ARTICLE VIDEO#2 — ÉRIC BARATAY OU LES ANIMAUX SANS BARATIN — « BIOGRAPHIES ANIMALES »

ÉRIC BARATAY OU LES ANIMAUX SANS BARATIN — D’APRÈS « BIOGRAPHIES ANIMALES » AUX ÉDITIONS DU SEUIL

 

 

« Il est temps de partir à la recherche des individus et d’écrire leurs vies. »
p.12 in Biographies Animales

 

   On aurait tort, dès lors qu’on est intéressé par la vie des animaux, de passer à côté du travail passionnant de l’historien Éric Baratay.
   Jusqu’ici l’on avait pu, par exemple, se pencher sur ses essais comme Bêtes des tranchées, Le Point de vue animal, ou L’Église et L’Animal entre autres, qui offrent déjà de penser les altérités et les individualités animales d’une toute autre manière qu’avec la désinvolture générale avec laquelle on les traitait habituellement, telles des objets de dernier plan dans l’Histoire humaine.
   Récemment, est paru Biographies Animales, le dernier ouvrage d’Éric Baratay. C’est au travers de ces biographies d’animaux ayant vraiment vécu que l’auteur nous propose d’aller encore plus loin dans notre compréhension de ces oubliés de l’Histoire. Ainsi, ces biographies qui ont été commencées lors de l’écriture du Point de vue Animal — alors refusées par l’éditeur puis acceptées aujourd’hui, signe que les temps changent — sont-elles à l’heure actuelle le travail poussé le plus loin réalisé par Baratay, au-delà des véritables histoires animales racontées même avec empathie mais du point de vue à sens unique de l’Homme, en nous mettant à la place de l’animal comme jamais auparavant.

