SI LES ANIMAUX POUVAIENT PARLER — EN RÉPONSE À FRÉDÉRIC LENOIR ET SA « LETTRE OUVERTE AUX ANIMAUX (ET À CEUX QUI LES AIMENT) » — LA MAL’ADRESSE

EN RÉPONSE À FRÉDÉRIC LENOIR ET SA « LETTRE OUVERTE AUX ANIMAUX (ET À CEUX QUI LES AIMENT) » — LA MAL’ADRESSE

 

 

« La pauvreté du milieu conditionne cependant la certitude de l’activité, et la certitude est plus importante que la richesse. »
In Milieu animal et milieu humain — Jacob von Uexküll

 

« […] leur brève existence n’a plus rien d’une vie. »
p.44 in Lettre ouverte aux animaux…

 

 

« […] il n’y a pas d’absurdité à dire qu’ils discourent entre eux, […] «
(Sextus Empiricus. Hypotyposes pyrrhoniennes, I, 73-77)
cité p.23 in Cave Canem, textes réunis par Jean-Louis Poirier

 

 

 

   Nous diffusons, telle quelle, cette lettre que nous ont fait parvenir les animaux en réaction et en réponse au dernier ouvrage de Frédéric Lenoir. Les animaux nous y paraissent tantôt touchés et tantôt indignés. Ceux-ci pointent avec justesse quelque incohérence dans la pensée de l’auteur. Nous déclinons — bien que de tout cœur avec les animaux — toute responsabilité dans la manière dont monsieur Lenoir recevra et interprétera les propos des animaux et leur procédé pour lui faire part de sa maladresse à leur endroit. Nous rappelons que nous tenons ce blog de façon purement gratuite et désintéressée.
   K&M
   » Cher Frédéric,

 

   » Comment te dire… ? — Voilà les premiers mots que prononcent les animaux estomaqués à la fois par l’indéniable sincérité de l’auteur de cette Lettre ouverte aux animaux, et ce qu’on pourrait appeler son incompréhensible inconséquence.
   » Car nous les animaux ne vouvoyons pas. Non ; nous sommes pleinement au monde et n’avons que faire des convenances et autres politesses qui permettent aux humains de passer pour ce qu’ils ne sont pas — ou pas tout à fait — et n’avons pas l’esprit aux tournures et postures qui flattent nos ego. Il faut qu’on te le dise sans tergiverser cher Frédéric Lenoir, tu as beau être sociologue et philosophe, être connu dans ton pays, avoir fait de la radio et des livres, et sembler animé de très bonnes intentions à notre endroit, il faut que tu comprennes la manière dont nos concitoyen-ne-s poules et poulets ont cru manquer s’étouffer à la lecture de ton petit bouquin. C’est bien simple, imagine un coq en train de chanter à qui l’on tord subitement le coup. Voilà le résultat. Cela te surprend ? Vraiment ? Non mais, permets-nous d’en douter. Sincèrement : quand tu écris à notre sujet tant de gentilles choses et que tu parais te dédouaner dans le même temps d’être dans la pratique ce que tu préconises que les humains devraient cesser d’être en théorie, c’est un peu fort de café. — Les animaux en ont beaucoup discuté entre eux avant d’écrire leur courrier en réponse à monsieur Lenoir. « Tout de même », ont avancé certain.e.s, « c’est utile qu’un humain parle de nous, ça fait avancer la cause » quand d’autres rétorquaient « mais c’est lui qui dénonce le deux poids deux mesures et il ne s’y tient pas ! »

