S’INTERCHANGER POUR L’ANIMAL — SUR « DONNER LE CHANGE » DE THANGAM RAVINDRANATHAN ET ANTOINE TRAISNEL — ENCHÂSEMENTS ZOOPHILOSOPHIQUES

« DONNER LE CHANGE » DE T. RAVINDRANATHAN ET A. TRAISNEL — ENCHÂSEMENTS ZOOPHILOSOPHIQUES

 

 

« Il y a donc au cœur de la souveraineté une menace virale permanente qui la fait être à la fois une force se pensant comme supérieure à l’animalité, une force qui n’existe qu’en mettant à distance l’animalité au nom d’un propre de l’homme, lequel n’est en réalité qu’une exclusion de l’animal de la communauté des vivants, et une force auto-immunitaire intrinsèque, laquelle contamine sa propre structure puisqu’elle ne peut pas ne pas se penser comme animalité ou bestialité pour exister. »
p.60 in Jacques Derrida .Politique et éthique de l’animalité — Patrick Llored

 

 

 

« Il y eut le vol silencieux du temps durant les millénaires, tandis que l’homme se composait.
Vint la pluie, à l’infini; puis l’homme marcha et agit.Naquirent les déserts; le feu s’éleva pour la deuxième fois.
L’homme alors, fort d’une alchimie qui se renouvelait, gâcha ses richesses et massacra les siens. »
In  Aromates Chasseurs — René Char (1976)

 

 

 

