quand Florence Burgat remarque que le mythe ne tire pas non plus sa force d’un sous-texte qu’il voilerait ; [et que] tout est dans l’histoire qu’il relate[2], force est de constater que bien que ce « sous-texte » ait tout d’une page blanche, que c’est un espace vierge mais non neutre, le mythe dans son affirmation (apophantique) a pour but de combler un vide potentiel. Ce non-être, ce vacuum de l’être, produit la métaphysique de l’erreur qui est une construction biaisée à cause du sentiment questionnant de l’existentialité de l’humain. Que le propre de l’Homme soit de se poser des questions et d’ouvrir des au-delàs dans ses tentatives d’éclaircissements phénoménologiques n’a rien de répréhensible bien entendu. En revanche, il faut voir avec lucidité que tout ce qui surgit de l’interrogation qu’on a sur cette vacuité est une « rétroprojection » de l’être-en-effet sur un présupposé être-en-cause et qu’on ne va trouver de cause que par le truchement d’une distorsion de l’effet qui, en quelque sorte et par la plus pure mauvaise foi, crée sa propre causalité et validité, justement dans l’acceptation de son effectuation telle quelle. Lorsque Burgat argue qu’il n’y a pas de sous-texte au mythe on la comprend, quoi qu’on y décèle cependant — dans la réalité mythique ayant cours récitant — une tendance innée et fonctionnelle à induire son sous-texte, autrement dit à « sous-contextualiser » le réel si l’on nous permet le néologisme. En se cherchant un ordre supérieur comme gisement de soi, l’Humanité ne fait rien d’autre que d’entériner son propre désir d’entendement, de savoir et… de domination démiurgique, le grand bio-pouvoir ! « Peut-être la manie de l’espèce humaine est-elle de chercher des origines et des démiurges. Y aurait-il en nous, hors de nous, un lieu d’où germerait tout ce qui survient, matrice des hasards ou des destins, des passions et des idées ? Non… Rien : rien avant, rien après. Non pas l’absurde — autre concept — mais le vide et sur ce vide on construit ce que l’on peut d’éphémère. D’où nous viennent les idées ? Elles viennent, seulement… », rappelle Jean Duvignaud dans son essai Le sous-texte (Acte Sud, 2005). S’extirper d’un mode de penser truqué se réappropriant sa force créatrice en se départissant de son pendant destructeur, c’est tout l’objectif de l’abolitionnisme et sa non-violence. Mais pour réussir cela, il faut, à l’instar de McIntyre dont parle Baptiste Morizot, qui est un observateur des loups — par exemple — mais pas un chercheur professionnel, ce qui lui permet de ne pas être pris dans la normativité du discours et des actes de pensée propres à l’éco-éthologie scientifique[3], parvenir à sortir de la normativité institutionnalisée.
   Nous voyons l’importance à propos de ce que Diderot appelait « l’utile et la dynamique » (Pensées sur l’interprétation de la nature, p.66, GF Flammarion) — utilité qui est une notion extrêmement élastique, stipule justement F. Burgat — quant au fait de « rentrer en soi et en sortir sans cesse. »Appelons cela l’introjection[4]. Le but est de se débarrasser de l’idéologie de la « pensée totale » qui « devance le réel » comme l’écrit aussi très bien Florence Burgat dans son dernier essai[5]. La pensée dominante en question n’est pas loin de faire penser à la critique de Denis Diderot dans son article Théosophe, à la suite de l’abbé Mallet, sur le Démon de Socrate : « Dieu voit l’ordre de l’univers entier dans la plus petite molécule de la matière. La prudence de certains hommes privilégiés tient un peu de cet attribut de divinité. Ils rapprochent les analogies les plus éloignées ; ils voient des liaisons presque nécessaires où les autres sont loin d’avoir des conjectures. » (op. cit., p.140) Et c’est exactement ce qui se produit dans le procès de l’exploitation animale en sa consommation carnée ou à d’autres fins comme l’expérimentation. Noyés dans une totalité logico-économique, les animaux et leurs « produits » ou « sous-produits » se retrouvent objectivés, et donc privés de leur subjectivité et de leur liberté ontologique initiale, réifiés donc en de purs analogon (viande, lait, œufs, autres) où ils disparaissent tout ou partie au profit de leur chosification. L’attitude humaine est tout à fait celle d’un démiurge tyrannique, où à chaque instant s’abat métaphoriquement un déluge punitif plus ou moins expéditif sur des millions d’animaux désarmés. La banalisation du langage à l’endroit des transformations assassines auxquelles sont soumis les animaux (et uniquement dans l’élevage classique) dépasse en pratique, c’est-à-dire dans la réalité crue, ce qu’elle décrit qui masque plus ou moins aisément cette réalité désagréable. On en revient au pouvoir médusant du langage humain qui lui permet de se faire croire à lui-même que ce qu’il fait subir à autrui est dans l’ordre des choses — avant même toute explication logique plausible (au sens de ce qui est admissible sans contredit). J.