   » Assieds-toi et relis-toi avec nous à tes côtés, au moins en pensée mais sérieusement, en te mettant vraiment à notre place. Tu écris : « […] il m’arrive encore de craquer pour un poulet rôti au restaurant ou chez des amis. » (p.14) Avoues que ça manque de rigueur et que ça porte un coup à tout ce que tu dis par la suite. Tu sais quoi ? On dirait Michel Onfray, et pour nous les animaux, crois-le bien, ça n’est pas un compliment. Comment évoquer nos (vrai.e.s) ami.e.s après ton cannibale aveu ? Non ne réponds pas, et non le terme de cannibale n’est pas exagéré. Si on suit ta logique, à commencer par le titre de ton livre, tu te considères comme un de nos meilleurs amis, de ceux à qui tu aimerais ressembler dont tu dis « […] vos meilleurs amis sont assurément les véganes qui ne consomment rien qui soit issu du règne animal ni de son exploitation, mais je me sens encore totalement incapable de parvenir à cette pratique pourtant totalement cohérente. » (p.15) Ça va, c’est facile, sous couvert de reconnaître une faiblesse, de la transformer en qualité en l’énonçant tel un mea culpa. S’il existait encore, toi tu écrirais dans le journal L’Aurore : « J’assume ! » — Dès le début du livre, les plus carnivores des animaux ont bien rigolé, tant et si bien que le conciliabule a plusieurs fois failli être annulé. « Est-ce qu’il imagine qu’on va gober ça ? » hurlaient les poules. « Dans votre malheur au moins la mort vient assez vite. Regardez nos frères et sœurs dans les cirques ! » disaient les lions, passant de goguenards à pensifs.
   » — Cher Frédéric, nous n’avons rien contre toi, tu n’es pas un mauvais humain, seulement tu te laisses emporter par le côté performatif de ton langage, et niveau tricherie il n’y a pas mieux que le baragouin des humains. Comment dites-vous déjà ? Faute avouée à moitié pardonnée… ? Tu nous en diras tant ! En attendant il te reste du boulot pour déconstruire tes mauvaises habitudes alimentaires. Comme tu fais de gros efforts nous sommes persuadés que tu y arriveras. D’autant que du point de vue culturel tu as tout le bagage nécessaire pour arriver à tes fins, ce qui aiderait grandement à ce que les nôtres fussent tout autres, si tu vois où l’on veut en venir. Le clan des ânes, il faut que tu saches, a particulièrement apprécié l’optimisme de ton analyse. « La pensée symbolique permet de tels bouleversements politiques et sociaux qui ne sauraient se produire dans le monde animal sans une profonde mutation génétique. » (p.26) Va savoir, il n’est peut-être pas loin le jour où nous serons en mesure de nous lever d’une seule espèce contre la vôtre, en tout cas contre vos tortionnaires et vos hypocrites. Mais le problème reste entier. Avec vos mots, vos précieux mots, vous pouvez tout dire, tout leur faire dire, aux mots. Quand on regarde vos élu.e.s ces dernières décennies ça laisse un brin songeur… — Il est vrai qu’hormis chez Orwell, Simak ou De Panafieu[1], rares sont les soulèvements zoopolitiques et ils ne pourront se produire tout à fait que lorsque plus d’humain.e.s auront une véritable empathie pour les autres êtres vivants.
   » L’intéressant c’est quand tu écris, pour mémoire, que le mot argent, le nom de cette chose abstraite de quoi dépend tout votre univers matériel, vient du latin pecunia qui provient lui-même de pecus (bétail)[2]. Merci de rappeler que nous autres, animaux, sommes votre première richesse à vous autres drôles de primates. D’ailleurs il faut qu’on soit sacrément rentables parce que malgré vos progrès techniques, assez impressionnants, inquiétants ou parfois inutiles, de notre point de vue, vous ne savez pas vous passer de nous. Un autre de vos proverbes nous colle à la peau jusqu’à se la faire arracher d’ailleurs — ou les plumes, les poils, les écailles ou tout ce qui dépasse : Qui aime bien châtie bien. Qu’est-ce que vous devez nous aimer ! ou aimer ce qu’on vous procure !… « Cette exploitation de vos semblables au profit des miens s’est accentuée au fil du temps et a connu, depuis le XXe siècle, une aggravation dramatique liée à la recherche dans l’élevage du productivisme taylorien et d’une maximalisation du profit. », dis-tu (p.33). Très bien ; et cette vie-là elle vous convient à tou.te.s à ce point-là ?
   » Vois-tu, Frédéric Lenoir, tu cherches à sortir du problème que tu critiques, mais le dire c’est bien — le faire c’est mieux car, tu as raison, « […] on travestit la réalité pour nous déculpabiliser. » (p.53) C’est clair, vous les êtres humains, vous êtes des magiciens et des bourreaux, votre poète Baudelaire qui savait la vulgarité de la viande saignante et les souffrances de l’albatros de qui l’on agaçait le bec avec un brûle-gueule, avait bien perçu tout cela. Des monstres de la nature…, désolé.e.s de le dire comme ça. — Encore une fois il faut se mettre à la place des animaux. Croyez-vous qu’ils se réunissent de gaieté de cœur pour s’entretenir des missives courtisanes et opportunes qu’on leur fait désormais  parvenir par la malle-poste éditoriale ? Que nenni ! Les animaux aiment s’occuper de leurs oignons. Ils rêvent qu’on leur