BIOPHILIE ROMANESQUE — SUR LE PREMIER ROMAN HUMANIMALISTE D’ERROL HENROT « LES LIENS DU SANG »

BIOPHILIE ROMANESQUE — LE ROMAN D’ERROL HENROT « LES LIENS DU SANG »

 

 

« Par hasard et par nécessité, si nous sommes des animaux raisonnables, laissons cette réflexion s’épanouir en nous. »
dédicace de l’auteur à K.

 

« […] il semble qu’il faille avoir un moi suffisamment développé pour se mettre à la place d’un autre, pour « être » un autre, et que la dépression érige le moi au-delà du point critique. Pour un humain, « être » un animal n’est peut-être qu’un mode extrême d’empathie — ne différant pas dans son essence de celle qu’il faut pour être un amant, un père ou un collègue de travail convenable. »
p.152 in Dans la peau d’une bête — Charles Foster

 

« La première fois que je suis entré à la tuerie, ça a été violent. »
p.7 in À l’abattoir — Stéphane Geffroy

 

« De la fin de la chaîne à son commencement, combien de fois meurt une bête ? »
p.139 in Les Liens du sang

 

 

   Comme il nous a été donné de lire bien avant sa sortie ce tout premier roman publié de l’écrivain Errol Henrot, il aurait été bien égoïste de notre part de se le garder pour nous. Et puis vous savez bien, ici c’est le partage de la culture végane qui compte, aussi nous sommes heureux de vous dire quelques mots de ce bel écrit que nous livre son auteur qui aura — imagine-t-on — couchée sur le papier de ses carnets de notes ou bien sur une vielle Japy hors d’âge, ou bien plus simplement sur le traitement de texte de son ordinateur, là, aux heures tardives de la nuit brumeuse en hiver guettant le mouvement à peine perceptible des branches des arbres et ceux de quelque vie passant dans l’ombre épaisse, ou alors au petit matin quand pointent timidement les premiers rayons du soleil dissipant les frimas, une œuvre initiale où fond et forme au style impeccable vous saisissent tout entier ; où c’est la vie qui suspend son vol entre l’apathie puis l’extase.

