« LES ANIMAUX NE SONT PAS COMESTIBLES », C’EST VRAI — LETTRE OUVERTE ET AFFRANCHIE À MARTIN PAGE

« LES ANIMAUX NE SONT PAS COMESTIBLES » — MARTIN PAGE

 

« C’est assez terrible d’aimer les bêtes. Lorsque vous voyez dans un chien un être humain, vous ne pouvez pas vous empêcher de voir un chien dans l’homme et l’aimer. »
Romain Gary — Chien blanc — 1970

 

« Le véganisme est un mouvement politique, et un art de vivre,
de laisser vivre et de vivre avec. […] Nous avons rendu les animaux utiles aux hommes, et nous n’avons pas vu qu’ils pouvaient nous enseigner à être libres. »
p.13 in Les animaux ne sont pas comestibles

 

« Quand on la mange, habituellement on ne perd même pas la plus petite pensée pour les animaux qui la composent. La saucisse de viande donne l’impression qu’elle n’est même pas fabriquée avec des animaux ou des restes d’animaux. »
pp.212-213 in Pourquoi le monde n’existe pas — Markus Gabriel
      Cher Martin[1],
   On ne se connaît pas et pourtant nous avons beaucoup de points en commun, ton couple et le nôtre. Le premier c’est le véganisme, ou bien une immense affection pour la littérature… bon ; disons qu’étant venus à la cause animale par les livres nous nous sentons proches de votre manière de penser et de vivre la cause de la libération des animaux. Par un heureux concours de circonstances professionnelles, il se trouve que nous avons lu ton dernier ouvrage un peu en avance sur le public, et comme nous avons le clavier bavard, s’en est suivi l’envie de t’écrire.

   Pour tout te dire, nous aimons bien la couverture de ton bouquin. C’est toi qui l’a choisie ou ton éditeur ? Elle fait penser au conte des frères Grimm, disait K. l’autre soir, tu sais, Les musiciens de Brême où justement un âne, un chien, un chat et un coq se montent les uns sur les autres devant la fenêtre d’une maison où sévissent des voleurs, donnent de la voix tous ensemble et font bondir de peur et fuir les malfrats. K. trouve que d’entrée de jeu le visuel donne le ton : faire fi des différences entre les humains entre eux, entre eux et les animaux, s’unir pour se faire entendre, ce qu’il faut c’est avoir de la considération pour les êtres tels qu’ils sont, c’est juste. Déjà dans cette première de couv’, est inscrite la notion de convergence des luttes.

