RIBETON COMME UN COMPLÉMENT DE B12 — SUR « V COMME VEGAN » — COMME LE DEVENIR D’UN JOURNALISTE VÉGÉTARIEN

SUR « V COMME VEGAN » DE THÉO RIBETON — COMME LE DEVENIR D’UN JOURNALISTE VÉGÉTARIEN

 

« […] on dira que la connaissance de la vie doit s’accomplir par conversions imprévisibles,
s’efforçant de saisir un devenir dont le sens ne se révèle
jamais si nettement à notre entendement que lorsqu’il le déconcerte. »
p.49 in La connaissance de la vie — Georges Canguilhem, 1952

 

 

— caddie vegan —
   Il ne vous aura pas échappé que depuis deux ou trois ans les publications au sujet du véganisme, de l’éthique animale ou de l’antispécisme vont bon train. Il ne se passe presque pas un mois sans que ne paraisse un livre témoignage, un essai, voire un roman, où il est question de la cause animale grosso modo. Pour preuve, à l’heure où votre serviteur écrit ces lignes au sujet du livre du journaliste et critique cinéma Théo Ribeton, vient de lui tomber entre les mains le tout dernier de l’universitaire Thomas Lepeltier à qui a pris la curieuse idée d’aller chercher des poux dans les têtes de nos chers intellectuels carnivores — dévoration à l’horizon… Mais bref, les rotatives ont tourné peu de temps avant aux éditions Nova pour que paraisse tout récemment : V comme vegan. Si la couverture est plutôt curieuse, où s’étend un V majuscule dans un « comme » à l’allure labyrinthique et science-fictionnesque, et que l’envie de lire une énième enquête ou autre avis du genre se fasse moins sentir, un coup d’œil aura suffi pour qu’on veuille s’y arrêter et, peut-être, stimuler chez vous un quelconque intérêt pour ce court… essai, témoignage, sondage, examen, quoi ? Qu’est-ce que c’est V comme vegan ?
V comme vegan c’est un livre qui vous redonnera, histoire de ne pas y revenir ensuite, une flopée de chiffres sur ce qu’il convient bien d’appeler le massacre des animaux. On croit toujours en savoir assez — et « c’est assez ! » d’un certain point de vue, mais on fait toujours de macabres découvertes, hélas.
   Ainsi voilà le journaleux végéto parti à son rendez-vous avec Sébastien Arsac et Brigitte Gothière, les fondateurs de L214. L’auteur constate que l’association a le vent en poupe et accuse les succès, si tant est qu’il faille se féliciter d’avoir du succès dans pareille entreprise, vu la nature de la question. Longtemps décriée de manière générale avec l’ensemble des défenseurs des animaux, L214 est aujourd’hui incontournable. Et c’est un véritable phénomène de fortification, de crédibilisation, de légitimation qu’a connu en 2016 l’association et plus généralement le mouvement de la protection animale[1]. S. Arsac parle de « greenwashing ». Un engouement de fond de la part du public pour une société plus verte mais plus sous l’égide des idéaux classiques de l’écologie ordinaire. Cette fois, il faut compter avec la sensibilité des animaux. Le grand public est désormais plus ouvert à ce qu’on peut appeler « la végétalisation », notamment en matière d’alimentation. Comme le fait remarquer Théo Ribeton « steak et nuggets végétaux ont envahi les supermarchés. » (cf. p.39)
   Bien ; mais c’est presque un peu un fourre-tout ce petit livre. Enfin, pas tout à fait. Disons qu’on passe d’une chose à l’autre au gré des humeurs de l’auteur, lui qui aura tenté d’évoquer certains faits plus rarement commentés par d’autres. Vous trouverez intéressant de constater le traitement médiatique du végétarisme depuis les années 60 et aurez sans doute envie de voir ou revoir des émissions comme Aujourd’hui madame du 14 octobre 1977 sur Antenne 2[2], ou bien, et cela ravivera les souvenirs d’une « autre télévision » chez les quadra, le Ciel mon mardi de Christophe Dechavanne de mai 1992[3] avec pour sujet le végétarisme où passa pour un doux allumé l’un de nos chers vétérans : David Olivier, fondateur des Cahiers Antispécistes.
   On ne va pas vous faire la retape point par point. V comme vegan est un livre court dont vous aurez tôt fait le tour, non sans quelques petits bonheurs et instructions. Bienveillant — optimiste comme il dit — T. Ribeton constate que le français moyen n’est plus dans une attitude d’hostilité, mais éprouve souvent une curiosité assez positive[4]. Il en va différemment au Québec, nous apprend Théo, où il y a tout lieu de nommer le courant de pensée de la cause animale « d’École de Montréal ». Si vous n’avez pas encore, ou peu, lu leurs ouvrages ou leurs blogs, vous saurez en substance qui sont Valérie Giroux, Élise Desaulniers, Martin Gibert ou Frédéric Côté-Boudreau et j’en oublie. N’allez pas croire que le Québec est le pays merveilleux du véganisme, c’est autre chose, ça se passe différemment. En tout cas, le consensus intellectuel là-bas, est plus entier qu’en France.
