CRITIQUE DE LA RAISON PURE ET DIGNE DE RÉSISTER — À PROPOS DU DERNIER LIVRE DE DAVID CHAUVET « UNE RAISON DE LUTTER »

RAISON PURE ET DIGNE DE RÉSISTER — DAVID CHAUVET « UNE RAISON DE LUTTER »

 

« C’est la vie, bien avant la pensée, qui pourvoit le sensible de dimensions, c’est-à-dire de normes sensorielles et motrices mesurant l’apparaître. »
p.238 sur l’organisation du perçu selon Peacoke in L’animal que je ne suis plus — Etienne Bimbenet

 

« Agissons conformément à notre conviction sans nous réfugier derrière le prétexte que, individuellement considérée, notre action est vaine. »
p.98 in La cause des animaux — Florence Burgat

 

« …les tigres et lui sont d’une même essence : la Volonté. »
sur ce que dirait A. Schopenhauer des enfants, à la manière des archétypes de Platon in Manuel de zoologie fantastique — Jorge Luis Borges et Margarita Guerrero

 

« L’homme ferait-il mieux que l’oiseau son nid, mieux que l’araignée sa toile ? »
p.13 in La connaissance de la vie — Georges Canguilhem

 

 

   Depuis que nous avons commencé le blog de K&M Les Veganautes, nous avons chroniqué plusieurs dizaines d’ouvrages traitant de la question animale. La chose s’est faite toute seule, comme qui dirait par la force des choses, et au fil de l’eau, devenant non pas impérative mais essentielle à nos yeux, faisant de nous d’abord des passeurs de messages, des transmetteurs, et à l’occasion peut-être également des émetteurs, profitant chaque fois de l’occasion pour confronter les idées des auteur-e-s à celles d’autres personnes et contextes, aux nôtres aussi, recherche sans cesse réitérée d’éclairer de tous les feux de l’éthique la Vérité du Monde. Car oui cette vérité existe. Et oui, elle est faite de faux-semblants qu’il faut déjouer, et de phénomènes qu’il faut prendre à bras le corps, de réalités enfin qui vous (re)viennent à l’esprit quand l’envie d’être lucide en conscience vous travaille. Parfois l’enthousiasme à le faire a été, disons… moins frénétique, vous l’aurez peut-être remarqué — si vous êtes de nos lecteurs-rices assidu-e-s — car le nombre d’ouvrages consacrés à cette question a considérablement augmenté, au point qu’on s’interroge parfois sur l’opportunisme des certain-e-s auteur-e-s… eh oui : le véganisme, l’antispécisme, la cause animale, c’est vendeur !
   Il est cependant des essayistes qui ne viennent pas de débarquer dans le milieu et dont la sincérité et l’engagement ne donnent pas lieu de douter. C’est le cas de David Chauvet, bien connu pour ses publications et ses conférences consacrées au sort des animaux dans notre société spéciste. Il est l’auteur et le co-auteur de nombreux articles et d’interventions, notamment au sein de la prestigieuse équipe des Cahiers Antispécistes et avec Droits des Animaux.

    Son dernier livre est une prolongation d’un texte un peu plus ancien présenté à la Cité des Sciences. David Chauvet s’y — et nous — interroge au sujet de l’abolitionnisme qui est au cœur actif de l’engagement philosophico-politique de l’antispécisme et de la pratique du véganisme.
   L’air de rien — et cela constitue pour nous une très agréable surprise —, D. Chauvet nous entraîne dans son raisonnement vers un fonds (Grund et trésor) ontologique qui a très clairement trait à la Vie, à la-vie-de-l’Être, où l’on pourrait tout aussi bien ravir à Leibniz sa primordiale demande et la transformer à la hauteur des enjeux contemporains de l’anthropocène (= sixième extinction de masse du vivant ayant cours…) en ces termes : « Pourquoi il y a-t-il de l’Être-vivant plutôt que sinon rien ? » — et non uniquement de l’être-pour-la-mort heideggérien (Sein zum Tode du Dasein) dont les mauvaises langues pourraient bien se servir pour justifier le massacre gigantesque et perpétuel des animaux dont jouit l’Humanité. C’est dans ce genre d’ouvrage comme celui que vient de publier Chauvet qu’on aime particulièrement, au détour d’un langage plutôt analytique à l’image de la philosophie à l’anglaise — et pour laquelle on a moins d’amitié que pour la continentale cependant — que peut apparaître (phanestei) une vertigineuse sensation d’embrassement ontologique parce que l’Être est vivant, cela vous renvoyant comme par un effet de bootstrapping biologique et intellectuel à la fois vers vos confins particulaires et qui sait, qu’on en doute ou non, vers l’ouverture par impossible à ne pas être, de ce qu’on appelle big bang, à moins qu’il ne s’agisse du big crunch ou d’autre chose dans l’inapparent (oserait-on l’inévident ?) du cosmos. Et pourtant, de quoi que cela ait l’air dit comme ça, c’est un raisonnement on ne peut plus pragmatique, associé à une position pas trop optimiste[1], que l’auteur de Contre la mentaphobie[2] nous convie ici. D’autant que, comme David Chauvet l’écrit, « […] on peut penser que la cause animale abolitionniste, ou l’abolitionnisme animaliste, s’inscrit dans quelque progrès moral inéluctable devant mener en pratique à l’abolition de la viande. » (Une raison de lutter, p.15, collection V L’Âge d’homme) Une évidence dans les termes qui pour autant n’est pas en l’état suivie d’effet, et ne le sera peut-être pas en vertu de ce qu’analyse avec pertinence l’auteur de ce petit livre[3]. Comme déjà remarqué par nombres d’intellectuel-le-s ou des militant-e-s de la cause animale, David Chauvet affirme qu’il n’y a jamais eu « […] sans doute aucune cause qui ait dû faire face au fait que l’exploitation pénètre à ce point un domaine aussi intime et essentiel dans la vie courante que l’alimentation. » (op. cit. pp.22-23) Il faut selon lui avoir un certain goût des causes perdues pour continuer l’effort de mobilisation dont font preuve les militant-e-s de la cause animale. Probablement qu’en dépit des obstacles et des avancées modestes en la matière, cela forme un rempart de l’ordre du « confort psychologique » que de le faire[4], et ce confort une base solide pour continuer.
Dessin de Dana Ellyn, artiste peintre activiste pour la cause animale