   On aurait pu passer à côté, ne rien avoir flairé, n’avoir pas même été suivant une piste, insoupçonnée trace antéderridienne, à savoir : celle d’un impensé chez le philosophe — entre autres — qui donc suit l’étant-suiveur de l’animal (épigonal humain) bien après sa dissémination et à la fois l’aura pour toujours et à jamais précédé, possiblement d’où procède justement l’interrogation pour l’animal-ité passée dans le chas de l’aiguille phénoménologique propre à repiquer le tissu du sensible avec l’autre que donc nous fûmes et cherchons à l’être de nouveau — avec Jacques Derrida.
   À l’affût de l’esprit derridien voici deux universitaires dont l’essai, modeste et ambitieux à la fois, mérite qu’on en fasse ici un certain rabattage. Le livre, puisqu’il s’agit de cela bien qu’il s’éclipse rapidement en tant que tel sous l’éclairage de son dit, est bel est bien une œuvre à filer. L’essai participe de ces travaux utiles à la poursuite de la traque à l’impensable rupture existentiale — bio-illogique — de l’humain d’avec toute autre forme animale que la sienne, qui n’est autre que celle de la cynégétique comme rapprochement (aguets) à s’éloigner de (tuant).
   Pour preuve la chasseresse thématique qui nous enseigne sur notre langage et son innéisme animal : « Il y a dans le langage de ces nœuds où retrouver le propre c’est entrevoir le corps en fuite de l’animal. Ainsi de l’expression donner le change, qui désignait autrefois la ruse par laquelle un animal chassé, le plus souvent un cerf, faisait courir un autre animal à sa place, et brouillant la voie ainsi s’échappait. » (p.9 in Donner le change)
    L’expression, elle, n’aura pas en tout cas pas échappé à T. Ravindranathan et A. Traisnel. C’est qu’ils ont découvert, à travers elle, autrement dit bien vu par le biais (paranoeïn : « à côté » du « voir ») du comportement animal pourchassé combien même (ou plutôt déjà) siège dans le cadre de cette lutte (agon) à mort entre l’animal poursuivi et l’humain poursuivant, la dialectique du même et de l’autre qu’anime uniquement la pluralité de l’Être par ses étant-(vivants). Ainsi l’affirment les auteur-e-s, le cerf, par sa capacité stratégique à donner le change fait surgir à bien y regarder quelque chose de l’angoisse identitaire, numérique et ontologique au cœur de la chasse : s’agit-il du même ou d’un autre ?[1] Voilà que ce quelque chose auquel on n’avait — soi et Derrida et a priori — pas pensé vient occuper tout le champ de l’ontologie en y marquant ce territoire désormais de manière indélébile : ontôs on (être) depuis toujours de l’en-vie habité par l’interrogation de l’ethos. Si nous avions postulé pour une position préontologique de l’éthique, voilà qu’elle apparaît comme question liminaire là où l’Être lui sert d’assise, ou pour le dire autrement : de tribunal. Thangam Ravindranathan et Antoine Traisnel nous amènent à nous questionner au sujet (de droit de facto) du cerf comme archétype de l’être vivant pris en chasse, chassé, fait gibier, cible mouvante et poussée hors repaire (repères), où tout est possible donc aussi parvenir à s’enfuir en passant pour/à un autre, ou en faisant passer l’autre pour-soi (per se) : trépassement d’un autre vivant contresigné, auxiliarisé comme les animaux- prothétiques[2] du veneur. La naissance de l’être (ontogenèse) et celle des mots comme sens (lexigenèse) se ressemble(nt). Ainsi du cerf (cervus) nous rappelant sans un brame que l’humain n’est pas le seul à subir l’étrangeté de la Geworfenheit, ce « fait d’être jeté et de se débattre au milieu de ses possibilités et d’y être abandonné. » écrivait E. Levinas dans En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger[3].    Que dit le langage humain de cet indicible méta-physique ? […] car la mort et le mutisme, n’est-ce pas là en partage ce que nous avons avec les animaux ?[4] demandent les auteur-e-s de Donner le change. Souvenons-nous de ce que disait Jacques Derrida dans L’Animal que donc suis à propos de Kant voyant l’animal en possession du don d’« une obscure prévoyance » (als ein Mashinen der vorsehung[5]). Oui, il prévoit, ou plutôt en vérité pressent, la mort non pas en tant qu’état de mort mais agression à son intégrité, danger pur. Derrida nous demandait aussi de nous souvenir que Martin Heidegger avançait que « l’Im-pensé est le don (Geschenk) le plus haut que puisse faire une pensée. » (cf. p.30 in De l’Esprit — Heidegger et la Question, Editions Galilée) Peut-être Heidegger lui-même donnait-il parfois le change ? Qu’est-ce que parler en philosophe veut dire quand le maître de Fribourg-en-Brisgau laisse entendre qu’il n’y a pas vraiment d’intentionnalité [animale] d’un être qui ne parle pas[6] quand dans le même temps l’impensé (selon lui l’animal, pauvre en monde, ne pense pas) est le don ultime du penser ? Qui nous dit que l’impensé n’est pas en propre ce qui se pense le plus éminemment en tant que vivre aux abois lorsqu’il y a danger ? — puis qui s’épuise en la dé-pense de toute motricité libératrice lorsque le chasseur arrive à ses fins… C’est, entre autres choses, ce que nous proposent d’aller débusquer Ravindranathan et Traisnel pour qui « […] dans le « je » du je pense donc je suis il y a de l’animal — chassé. » (p.23)
   À la suite et à l’instar de J. Derrida, Ravindranathan et Traisnel nous incitent à rebrousser chemin sur les traces animales, nos traces, que d’ores et déjà nous avons presque toutes perdues. Inventer une autre chasse — à la vie ; à la vie pas pour du surnuméraire mais juste pour que (ce) qui vit vive. C’est toute la philosophie phénoménologique qu’il faut, il est vrai, continuer de déconstruire, à commencer par l’impensé heideggérien, ce qu’il n’a pas pris le temps de penser pour l’être qui n’est efficient qu’en (étant)-vivant : Zeit ohne Sein pourrions-nous dire, si on nous le permet. De la sorte, aller courre au-devant du risque de néantisation de la pluralité de la vie ; libérer animaux et laisser libre cours espaces vitaux. Ce serait donc, si « je » suis bien, métamorphoser profondément le monde, le dés-appauvrir en mondanités pour l’enrichir en humanités. Est-il possible, demandent Thangam Ravindranathan et Antoine Traisnel, de transformer le programme heideggérien ? […] tout en conservant sa puissance philosophique ?[7] Il faudrait pour cela se mettre en quête avec Catherine Malabou (Le change heidegger — Le fantastique en philosophie [chez Léo Scheer en 2004]) , disent les auteur-e-s, pour qui l’être n’est jamais donné une fois pour toutes mais se donne en changeant[8], ce à quoi il faut redire que les deux ne sont pas incompatibles au regard d’un retour sur-soi pensé comme sursaut et laisser-être (éternel retour). Annonce d’un temps du changement : foin d’hallali au profit d’un oyez. Bouddhisme pragmatique où entrevoir le chasseur revenir à la symbolique animale et reconnaître le mythe de la chasse comme tel et rien d’autre, et reconnaître aussi que le régime métabolique auquel [l’animal] est soumis ouvre la voie à une pensée plastique de l’ontologie qui ne vise plus à saisir l’être en tant que tel, tel qu’immuablement égal à soi-même, mais plutôt tel qu’il se donne en tant qu’il est en perpétuelle métamorphose : […][9].
   Dans le même temps qu’arrêter l’hécatombe non pas tant pour que tout reste tel quel qu’à cause de la souffrance engendrée, se faire chasseur d’images (ressouvenance) et contempler l’hétérophanie dans le simple face-à-face. Alors que périt la biodiversité il se pourrait qu’il ne reste un jour à l’humain que l’ultime spécisme (solus ipse) de n’avoir plus qu’à se déconsidérer quand, pour paraphraser Lamartine, tout est dépeuplé. Pour Jacques Derrida il était évident que la dimension prédominante est devenue celle de l’extension et du nombre […][10], aussi bien devrions-nous laisser l’animal vivant afin qu’il nous regarde, nous nus devant lui. Et penser commence peut-être là[11].
   Pour le philosophe Patrick Llored, la piste derridienne donne lieu à une position philosophique des plus rares et des plus originales […][12], atopie (≠ utopie) comme un hors-lieu, un en-dehors définitif au terrain de chasse ; ou bien plutôt là où tout topos ne saurait donner lieu à chasser l’autre pour l’abattre. Il faudrait alors, dans le continuum de son travail et celui de Ravindranathan et Traisnel (et elles/ils ne sont pas les seul-e-s) formuler un dessein biopolitique qui n’aurait de sacré que l’abolition pure et simple du droit de chasse (toute exploitation animale étant en soi une chasse gardée), prolongation d’elle-même à l’origine comme privilège féodal la nuit du 4 août 1789, la liberté de chasser, dorénavant liée au droit de propriété, […] accordée à tous[13]. L’imparfaite démocratie aurait tout à gagner pour elle-même en se changeant alors en zoocratie où ce serait communément l’ensemble des vivants qui commanderait à la société. Ce serait pour le bios un écrin, ou si vous préférez une châsse écosystémique avec comme reliques à l’intérieur l’idée surannée des animaux que nous ne fuirions plus en les pourchassant.
   Pour l’heur(e) et à la façon d’Héraclite dire que chez les hommes sophia kruptesthai philei. La sagesse aime à se cacher.
M.