— aparté entre nous —
   Théo Ribeton, à l’instar de Martin Page il y a quelques semaines dans Les animaux ne sont pas comestibles, aborde succinctement, mais avec pertinence — et sans doute quelques précautions — la question de l’intersectionnalité qu’on appelle aussi tantôt la « convergence des luttes ». Notant qu’apparaissent des analogies entre certaines causes, Ribeton souligne que dans tous les cas les végétariens (ou véganes, qu’importe alors) ne peuvent pas se prévaloir de souffrir de discriminations égales à celles des personnes racisées, sexualisées, ou genrées dans un but oppressif. Comme il l’écrit : « Dans les sociétés occidentales, être végétarien ne diminue pas le salaire, n’empêche pas de trouver un appartement, et ne fait pas courir le risque de se faire tabasser en peine rue. [p.60] » Voilà un argument on ne peut plus juste. On comprendra alors aisément que des personnes dites « de couleur » ou autre « différence » spécifique s’insurgent contre certaines analogies et veillent à ce qu’on ne mélange pas tout. D’autant que si, par empathie, on peut se mettre un tant soit peu à leur place, on n’y est toutefois pas. D’où l’importance de ne pas opérer un rapt et s’appropriant des terminologies qui les définissent ainsi que leurs luttes, de faire la part des choses et leur laisser la parole en ce qui les concerne. Néanmoins, on a pu voir récemment combien ladite convergence des luttes — où se croisent des réalités et des individus qui ont en commun de se voir refoulé-e-s, ostracisé-e-s, voire instrumentalisé-e-s ou réifié-e-s — fait apparaître à son tour des points d’achoppements dommageables à la confluence des combats socio-politiques propre à la reconnaissance des libertés et des droits des femmes, des noir-e-s, des LGBT, etc. C’est ce qui s’est passé lorsque l’association 269Life Libération Animale a voulu organiser un événement à la date du 10 mai, qui est la Journée des mémoires et de réflexion sur la traite, l’esclavage et leurs abolitions. Pensant qu’à juste titre les antispécistes abolitionnistes pouvaient représenter les animaux exploités en ce jour précis, en vertu qu’ils subissent de longue date une forme d’esclavage économico-industriel injustifiable, 269Life Libération Animale n’a pas vu venir les foudres des groupes humains ayant pour habitude de se revendiquer chaque année à cette date. Le mot « esclavage » est en effet sujet à polémiques[5]. Dans une communication du 13 avril 2017 sur les réseaux sociaux, Tiphaine Lagarde explique que le C.R.A.N. (Conseil Représentatif des Associations Noires de France) avait perçu et vécu « cet évènement […] comme un « groupe blanc » venant s’approprier un évènement contre-culturel d’un mouvement d’émancipation noir pour le façonner à [sa] convenance. » Il faut bien voir alors deux choses opposées qui pourtant vont de pair : on peut être blanc-he et antispéciste et penser que l’esclavage n’est pas réservé qu’aux êtres humains, sans pour autant chercher à assimiler tel ou tel groupe ethno-historique aux animaux qu’on défend — être donc de bonne foi en n’ayant pas pensé à un tel rapprochement — et ne pas avoir vu que cela pouvait avoir l’air d’une (tentative de) récupération, tout en étant en effet dans les faits, en situation, porteur-se-s de privilèges comme par exemple de ne pas subir le contrôle de papiers au faciès, la discrimination à l’embauche, des insultes quant à son origine, etc. Aux yeux du C.R.A.N., 269Life Libération Animale est illégitime. T. Lagarde de préciser : « La polémique ne porte donc même plus ici sur le message de fond de l’action organisée par 269Life Libération Animale concernant le parallèle entre racisme et spécisme pour réclamer au législateur l’abolition du statut de propriété des animaux devant l’Assemblée Nationale, mais se polarise entre blanc.he.s et racisé.e.s car l’action est alors vue comme une n-ième appropriation blanche d’un évènement culturel qui n’est à l’origine pas le sien. » C’est là où le propos de Théo Ribeton, très factuel, sonne juste : Or, le végétarien, dit-il, n’est une victime qu’indirectement, par ricochet : à l’origine, il ne fait que se porter caution pour d’autres victimes, les animaux, incapables de se défendre eux-mêmes. Il n’est pas la cible de l’oppression dans laquelle il évolue et agit mais l’agent qui lutte contre elle[6]. En effet, les crises identitaires que cristallisent en quelque sorte des oppressions étatisées, se retrouvent malgré elles dans la situation paradoxale de se reconnaître — d’être en intersection, à des carrefours identiques — et d’être en collision parfois, avec pour effet de générer du conflictuel au sein