 

   Au fil de sa réflexion, D. Chauvet en arrive à formuler assez précisément ce qui le turlupine. Quelles sont les fins (telos) qui sont si impérieuses que nous ne renonçons pas à cette violence pourtant contraires aux fins de non-violence qui par ailleurs sont les nôtres ?[5] Une question qui a le mérite d’être claire et qui ne trouve pas si aisément sa réponse. En effet, on peut rappeler ce que fait remarquer Florence Burgat comme quoi l’humanité se pacifie relativement au sang versé dans le rituel (l’abattage des animaux) en ce que « Celle-ci aurait donc atteint ses capacités de pacification les plus hautes de nos jours où le nombre de victimes animales n’a jamais été aussi élevé. » (p.6 [préface] in Souffrances animales et traditions humaines. Rompre le silence, sous la direction de Lucile Desblache) De quoi en effet se demander si nous sommes vraiment du côté de la non-violence — ainsi fréquemment et pompeusement « déclarée » — qui s’avère possiblement être plutôt l’expression d’un « passifisme » comme on pourrait l’appeler en accord avec le travail effectué par Tiphaine Lagarde lors de sa conférence Dix points à connaître quand on parle d’action directe, ce qui motive certaines troupes à passer à un type d’actions définies comme violentes par la législation en vigueur, afin de changer la donne et le sort des animaux. D’autant qu’hormis les archaïsmes supposés et l’obstination cartésienne (au sens de la théorie de l’animal-machine de René Descartes) chacun sait que les animaux souffrent. […] comment faisons-nous pour reconnaître la sensibilité et l’affectivité des animaux tout en niant leur conscience ?[6] demande David Chauvet. On pourra parler de la « totalité psychophysique » de l’organisme à l’instar de F. Burgat[7], mais cela ne dira rien aux gens de mauvaise foi qui veulent bien accorder la souffrance (la sensibilité) mais pas l’importance en vertu d’une valeur prétendument supérieure que Chauvet identifie sous le nom de dignité. C’est au nom de cette « dignité » selon Chauvet que s’exerce la pression de mort qui consiste à asservir les animaux et à les violenter sans fin[8]. Cette pseudo-dignité que l’abolitionniste identifiera comme quelque chose d’indigne a contrario, provient d’une « mise en scène plus profonde » (Une raison de lutter, p.97) où « la violence est le prix à payer pour affirmer notre dignité, […] » (p.98) quand il faut manifestement infliger de la violence aux animaux pour manifester notre dignité dans le même temps que ce que nous refusons aux autres animaux, au fond, c’est moins la conscience que la volonté[9].
   Faisons taire une bonne fois pour toutes les épigones de Descartes. Dans son livre La nature de la volonté, Joëlle Proust rappelle les faits à la lumière de la morphocinèse : « On sait en effet que les humains, comme beaucoup d’autres animaux, peuvent facilement discriminer un mouvement biologique d’un mouvement mécanique […] » (p.169 en réf. à Jacques Paillard), selon quoi la liberté de la volonté n’est plus affaire d’organisation momentanée de la volonté. Elle dépend plutôt d’un processus progressif d’appropriation de son vouloir, […] L’esprit animal et l’esprit humain, étant capables de réactions circulaires et d’apprentissage, doivent pouvoir utiliser l’information comme médiateur entre le système de décision et le système d’exécution[10]. Il nous reste sur les bras cette terrible énigme psychosomatique et zoo-héréditaire que masque la pulsion de violence exercée à l’encontre de l’autre animal par tout un apparat de mythes et de symboles, de traditions et d’éducations, et que traque habilement David Chauvet dans un kantisme revisité jusqu’à percer à jour cet impensable dans l’ultime opposition entre la dignité de l’être et l’indignité du non-être[11].
   Il vous reste à lire à votre tour ce livre à l’allure faussement peu imposante pour vous faire une idée du gouffre (comme l’aurait peut-être bien nommé une Louise Ackermann) qu’est la vérité qui oppose, aussi bien, la volonté de pouvoir à la volonté de puissance, et vous laisser, pour une fois, avec Nietzsche :
   « La vérité est cette sorte d’erreur sans laquelle une espèce déterminée d’êtres vivants ne pourrait vivre. En dernière analyse c’est la valeur pour la vie qui est décisive. » (La Volonté de puissance)
Et Goethe :
   « Un seul phénomène, une seule expérience ne prouvent rien. C’est l’anneau d’une grande chaîne, et il n’a de valeur qu’autant qu’il n’en est pas séparé. »[12]