   Tu l’auras compris, nous aimons beaucoup l’érudition. Pas en tant qu’élitisme, mais justement parce que le savoir permet d’accéder à la réalité des autres, de vivre des expériences à l’infini par cette belle procuration. Pour nous c’est important aussi. Et puis comment ne pas te rejoindre autour de la pensée fulgurante de Carol J. Adams ?
   On espère que ton petit livre sera lu par beaucoup de non véganes car il couvre un large prisme des questions liées à la nécessité de la libération animale, et il le fait bien — tu le fais — avec aménité, conviction et douceur —, comme de rappeler cette évidence que le quidam oublie ou ne sait même pas consciemment que dans nos sociétés, les animaux sont considérés comme de la matière. […][2], ce qui irrémédiablement entraine la disparition (tu sais, Florence Burgat la comparerait au « E »[3] dans le roman de Perec) de la douceur dont tu écris qu’elle devrait être au cœur de notre humanité, et que nier les animaux c’est le plus sûr moyen de tuer toute la douceur du monde[4].
   M. s’est plutôt reconnu, en partie, dans ton portrait touchant mais pas pleurnichard du garçon mal habillé, solitaire et étrange, [devant] ruser pour éviter les coups. […]. Nous sommes nombreu.s.es pour diverses raisons, à avoir souffert de cette sorte de différenciation durant notre jeunesse. Cela participe sans doute au besoin de se faire vraiment différent plus tard, mais non plus par la force des autres mais bien par soi-même. Tu as bien raison : « Les êtres humains traitent d’autres humains comme leurs inférieurs, dès lors comment s’étonner qu’on torture les animaux ? » comme tu dis page 29.
   Il faudra que ton lectorat se penche sur Jacques Derrida cher au philosophe animaliste Patrick Llored, en cela qu’en effet le problème c’est la peine de mort en soi[5]. Contre cela il faut continuer d’édifier un véganisme pluriel et ouvert, vivant de ses variétés et des débats de fond sans cesse renouvelés. Toi tu appelles ça « un dogme », pourquoi pas ? dans la mesure ou en effet on ne peut pas transiger avec le fait qu’on n’exploite pas les animaux et on ne les tue pas[6]. Mais va dire ça à encore tant de monde ! L’ampleur du truc est gigantesque, mais pas autant, nous croyons, que notre détermination et à celle de tout.es les militant.es et animalistes. Comme toi, on apprécie la pensée de Toni Negri[7] et le combat de la JMFP[8] ( ), et tu sais que ça va faire sacrément plaisir à Yves Bonnardel et Catherine Hélayel quand tu déclares que la lutte pour la fin de la pêche devrait être la lutte numéro un des véganes et animalistes[9].
   Dans sa réception, on se dit que ton livre devrait être dans la continuité de ce qu’il décrit. Il va certainement susciter autant de désapprobation, totale ou partielle, que fédérer des gens vers une sorte de consensus. On sait bien que notre si graaaand pays est drôlement à la traine, qu’il faudra qu’il se débarrasse de ces frusques archaïques, comment dis-tu ? ah oui : son « virilisme » et son « féodalisme » (p.123) Tu m’étonnes ! C’est ce même pays qui, gouverné par les intérêts personnels des grands consortiums industriels et leur lobbying se met à ressembler de plus en plus à la politique oppressive à l’encontre de celles et ceux qu’on appelle depuis presque vingt ans des « écoterroristes » aux USA. Faudrait leur dire : « Hey les mecs ! les militant.es qui pénètrent dans les labos et libèrent les animaux qu’on y exploite et torture, ils n’ont rien à voir — directement en tout cas — avec l’écologie. » Et ça tu le redis bien dans ton livre et tu fais bien. C’est vrai que de plus en plus s’applique à leur encontre une certaine « sévérité de traitement », et pourtant on sait bien que la société avance plus grâce à la mobilisation sans relâche des militants animalistes[10] comme tu dis, et pas prima facie par le biais des « institutions ». Mais alors quand tu t’avances sur le terrain miné qui dit qu’on n’a « […] pas besoin d’être 100% vegan tout de suite […] » et que « l’important est de défendre la cause des animaux, de les considérés comme des individus et de se battre pour la fermeture des abattoirs » (p.108), tu ne vas pas te faire que des copains. Faut dire que ça n’est pas évident à clarifier. Oui, on est tou.t.es pour l’abolitionnisme tout de suite, mais c’est juste impossible, ou plutôt disons, vu les circonstances : pas réaliste, hélas ! Ton engagement et ta patience, ta volonté de tendre la main en encouragent tout en étant ferme ça risque de ne pas convenir aux plus intransigeant.es des véganes. Gaffe, y’en a qu’ont la gâchette un peu facile sur YouTube. Tu t’en fiches ? T’as raison.
   Si autour de l’éthique de la prédation nous nous rejoignons grosso modo, c’est aussi le cas pour ce qui est développé par les auteur(e)s de Zoopolis, ou bien leurs commentatrices F. Burgat ou E. Reus, entre autres. C’est beau ce rêve pour lequel tu te déclares favorable à… l’établissement d’une communauté interespèce[11], où les animaux sauvages sont considérés comme une « nation souveraine », tu dois être pote avec Corine Pelluchon toi ! Là encore, la question ne fait pas l’unanimité. Le monde est complexe. À nous de ne pas compliquer les choses plus que de raison.