même d’un en-commun. À titre tout à fait personnel, nous regrettons la dispersion qui en résulte au milieu même d’un espace partagé, où le partage redevient la section (coupure) et ou l’inter perd de sa concrétude et recule face à d’autres expressions symboliques plus fortes parce que plus marquées. Mais comme on l’a entendu dire l’écrivain Patrick Chamoiseau : « Cela signifie que les choses avancent tout de même. » Il est possible aussi que la question de la cruauté exercée sur les animaux n’intéresse pas tous les antiracistes, loin de là, leurs « chefs » en premier lieu. Et plutôt que d’intégrer cette interrogation à la convergence des luttes, ils préfèrent en éluder la pertinence éthique en l’assourdissant sous des critères ou jugements de valeurs plus esthétisant. Comme l’écrit Thomas Lepeltier : On critique sur la forme pour ne pas s’engager sur le fond[7]. On espère, et ce en dépit de la conjoncture géopolitique actuelle désastreuse pour les vivants (humains et non-humais) comme pour leur environnement global (la planète), que cela s’arrangera vite. En attendant un véritable élan commun n’effaçant pas pour autant les traits communautaires et historiques de chacun-e-s, Tiphaine Lagarde et 269Life Libération Animale ont pris une décision conciliatrice qui devra bien un jour déboucher sur une définitive réconciliation et reconnaissance réciproque des luttes : « Nous n’avons jamais demandé à ce que l’antiracisme milite activement pour l’antispécisme au point de dire que cette journée devrait changer de sens, mais simplement qu’il y soit ouvert et passe un bref message de soutien pour les animaux afin d’envisager à long terme une potentielle alliance sur des actions spécifiques afin que chaque mouvement y gagne en mobilisation. » Il faudra prendre garde que nul intérêt personnel n’aille exagérément exacerber les antagonismes et que la raison commune parviendra à fédérer, parce que, tout simplement, notre plus grand point commun c’est d’avoir de subtiles et enrichissantes différences, que nous sommes tou-te-s biodivers-es.
— encouragements : notre avenir en commun en V —
V comme vegan est également un livre qui colle à l’actualité. T. Ribeton ne manque pas de faire l’évocation de Jean-Luc Mélenchon au sujet de ce que ce dernier a appelé le martyr animal, parlant dans le même temps d’une abomination et d’un endurcissement des cœurs. Probablement que nul animaliste ne sera passé-e à côté de l’info. Si Ribeton écrit qu’on pourrait dans ce cas avoir des soupçons quant au sérieux du candidat de La France Insoumise vis-à-vis de la question animale, il reconnait quand même que Mélenchon est allé plus loin en se risquant à proposer une réduction de la part de la viande dans notre alimentation, potentiellement bien plus impopulaire[8]. C’est bien notre avis. Le candidat de gauche est imité par le Front National qui fait aussi du sort des animaux un de ses thèmes majeurs de campagne, et Théo Ribeton remarque que les partis qui en parlent le plus sont ceux qui n’ont jamais pris le pouvoir[9]. Hormis les tout jeunes Parti Animaliste ou le Pacte qui n’ont pas donné de consigne de vote, aucun autre parti, même EELV et Yannick Jadot (qui pense que la question des anti ou pro-chasse est dépassée [sic]) ne se sont prononcés, sinon celui de J.-L. Mélenchon, concrètement pour des mesures favorables aux animaux. Dimanche 23 avril, nous serons en mesure de voir combien les français ont, ou non, un désir d’en-commun renouvelé et partagé entre eux et avec des non-humains dont les premières mesures welfaristes en leur faveur devront sous notre persistance, se muer en D/droit(s) des animaux, et qu’on abolisse une bonne fois pour toute le calvaire de leur exploitation.
   Dans V comme vegan vous trouverez quelques coups bien portés à l’endroit de Luc Ferry ou de Jocelyne Porcher, de Dominique Lestel ou Périco Légasse. Ribeton vous rafraîchira la mémoire en vous parlant de Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer et ses travaux avancés sur l’animal-ité, de Carol J. Adams et de l’incontournable politique sexuelle de la viande, des succès et échec du gouverneur de Californie Arnold Schwarzenegger contre le foie gras, de José Bové et de la FNSEA, de celles et ceux qui, bien que bourreaux, œuvrent à se faire passer pour des victimes, de la PETA et de ses actions puissantes et discutables, ainsi que d’un ultime pas à franchir auquel nous l’encourageons vivement parce qu’il n’a rien à perdre, et tant d’animaux à cesser, eux, d’y perdre leur vie. V comme vegan est une lecture de plus sur la cause animale qu’on peut prendre comme on prend sa dose hebdomadaire de B12. Elle n’est pas indispensable mais elle fait du bien.