 

   [1] In Donner le change. L’impensé animal, p.11, Hermann éditions ((Le Bel Aujourd’hui) 2016.
   [2] Cf. ibid. p.18 : « L’auxiliaire dans la chasse, nomme alors non seulement l’animal qui nous aide (le terme « cynégétique » par lequel on désignait depuis au moins Xénophon la chasse vient en effet de kuôn + agein : conduire les chiens) mais aussi la faculté olfactive par laquelle il supplée à l’incompétence de notre nez. »
   [3] Op. cit. p.99 (Librairie Philosophique Vrin, Bibliothèque d’histoire de la philosophie).
   [4] Donner le change, p.12.
   [5] Op. cit. p.17.
   [6] Voir le texte d’Etienne Bimbenet dans l’ouvrage collectif intitulé L’Animal sous la direction de Marlène Jouan et Jean-Yves Goffi (Librairie Philosophique Vrin, Langage) 2016.
   [7] P.33 in Donner le change.
   [8] Ibid. p.33.
   [9] Ibid.
   [10] p.94 in De l’Esprit
   [11] p.50 in L’Animal que donc je suis, Editions Galilée (2006).
   [12] p.9 in Jacques Derrida .Politique et éthique de l’animalité, Editions Sils Maria (2012).
   [13] pp.67-68 in Donner le change...

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