   En discutant de ton livre, K. a exprimé avoir été nettement moins passionnée par le passage « nutrition » qui, à son avis, complique un peu l’idée qu’on pourrait avoir de l’alimentation végétale — pour les néophytes bien entendu. Ceci dit, nous n’avons pas d’enfant nous deux, donc à nous inquiéter que de nous-mêmes, voilà pourquoi nous nous préoccupons peu de la nutrition. Et notre engagement pour la cause a immédiatement eu lieu pour les animaux. On ne s’est pas posé la question, d’autant qu’on a la chance de ne pas être obligés d’être cantonnés aux pâtes ou aux patates tous les jours. Et le Dr Jérôme Bernard-Pellet nous dit en gros qu’il faut prendre sa B12 et manger varié et à sa faim, et ça nous va. M. s’est carrément ennuyé sur les pages « santé »… désolé.
   Tu es un des rares, dans les publications récentes, à parler des questions liées à l’intersectionnalité. Sujet difficile… sensible. M. a mis du temps à comprendre les problématiques soulevées dans l’intersectionnalité. Dans l’ensemble si on voit désormais quel malaise il peut y avoir dans certaines formes d’analogies faites dans le discours de défense des femmes, des noir.e.s, etc., avec les animaux… on est en désaccord avec une volonté ferme de certain.es intersectionnalistes voulant qu’on ne parle plus, par exemple, de viol, quand on parle d’une vache inséminée. On sait bien que l’abus sexuel et l’esclavage, l’holocauste, sont des sujets sensibles, mais ayant observé dans un débat public lors d’une conférence sur l’abolitionnisme (autre terme problématique donc) que la polysémie des mots induirait un rapprochement a priori insidieux entre la femme et la vache, par exemple quant au viol, jugé dégradant pour la personne oppressée (la femme violée), on croit y voir renaître un brin de spécisme.
   Nous pensons qu’au contraire, ce n’est pas une euphémisation de la femme concernée, ou ailleurs de l’histoire juive que de donner à voir l’horreur de l’élevage intensif et des abattoirs en faisant une comparaison. D’ailleurs comment reconnaître Isaac Bashevis Singer légitime à la faire, à l’écrire et la dire — parce qu’il a vécu les camps — et donc à en accepter la pertinence, mais dans le même temps à refuser la légitimité de cette même idée, juste l’idée, si c’est une personne non juive, ou qui n’a pas été persécutée par les nazis, qui parle ? Cela veut dire que l’idée (la ressemblance évoquée pour faire comprendre aux autres) est tantôt vraie, tantôt fausse… Alors oui on peut utiliser d’autres mots, mais cela sera-t-il toujours aussi parlant pour autrui et dans l’urgence qu’il prenne conscience du tort qu’on dénonce ?
   En revanche il est tout à fait juste qu’il ne faut pas, quand on n’est pas dans telle ou telle catégorie d’oppressé.es, de racisé.es, etc., s’en accaparer la pensée révoltée et tirer à soi la couverture. Il faut laisser les groupes se défendre et les aider s’ils le demandent uniquement, en espérant que l’intersectionnalité ne débouchent pas sur des clivages, des blocages des échanges et des réflexions comme nous en avons été les témoins. Il serait dommage que naissent d’autres formes d’ostracismes et d’exclusions intercommunautaires ou intergenres au sein même de ce qui les révoque.  Les mots veulent dire des choses[12] qui, parfois, sans tout mélanger, s’appliquent dans des cas différents certes mais les relient dans la sémiologie[13] et dans l’acte. Et si au prétexte que nous ne sommes pas des animaux exploités (pas du genre dont on parle ici en tout cas…) on disait qu’on n’est pas légitimes à les défendre, comment ferions-nous ?
   Tu as raison d’aborder la question du machisme à l’intérieur du mouvement animaliste. Cela existe… comble dans ce mouvement animé par 80% de femmes ! Aïe.
   Il faut que nous te remercions, tu nous as tuyauté sur des auteures (autrices) qu’on ne connaissait pas : « Qui sait qu’avant Peter Singer il y a eu Brigid Brophy (On the Rights of Animals) et Ruth Harrison (Animal Machines) », écris-tu page 135, alors merci beaucoup.
   On ne sait pas s’il lira ton livre aussi nous transmettrons à Joël Roessel[14] la pensée que tu as eu pour lui. C’est un type charmant tu sais. Il est ténor (intermittent lui) et nous a enchanté l’an dernier quand nous sommes allés le voir, l’entendre et le rencontrer sur une opérette d’Offenbach dans laquelle il jouait. Si tu savais avec quelle humilité, quel détachement ce type qui a littéralement révolutionné la cuisine végétale — ça participe carrément à changer le monde ! — prend la chose. Sa fortune en la matière est honorifique, et nous, nous aurons toute notre vie une reconnaissance envers lui. Miam ! îles flottantes…. mystères… meringues…
   Bien ; notre lettre est déjà assez longue comme ça, tu ne crois pas ?
   En bref ton livre nous a bien plu dans l’ensemble. C’est une bonne prise en compte d’une totalité (animale/ humaine/ écologique). Il faut évidemment soutenir l’importante convergence des luttes, sa pertinence. Ton récit qui passe en revue l’histoire du véganisme, de sa pensée philosophique et littéraire mais aussi parcouru d’histoires intimes de ton quotidien avec ce bel « hommage » régulier à ta femme, cela donne un ouvrage sympathique, accueillant, efficace. Avec toi les idées et les actes du véganisme s’entremêlent idéalement. Nous aussi, après avoir pris la décision de devenir véganes, pour nous le monde n’a plus jamais été le même et c’est une des plus belles choses qui [nous] soit arrivée[15]. Qui plus est, cette façon de te livrer, pudique et pourtant sans façon, c’est aussi une prise de parole courageuse quand la société voudrait toujours tout ériger autour de bases si rationnelles qu’elles sont déshumanisées, et qu’un mec ça fasse le costaud que rien n’émeut. Comme tu le fais remarquer […] le mépris des émotions est une des causes du problème[16].
   On espère que quand tu liras ces lignes, toi, Coline et votre fils irez bien et pour longtemps.
   Véganement,