 

M.
   [1] In V comme vegan, p.34
   [2] Ibid., le récit par l’auteur autour de la p.43.
   [3] Ibid., p.44.
   [4] Ibid., p.59.
   [5] Dans un sens historique et encore assez récent, donc douloureux, le mot est chargé symboliquement et émotionnellement. Il correspond sans équivoque à une période historique indéniable et condamnable. Toutefois sa signification, sa définition, n’en permettent pas un emploi exclusif par telle ou telle communauté et/ ou « minorité ». Les animaux sont bel et bien des esclaves. Quelques clics vers Wikipédia suffisent pour s’en rendre compte : « Le terme moderne « esclavage » vient du latin médiéval sclavus : le mot « esclave » serait apparu au Haut Moyen Âge à Venise, où la plupart des esclaves étaient des Slaves des Balkans (alors appelés Esclavons, terme issu du grec médiéval Σκλαβηνοί / Sklaviní, pluriel de Σκλαβηνός / Sklavinós), dont certains furent vendus jusqu’en Espagne musulmane où ils sont connus sous le nom de Saqāliba. […] Rome pratiquant l’esclavage, comme d’autres peuples antiques, le latin disposait d’un terme pour désigner l’esclave : servus, qui a conduit aux termes « servile » et « servilité », relatifs à l’esclave et à sa condition. Ce mot a aussi donné naissance aux termes « serf » du Moyen Âge et aux modernes « service » et « serviteur ». »
   [6] Ibid., p.61.
   [7] In L’imposture intellectuelle des carnivores, p.142 — Max Milo Éditons
   [8] In V comme vegan, p.155.
   [9] Ibid., p.159.
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3 réflexions sur “RIBETON COMME UN COMPLÉMENT DE B12 — SUR « V COMME VEGAN » — COMME LE DEVENIR D’UN JOURNALISTE VÉGÉTARIEN

  1. Quel changement depuis ciel mon mardi mais en même temps il y a encore du boulot…. !
    Je mangeais récemment avec un Monsieur chez moi…. je le servais en lui disant que le repas est végé et il me dit: « C’est la première fois que je vois une végé » . Bisous

    Aimé par 1 personne

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