   Tour à tour, par la nouvelle « méthode d’inscription historiale » que soumet l’auteur, nous voilà métamorphosé-e-s autant que faire se peut en Zarafa « la girafe de Charles X », en Warrior « cheval de guerre » britannique, en Modestine l’ânesse « accompagnant Robert Louis Stevenson dans les Cévennes », en Islero le Taureau Miura « vainqueur du torero Manolete », en Consul « chaînon manquant du zoo de Manchester », en Meshie « infante chimpanzé de la famille Raven », en Bummer et Lazarus « les chiens errants stars à San Francisco au XIXe siècle », en Pritchard « chien errant et de compagnie » d’Alexandre Dumas, en Bauschan « ami malaimé » de Thomas Mann, en Douchka « chienne névrosée » de Colette Audry, et enfin en Jonah le « chatchien » d’Helen Brown.
   Il s’agit bien d’un travail remarquable, dans un livre pas si gros que ça, où toutefois on prend la mesure de la révolution intellectuelle et scientifique effectuée par Éric Baratay. D’autant que, comme le précise l’historien dans son livre « pour la plupart des scientifiques, les individus et les anecdotes devaient être abandonnées au populaire et à la littérature. » (p.15) Après l’apogée d’une époque (1860-1920) qui a vu fleurir des ouvrages comme Mémoires d’un âne (Le memorie de un pulcino en Italie) ou Black Beauty, qui finalement ne sont que d’agréables fictions malgré une orientation vers certains animaux, il faudra attendre les années 1950 pour que les éthologues japonais portent un « regard différents sur les animaux » en vertu de leur culture et donc « […] ne focalisant pas sur la distinction entre l’homme et l’animal, acceptant l’individualité des animaux à l’image de celle des humains. » (p.19) comme un peu plus tard Jane Goodall.
   En croisant les savoirs, et les savoir-faire, Éric Baratay conjugue son travail de recherches historiques ordinaire avec des œuvres diverses de tentatives de mises en situations comme les tableaux Tigre dans une cage (1925) d’Otto Dill ou bien Lionne en cage marchant (1901) de Max Slevogt ou encore Voilà comment mon chien voit le monde de Franz Marc (1912). Aujourd’hui Baratay continue l’avancée vers une « vision plus recentrée sur la subjectivité animale. » (p.22) en dépassant ces premiers pas comme la « psychologie canine » qu’inventa Jack London suivie par les fulgurantes intuitions littéraires vers des animalités de Kafka ou Virginia Woolf.
   De nos jours un simple IRM permet de savoir que le « fonctionnement cérébral du chien ordinaire » est tout à fait « proche de nous » (p.23). C’est dire, comme le souligne l’auteur, qu’il faut combiner les moyens, croiser les données, « […] la quête des points de vue est une exigence indispensable et un but inatteignable. » (p.24) afin de « […] retrouver des vies animales, restituer leur existence, montrer leur singularité. » (p.31)
*
   En ne conservant qu’uniquement ou presque les indices comportementaux des animaux issus de quelques documents et récits choisis, et à l’aide de l’éthologie et de la psychologie animale développées ensuite en y ajoutant des informations géographiques, journalistiques, (guides touristiques, etc.), Baratay fait une analyse à l’aune des connaissances actuelles que nous avons sur les animaux et met en lumière de manière flagrante, et profondément troublante, les mésinterprétations humaines au sujet des êtres dont les humains font usage, quel que soit cet usage.
   Qu’il s’agisse du périple de la Girafe de Charles X de Marseille à Paris qui déclencha « toute une mode de la Girafe » (cf. p.34 : vêtements, coiffure, vaisselle, etc.) dont on doit l’histoire à Geoffroy Saint-Hilaire, laquelle « […] s’inquiète et stresse bel et bien mais sans le manifester comme beaucoup d’herbivores pour ne pas attirer de prédateurs […] portant le cou droit en tête haute, une position mal interprétée, faisant croire à un état « majestueusement » calme. » (p.52) ou du singe Consul qui parvint à faire «  […] croire à beaucoup qu’il représentait le « Missing Link », le chaînon manquant, recherché officiellement depuis Darwin. » (p.128), nous sommes édifiés par notre mécompréhension commune des autres êtres vivants. On suit tout autant le long de cet essai fascinant, l’évolution du regard humain nous faisant passer de l’imitation grotesque, théâtrale du singe imitant l’homme à la tentative d’humanisation par l’éducation avec les enfants humains parmi une famille dans les années 1930, où comme avec la jeune Meshie (enfant chimpanzé de la famille Raven [1930-1934] ; cf. p.147) tout est scénarisé selon les attentes des humains… Oooh ! comme elle se débrouille bien Meshie sur son tricycle… Il faut dire qu’on lui a bien bandé les pieds sur les pédales avant cela pour qu’elle y arrive.
   Bien entendu, ces « spécimens » étaient «  […] souvent de cas exceptionnels et il ne faut pas oublier tous ceux qui ne s’adaptaient pas, mouraient rapidement. » précise l’historien (p.171).
   On sera également atterré-e-s par chaque histoire de ce livre. Quand on pense que Robert Louis Stevenson avait embelli la réalité de son récit à cause de sa culpabilité d’avoir maltraité Modestine qui dut l’accompagner dans son Voyage dans les Cévennes. Une fois placé-e-s du côté du versant animal, le fameux voyage perd totalement de sa vision idyllique, enchantée, contemplative de la grande nature et des superbes paysages, car pour l’ânesse tout devient contrainte, douleur, charge, mal-être pur en permanence, obstacles et empêchements.
   Et que dire d’Islero, le taureau Miura qui encorna à mort Manolete le torero ? Pensez donc que son attitude éperdue, que sa souffrance physique et mentale le firent passer aux yeux du public avide de bravoure et d’ardeur au combat — de l’autre — pour « un manso », un truqueur, un tricheur, un lâche.
   Dans Biographies Animales, on ressent chaque fois douloureusement l’enfermement de l’animal dans les systèmes humains, dans un présent étouffant, des situations sans sens ni échappatoire. Même au-dehors, dans les espaces intermédiaires entre nos villes et les champs, il ne fait pas bon d’être un animal « libre ». Les chiens errants eux, subissent les « […] pression et dynamique historiques qui s’exercent sur une grande partie des animaux […] » (p.175) où la « pression humaine s’est graduellement accentuée » générant chez les chiens comme Bummer et Lazarus, les vedettes de Frisco, « des processus de mise en compagnonnage […] comportements nouveaux et différents au fil des générations biologiques et sociales […] » (p.176) qui impliquent la résilience ou l’élimination ; en somme : marche ou crève.
*
   Il y a beaucoup à apprendre à la lecture de Biographies Animales. Progressivement, l’on prend conscience des contraintes permanentes exercées sur les animaux par les humains. Mêmes lorsque nous dirions qu’il s’agit d’animaux « bien traités », nous sommes amené-e-s à reconnaître à la fois nos ignorances et nos idées préconçues et erronées.
   Par notre faute, ces histoires animales sont toujours tragiques. Mais c’est au prix de cette souffrance par empathie que peut-être nous parviendrons à désirer pleinement la libération animale vantée par l’antispécisme et le véganisme.
Biographies Animales d’Éric Baratay c’est tout à la fois un véritable travail d’historien au sens classique, académique du terme, qui néanmoins par son orientation et sa méthode parvient à devenir — par-delà d’être originale : — originelle. On revient à l’être vrai de chaque personne non-humaine. Cette recherche historique se lit en bonne partie comme une vraie composition littéraire, c’est pour nous un formidable exercice de style(s), qui parfois se fait existentialiste, célinien l’autre, un effort stylistique pour amener le lectorat à intégrer le ressenti animal, cette forme savamment disposée nous asseyant dans le topos et l’ethos de ces personnalités animales uniques.
   Avec objectivité et lucidité, Baratay opère une distanciation du travail d’historien ordinaire, il approche au plus près des faits et pourtant fait écho à notre émotion car c’est le pendant même de l’Histoire animale : des ressentis, des émotions, des sensations… une Histoire des histoires de beaucoup de souffrances.
   C’est en pionnier qu’Éric Baratay répare un autre chaînon jusqu’à présent invisible, le Missing Think du penser pour le non-humain. C’est, en dernier exemple, le problème de la prise en charge de l’animal en tentant de le soigner avec des médicaments, où finalement l’humain ne réalise sur lui qu’une projection de sa propre névrose. L’humain impose toujours un trop, un surcroit inutile, et génère en retour une attente trop forte de la part de l’animal — et des manques affectifs terribles. Qu’on pense à Douchka la chienne de Colette Audry qui se lamente et stresse lorsqu’elle voit que sa maîtresse fait ses valises, et part se cacher derrière la baignoire quand l’écrivaine s’en va…
   Au vu de cette histoire passée qui commence à se dessiner plus clairement, la prise de recul et ce qu’on sait aujourd’hui, une question se pose : quelle Histoire voulons-nous construire avec les animaux, dès aujourd’hui et pour demain ?
K&M

 

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