 

   K&M

 

     PS. Cette lettre est affranchie évidemment. Nous ne sommes plus esclaves de notre ancienne domination sur les animaux.

 

 

Des liens pour aller plus loin ?
Qui est Martin Page ? Le site.
Que mangent Martin et Coline ? Monstrovéganes.
   [1] On se permet cette familiarité car nous sommes un peu «camarades » du lutte.
   [2] Les animaux ne sont pas comestibles, p.13.
   [3] Chez Arthur Rimbaud, dans Voyelles, le « E » c’est « blanc » candeur des vapeurs et des tentes… pureté des glaces.
   [4] Ibid., p.18.
   [5] Ibid., p.32. Les éditions Galilée ont édité en 2012 le  Séminaire La peine de mort
Volume I (1999-2000) de J. Derrida.
   [6] Ibid., p.49.
   [7] Tu rapportes p.55 que T. Negri dit qu’il faut être en capacité d’établir une séparation radicale de notre réalité, afin de voir le monde tel qu’il est vraiment derrière cette construction. Nous sommes bien d’accord. Tout comme il est évident que le combat pour les animaux est un combat hautement politique, où quasiment toute la société est à repenser, on dirait même : à revivre ! Dans Inventer le commun des hommes, Antonio Negri écrit : « Les instruments de la démocratie constitutionnelle ne sont qu’une machine programmée afin de produire de l’inégalité, de la destruction du collectif, de la garantie éternelle de ces processus. » (Bayard, 2010, coll. BAY.ESS.DOC.DIV) Tu as raison Martin quand tu précises, p.59, que « La responsabilité va avec le pouvoir. ». Tu ne veux pas faire de la politique ?
   [8] Journée Mondiale pour la fin de la Pêche (cette année : 25 mars 2017).
   [9] Les animaux ne sont pas comestibles, p.57.
   [10] Ibid., p.69.
   [11] Ibid., p.73.
   [12] La difficulté ici c’est qu’étymologiquement les mots ne sont pas contextualisés. C’est dire que dans leur utilisation qui oppose les intersectionnalistes aux autres, c’est qu’eux prétendent que l’emploi de tel ou tel mot fait obligatoirement référence à un événement historique, une communauté, « race », etc. C’est plutôt la capture de leur sens premier par une historicité donnée dont la société mixte n’arrive pas à guérir qui est symptomatique du post-colonialisme ou du patriarcat (néo)libéral.
   [13] La sémiologie est la science des signes. Non, on ne dit pas ça pour toi Martin, on sait que tu sais.
   [14] Joël Roessel a en effet inventé l’utilisation du « Jus de trempage de pois chiche (aquafaba) » (p.144) pour en faire des blancs en neige fabuleux. Son site : http://www.revolutionvegetale.com/
   [15] Les animaux ne sont pas comestibles, p.41.
   [16] Ibid., p.232.
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2 réflexions sur “« LES ANIMAUX NE SONT PAS COMESTIBLES », C’EST VRAI — LETTRE OUVERTE ET AFFRANCHIE À MARTIN PAGE

  1. Je n’ai pas lu le livre mais j’aime cette lettre ! Et je suis d’accord sur tous les points soulevés, je pense la même chose que vous sur l’intersectionnalité, je me contrefous de la nutrition (je sais juste quelle dose de B12 prendre et basta), comme vous je suis venue au véganisme pour les animaux, certainement pas pour ma santé (qui va très bien par ailleurs !). J’ai Zoopolis qui traîne, il faut que je le lise !

    Aimé par 1 personne

    1. Entre deux achats vegano-fashion-éthique tu devrais avoir le temps de lire Zoopolis, c’est un bon essai, un peu, comment ?… un peu froid comme tout ce qui est analytique. La pensée anglo-saxonne a ceci qu’elle est très terre à terre, presque clinique dans la forme, mais le fond est passionnant. Et le livre de M. Page est chouette en effet.
      Merci pour ton mot, ça fait très plaisir.
      Et au plaisir aussi, peut-être, de se rencontrer sur une Vegan Place, si on voit des cygnes ce sera un signe.
      Biz.
      K&M

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