rende la vie qu’ils avaient avant qu’on inventât les clôtures, les cages, les armes qui les terrassent ou les pollutions qui envahissent ce qui leur reste de territoires. Un gorille s’avança et suggéra même : « Ma foi — que je n’ai pas puisque pas besoin — il faut concéder quelques vertus à ces malheureuses créatures mi-figue mi-raisin. Dans leurs religions il y a aussi du bon. La morale a eu besoin de la religiosité pour s’épanouir. », ce à quoi le singe magot qui répond patiemment au curieux nom de macaque de barbarie (nom trompeur s’il en est, magot est doux comme un agneau en général et les mâles prennent toujours, au hasard, un de leurs jeunes sous leur protection) soupira : « J’ai connu une grande cage anciennement à Vincennes. Les soi-disant sages humains ressemblent souvent à leur progéniture. Ils mangent leur friandise devant vous et se lèchent goulûment les doigts, en faisant semblant de ne pas voir que vous êtes tenté… et terriblement frustré. »
   » D’ailleurs, Frédéric, bien rare sont les systèmes que vos sociétés ont mis en place qui défendent avec opiniâtreté les animalités. C’est toi qui le dis remarque, et il paraît que vous n’êtes pas un milliard sur sept et demi à ne rien consommer qui vienne de nous. C’est une histoire, non pas à dormir, mais de dormeurs debout ! « Même une religion comme le bouddhisme, qui met pourtant la compassion pour tous les êtres vivants au cœur de son message, considère que seuls les êtres humains peuvent atteindre l’Éveil. » (p.53) On nous prend pour des moins-que-rien. Ne dis pas non, on le sait.
   » Et lorsque tu persévères à vouloir rendre de la dignité à ton espèce, en lui déniant le « propre de l’Homme » mais en détaillant sa singularité, tu ne peux pas t’empêcher de la trahir en dénonçant cette aptitude à l’abstraction dont vous êtes, humains, les grands champions toutes espèces confondues, ce qui vous amènent aussi à nier l’expérience sensible[3] d’autrui — ou la vôtre.
   » Vous pourrez bien discuter entre vous, puis avec nous, des modalités de l’antispécisme, mais enfin cela est un des plus grands pas en notre faveur dans vos modes de pensées. Cesse, nous t’en prions, de mettre des guillemets suspicieux et spécieux là où cela t’arrange pour faire montre de ton pseudo-scepticisme à l’égard de celles et ceux qui sont pourtant selon toi nos meilleur.e.s ami.e.s : « […] la tendance serait plutôt aujourd’hui d’affirmer dans les milieux favorables à la « libération animale » qu’il n’existe absolument aucune différence entre les êtres humains et les autres animaux. » (p.84) Vous pensez vraiment que vous pouvez décider seuls — Lenoir et autres humain.e.s — s’il faut faire une échelle de valeur entre nos sensibilités, nos souffrances et nos intérêts personnels à vivre ? Ça veut dire quoi de classer l’antispécisme dans une « perspective idéologique » ?! en voilà des guillemets si on veut tu vois[4].
   » Tu n’imagines pas le temps que ça prend, l’énergie désespérée qu’il nous faut, à nous autres animaux, même en s’y mettant à plusieurs, pour t’écrire tout cela. Déjà te lire ! Mais toi comme tous les êtres humains, vous n’êtes pas fichus de communiquer dans nos propres codes de langages, c’est encore à nous d’aller vers vous pour vous faire comprendre certaines choses. — À cette heure tardive de la nuit, sous les rayons blafards de la lune, la réunion des animaux devaient prendre fin, sous peine d’être découverte par les humains qui se feraient fort de disperser tout le monde en semant la terreur.
   Nous te le redisons : tu n’es pas un mauvais bougre dans le fond. Nous formulons le souhait que bientôt tu appliqueras à la lettre les principes moraux que tu exposes dans la tienne : « La connaissance fait croître l’empathie et impose le respect. Même si, bien souvent encore, nous préférons rester dans le confort de l’ignorance. » (p.119) Et puisque tu n’es pas ignorant visiblement, tu as juste à sortir de ta zone de confort ultime et agir en conséquence de tes nobles idées. Tu dis que tu as milité en faveur de la modification du statut juridique de l’animal dans votre code civil, que tu as mobilisé des amis, scientifiques et philosophes auprès de 30 millions d’amis. On ne sait forcément pas qui sont ces gens importants, alors il faut bien qu’on te fasse confiance[5]… et être devenus dans vos paperasses des « êtres sensibles » dans l’article 518 plutôt que des « meubles » dans le 514-515, cela nous fait une belle jambe — enfin patte, aile, écaille, etc. — qu’est-ce que ça change au juste ? — Les animaux, las d’avoir à remettre les pendules à l’heure, d’autant qu’eux en sont pourvus de biologiques qui fonctionnent à merveille, nous transmirent télépathiquement leur lettre de réponse à Frédéric Lenoir. Lettre qui se termine comme suit :
   » Tu rêves que tes semblables s’attèlent à la conservation de la biodiversité sans [nous] exploiter[6] ? Commence donc, cher Frédéric, par ne plus manger même occasionnellement, de poulet rôti ou de « fruits de mer ».
   Bonne chance tout de même à ton association Ensemble pour les animaux ; il y va de nos vies.