*
   Les liens du sang raconte quelque errance du jeune François, fils d’un tueur en abattoir et qui se sent mal dans sa peau. Cela pourrait être l’histoire de tellement d’entre nous lorsque, grandissants, il nous faut mettre nos pas dans ces empreintes que l’on n’a pas encore eu le temps d’imprimer, faute d’avoir déjà entrevu son chemin. C’est l’histoire d’une jeunesse étouffée, rendue mutique par le silence des sentiments familiaux, tue et tuée par anticipation quand la vie en commun est taiseuse et que l’abattement précède à l’abattage… Alors fuir, se chercher une autre paternité qui sait, dériver à la marge d’une existence lénifiante — suprême ennui de vivre — jusqu’à être jugé par ses « proches » en être abêti. N’être bon à rien parce que fait pour rien, comme une conjuration ce fardeau, et aller par la campagne environnante à la rencontre de ses songes vides dans l’atonie provinciale. Et puis se heurter à cette vie comme sur les murs insanes de la grande entreprise locale : Mais à l’autre bout de la ville, l’abattoir n’accordait aucune place à la rêverie[1]. Et avant que n’advienne la tragédie finale au paroxysme épique d’une échappée pure au comble de la beauté terrienne et romantique d’un désespoir noir comme la bourbe en forêt, le choix de François sera celui de l’insoumission et du refus de l’injustice. Car François toutefois, face à sa terrible destinée qu’aucun désir ne saurait empêcher, est un fin observateur de la partition se jouant ici à l’infini. Il sait ce qui arrive aux bêtes. Et adulte, un peu après que son avenir se paraît de toute la grisaille bêtifiante de sa région[2], et tandis que sa médiocrité lui sauta aux yeux, comme une « goutte de lumière » étincelant dans l’opacité de la nuit[3], Errol Henrot nous fait part à travers son personnage de l’horreur que subissent les animaux voués à la dévoration humaine, ceux justement dont Jean-Jacques Rousseau remarquait dans L’Émile qu’ils sont des proies et non des prédateurs. Et dont les jours sont un calvaire : « Lors du transport, la bousculade à l’intérieur du camion déséquilibre les vaches situées aux extrémités. Alors elles se débattent pour ne pas tomber, l’une d’entre elles coince sa patte arrière gauche dans un espace entre deux planches. Elle ne parvient pas à se libérer. Les virages sont marqués, brusques, et les cloisons s’ébranlent. La vache est contrainte, heurtée, soumise à l’effet centrifuge. Sa patte se tord. L’os du canon se brise. Les plaintes de l’animal ne sont pas remarquées. Le chauffeur poursuit sa route. L’abattoir n’est plus très loin. » (p.19) À la descente du camion le bouvier, violent, n’a pas eu d’égard pour la vache blessée. « Sa patte est bleu sombre, comme un crépuscule précoce. Il s’avance, place le pistolet d’abattage sur le front levé de l’animal, et la souffrance grandit, puis disparaît. » Pour le romancier comme pour son personnage central, aux animaux ne reste plus dans le traitement qu’on fait d’eux, qu’une terreur instinctive, basée sur la sensation pure[4].
« Veel geschreeuw, maar weinig wol (Beaucoup de bruit, mais peu de laine) » de Bartholomeus Molenaer (Allemagne, 1610–1650)
*
   Peut-être la délivrance viendra-t-elle de cette agricultrice, d’abord une amie de la mère, avec qui François aura une liaison ? Elle qui pense, bien que n’étant pas végétarienne qu’ils ont été trop loin. La terre n’acceptera pas une si grande violence. Il y a eu trop de sang. L’entente est brisée. L’entente… est brisée… et que la chair se souvient d’avoir hurlé[5]. Peut-être sera-ce la mort du père qui déchirera la ténèbre, parce que le corps devant lui ressemblait à ces cadavres d’animaux, suspendus à longueur de journée au treuil, […][6] ?
*
   Le livre d’Errol Henrot est une belle et grande œuvre de pourtant moins de deux-cent pages, dure aussi dans ce qu’elle dépeint, presque avare de détails et cependant tellement imagée. Henrot, professeur de lettres, végétarien militant depuis quelques années, signe là une entrée en littérature réussie, parfaitement maîtrisée où l’embellissement de l’écriture va croissant au fur et à mesure que l’on approche du « dénouement ». Ce triptyque remarquable où l’auteur a mis de sa personne, traite fort bien de la problématique existentielle humaine et ses tristes attaches à la domination patriarcale, au pouvoir de la hiérarchie, au pouvoir de l’adulte sur l’enfant, et à celui de l’homme sur l’animal. Dans sa ressemblance avec lui, François et sa révolte n’est pas sans faire penser à ce qu’a dû ressentir le lanceur d’alerte Mauricio Garcia-Pereira.
   Les éditions Le dilettante ont fait un excellent choix dans celui du roman d’E. Henrot. Sortie le 23 août 2017.
   Et pour nous enfin, ajouter que Les Liens du sang est un roman qui s’inscrit dans une tradition romanesque de l’insurrection politique du terroir, à l’instar du magnifique ouvrage de Bernard Clavel Le Silence des armes (1974), où Jacques, retranché avec son chien, refusera de retourner à la guerre en Algérie, traumatisé par ses souvenirs de « ces villages algériens dont il ne restait sous le soleil que quelques pans de murs noircis. Des ruines. Des ruines recouvrant parfois des cadavres de bêtes, d’hommes, des femmes ou d’enfants. »

 

 

K&M

 

Sur Errol Henrot chez Le dilettante

 

   [1] Les liens du sang, p.12.
   [2] Ibid., p.43.
   [3] Ibid., p.44.
   [4] Ibid., p.39.
   [5] Ibid., p.87.
   [6] Ibid., p.115.
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