 

    On n’est pas tout à fait libre de vivre la liberté qu’on possède ontologiquement. D’ailleurs c’est aussi elle qui nous possède en quelque sorte. Gardons le paradoxe bien au chaud et changeons de paradigme vis-à-vis des animaux qui, eux, sauf s’ils vivent inévitablement à nos côtés, ne subissent d’ordinaire pas la fêlure existentielle qui nous déchire, car ils sont tout entiers vivants.

 

M.

 

Plus de raisons de lutter
Vous pourrez venir écouter David Chauvet à la conférence organisée par Vegan Folie’s le 26 août 2017, journée de la Marche contre le spécisme.

Un bel article aux Cahiers Antispécistes

 

Contre la mentaphobie. David Chauvet en conférence
Le site des Estivales de la Question Animale
La vidéo de Tiphaine Lagarde : Dix points à connaître quand on parle d’action directe

 

 

   [1] Cf. Une raison de lutter, p.7.
   [2] Comme l’explique D. Chauvet p.52, la mentaphobie est à la base « inscrit[e] dans le domaine éthique, […] ce terme forgé par le célèbre éthologue américain Donald R. Griffin (1915-2003) pour le domaine éthologique. »
   [3] Effectivement, l’auteur souligne cette tautologie que « […] si toutes les grandes évolutions sociales ont toujours résulté de l’engagement d’une minorité active, l’engagement des minorités actives n’a pas toujours donné lieu à de grandes évolutions sociales […] », et c’est une des raisons de douter de l’avènement de l’abolitionnisme total et définitif, et c’est aussi le départ de la raison de lutter, qu’il y ait toujours des oppositions même au bon sens.
   [4] Cf. p.24 in op. cit.
   [5] Ibid. p.37.
   [6] Ibid. p.57.
   [7] À la suite des travaux de l’éthologiste Buytendijk, cf. p.59 in L’Animal (collectif), sous la direction de Marlène Jouan et Jean-Yves Goffi. « L’organisme forme une totalité psychophysique ; il n’est sujet (selon une acception dont on précisera le sens) qu’à cette condition. »
   [8] Quelques paragraphes s’avèrent très intéressants au sujet de cet asservissement qui pour D. Chauvet n’est rien d’autre que de l’esclavage. Car s’il demeure possible de refuser l’exploitation, ce n’est pas le cas de l’esclavage : « Ce n’est pas le cas des animaux non-humains, qu’on asservit comme les esclaves humains. » (Une raison de lutter, pp.58-59) Ceci n’enlève en rien la pertinence des opposé-e-s à l’utilisation du terme eu égard à l’historicité humaine en l’occurrence. Cela permet d’avancer sur la question de l’intersectionnalité avec beaucoup de rigueur.
  [9] Ibid., p.111 et pp.58-59)
   [10] Op. cit. p.235 et p.152.
   [11] Ibid. p.127.
   [12] Cité dans Le souci de la nature (apprendre, inventer, gouverner), collectif dirigé par Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot. « « Un seul phénomène, une seule expérience ne prouvent rien. C’est l’anneau d’une grande chaîne, et il n’a de valeur qu’autant qu’il n’en est pas séparé », écrit Goethe dans ses Maximes de 1833. Cette expérience du continuum, de l’écosystémique, de l’interdisiciplinaire nécessaire, du regard combiné, cette expérience dont parle Goethe est celle de la « nature ». C’est là son enseignement : nous relier les uns aux autres, nous relier au vivant dans son ensemble, sans nier nos spécificités mais en investiguant ce lien si essentiel entre nous qui s’appelle la vie, et notamment la vie commune. » p.9 in « Des expériences de la nature pour une nouvelle société ? »
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