 

   Animalement.

 

 

Voir en complément

 

Le site de Frédéric Lenoir
Et aussi Ensemble pour les animaux, son association
Un article du Huffington Post
 Voir le Manifeste des 24 intellectuels […] 
   [1] Les œuvres auxquelles on pense sont : La Ferme des Animaux de Georges Orwell, Demain les Chiens de Clifford D. Simak, et L’Eveil de Jean-Baptiste de Panafieu.
   [2] In Lettre ouverte aux animaux (et à ceux qui les aiment), p.32.
   [3] Ibid., p.60.
   [4] Cf. p.85.
   [5] p.146, F. Lenoir évoque Luc Ferry, Michel Onfray, André Comte-Sponville, Boris Cyrulnik, Hubert Reeves… qui ne sont manifestement même pas végétariens à minima, et certains ont tenu des discours sans équivoque contre l’émancipation animale (cliquez sur les noms en bleu).
   [6] Ibid., p.179.
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3 réflexions sur “SI LES ANIMAUX POUVAIENT PARLER — EN RÉPONSE À FRÉDÉRIC LENOIR ET SA « LETTRE OUVERTE AUX ANIMAUX (ET À CEUX QUI LES AIMENT) » — LA MAL’ADRESSE

  1. Un commentaire via une amie :

    « Il nous semble qu’il y ait une erreur sur la conception bouddhiste de l’Eveil. Effectivement, votre corps humain y est considéré comme extrêmement précieux, puisque selon le Bouddhisme, il peut vous permettre d’atteindre l’Eveil en une seule vie, néanmoins avec beaucoup, beaucoup de détermination : vous pouvez voir à ce sujet l’histoire de la vie du yogi Milarépa.

    Cependant, la nature de l’Eveil y est considérée comme bien présente en chaque être sensible. Nous ne sommes pas des docteurs en science bouddhiste, mais allons tenter d’ illustrer cela brièvement, avec un exemple : dans le Mahayana, qui est une des trois écoles du Bouddhisme (avec le Theravada, et le Vajrayana), la voie de l’Eveil implique, non seulement de vouloir atteindre l’Eveil pour le bien de tous les êtres, mais aussi de faire le voeu, même après l’avoir atteint, de revenir jusqu’à ce que chacun des êtres sensibles l’atteigne aussi, ou dit d’une façon différente, soit libéré de la souffrance. Jusqu’au dernier moucheron, jusqu’à la dernière cocotte…. Ce voeu serait totalement débile à faire, voire destructeur, s’il était considéré que nous, les animaux non humains ne pouvions accéder à l’Eveil.

    Pour mieux appréhender cela sans passer par un spécisme inadéquate, il nous semble qu’il faille considérer une unité de temps inhabituelle : les kalpas . Une métaphore explique ce qu’est un kalpa ainsi : voir un grand cube vide de 26 km². Si vous insérez une petite graine de moutarde tous les cent ans, le cube sera rempli avant que la kalpa ne se termine. Quant à la quantité de kalpas, une autre métaphore explique que si vous comptez le nombre total de particules de sable au fond du gange, de sa source à son embouchure, ce nombre sera inférieur au nombre de kalpas passées.

    Enfin, la conception de l’équanimité bouddhiste (upeksa en sanscrit) peut se rapprocher un peu de l’antispécisme. En ce sens où elle est une impartialité développée à la fois par la sagesse et par la compassion envers les êtres vivants, qu’ils soient de notre famille, d’une autre espèce, .ou qu’ils soient même notre ennemi. Attention, ce n’est pas une obligation, mais une qualité, ou aptitude, qui se développe avec l’étude, la pratique, la réflexion sur la vacuité (l’interdépendance, la considération du réel, des faits, de la science, au delà du dogme ou de notre désir de la réalité) et la bienveillance. »

    Et un lien sur le Bouddhisme et la compassion :

    http://www.buddhaline.net/Le-Chemin-de-la-compassion

    K&M

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