-J. Rousseau, souligne Kári Driscoll dans Animal, Mimesis, and the Origin of Language[6], avance que les animaux ont leurs langages, on l’a vu, mais plus encore qu’ils expriment quelque chose d’essentiel (une ontologie par la biophonie ?) qui ne s’adresse pas aux hommes mais les transperce en quelque sorte : « […] reduce to silence, the animal speaks —or rather, sings— not to man, but trought him. » (op. cit., p.194) Ne trouve-t-on pas souvent que les animaux quand ils parlent leur propre langage, ont cette faculté de nous aider à franchir un seuil, d’aller au-delà de l’humain pour nous rapprocher du vivant ? Cela ne fait-il pas sens par-delà les mots humains ? Bien sûr que oui, à divers degrés. C’est là où quelque part Rousseau faisait vraisemblablement erreur mais à son époque Darwin n’était pas encore passé par-là: « Les animaux ont pour cette communication une organisation plus que suffisante, » écrit-il, « […] les abeilles ont quelque langue naturelle pour s’entre communiquer, je n’en fais aucun doute. […] les animaux qui les parlent les ont en naissant, ils les ont tous, et partout la même : ils n’en changent point, ils n’y font pas le moindre progrès. La langue de convention n’appartient qu’à l’homme. » (Essai sur l’origine des langues, p.65, Folio essais) Et c’est bien par convention qu’on passe sous silence, ou sous langage arrangé, le massacre permanent des animaux de notre habitat commun.
   Le protocole, on le voit, est un objet intimement lié à la structure mythomane du langage humain qui à proprement parler s’arroge un absolu bio-pouvoir par l’artefect du non-dit ; acmé du comportement anthropocentré, égoïque, de l’être humain. Dans De la Grammatologie, Jacques Derrida nous renseigne sur cet hyper ou infra-langage que l’Homme pratique dans les alcôves imaginaires qui le relient à son [Dieu] en retrait : « C’est sur ce modèle onto-théologique que Rousseau règles ses répétitions d’origines. Ce modèle exemplaire d’un souffle (pneuma) pur et d’une vie inentamée, d’un chant et d’un langage inarticulés, d’une parole sans espacement, nous en avons, bien qu’il soit utopique et atopique, un paradigme à notre mesure. C’est la neume : pure vocalisation, forme d’un chant non articulé, sans parole, dont le nom veut dire souffle, qui nous est inspirée par Dieu et ne peut s’adresser qu’à lui. » (p.353) En somme l’Homme se parle à lui-même, et lorsqu’il se mire dans autrui, c’est pour se retrouver dans la magnificence de sa psychose solipsiste. Florence Burgat identifie que, réel ou symbolique, c’est toujours à un ordre supérieur sacrificatoire qu’obéit l’action humaine : […] l’unité du sacrifice relèverait d’une intention de lecture hyper-signifiante du sacrifice lui-même, rendue possible par le statut métaphorique de la victime, ou encore d’une idéologie méta-sacrificielle qui a besoin du « sacrifice » pour fonder ou justifier un état de choses. » (L’Humanité carnivore, pp.159-160)
   …sans quoi la vie — des autres — serait peut-être sauve…

 

M.

ours-brun-peche

(Partie VII à venir)

— ΒΙΓΚΑΝΟΣΟΦΙΑ —

 

 

   [1] Les Diplomates — Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, pp.148-149.
   [2] L’humanité carnivore, p.316, Seuil.
   [3] In Les Diplomates, p.156.
   [4] On note chez C. G. Jung : « Le mot de « projection » convient fort mal, car rien n’a été projeté en dehors de l’âme qui est devenue, par une série d’actes d’introjection, la complexité que nous connaissons aujourd’hui. Cette complexité a été augmentée dans la même proportion où la nature était dépouillée d’esprit. » in Les racines de la conscience, p.52, « Références » Le livre de Poche.
   [5] p.357 in L’Humanité carnivore, en référence à Frédéric Gros : Etat de violence. Essai sur l’état de la guerre. 2006
   [6] Cf. p.178 in Recherches Germaniques, Hors-série n°10 (Introduction de Aurélie Choné et Catherine Repussard), à propos de Essay on the Origin of Languages (Essai sur l’origine des langues) de Jean-Jacques Rousseau.
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