ARCHIVE LITTÉRAIRE POUR LTTP #2 — « L’ÉVEIL / STADE II » DE JEAN-BAPTISTE DE PANAFIEU

  En juillet nous avons chroniqué cette suite pour le magazine web Le Tofu Te Parle (le numéro 4). Voici en archive quelques mots sur le très bon roman jeunesse de Jean-Baptiste de Panafieu, stade II. On attend le dernier tome vers l’automne.

   L’éveil des animaux continue dans le stade 2 de la trilogie de J.-B. de Panafieu. On a lu ce second tome et on vous en dit quelques mots.
   Vous vous souvenez ? Un virus expérimental échappe à sa créatrice et rapidement il se diffuse parmi les animaux en tous genres, opérant en eux une mutation génétique qui leur donne « l’éveil », autrement dit la conscience réflexive. Ils pensent qu’ils pensent désormais. Ils le savent et en parlent, ils se regroupent et leurs différentes natures se muent en nouvelles cultures… Dans cette suite qui débute doucement, l’auteur emmène le lecteur vers un emballement progressif de l’histoire. Et c’est au fur et à mesure de l’accélération du rythme de l’éveil des animaux, que l’on retrouve nos protagonistes humains et non-humains ayant maille à partir avec des problématiques nouvelles. Ce pourrait bien être pour eux aussi l’occasion de s’éveiller à quelque chose pouvant redéfinir la notion de biopouvoir et les enjeux de la cohabitation interspécifique.
   C’est ainsi qu’Alya, la végétarienne du groupe d’ados embarqués dans cette aventure, s’interroge sur la sectorisation des sociétés : « Alya se demandait si l’éveil des animaux ne risquait pas de renforcer encore l’état de méfiance généralisée dans lequel s’enfonçait le monde […] (pp.14-15) » Et pendant qu’en effet tout change et nous donne à réfléchir à nos propres conditions d’existence en tant que « société », les animaux qui s’éveillent reproduisent des schémas déjà connus des humains, mettant en perspective nos relations avec le vivant à travers le symbolisme, le rite, bref l’origine de la religion et notre rapport d’êtres vivants consommant le monde : «  — Le grand orignal a donné sa vie pour que nous puissions vivre. Nous devons tous le remercier avant que sa chair ne devienne la nôtre. Il a fait preuve d’intelligence et de courage, comme nous. Par ce repas, nous lui rendrons honneur et nous absorberons ses qualités. (p.34) » Le sacrifice de l’autre ou son exploitation sont tour à tour subtilement donnés à penser entre lumière et ombre de ces réalités hors-fiction qui ont cours, où la superstition côtoie la possibilité d’un soulèvement animal légitime, comme quand les ours cessent d’hiberner et que leur éveil signifie qu’ils doivent adopter de nouveaux comportements qui chamboulent l’équilibre naturel, et que le roman dénonce au passage une des formes ultimes de la maltraitance animale : « Heureusement pour les humains, les ours n’avaient jamais entendu parler des montreurs d’ours qui faisaient danser leurs captifs au son des tambourins, des cirques qui les dressaient à pédaler sur de ridicules petits vélos ou encore des malheureux dont on prélevait la bile, torturés jour après jour pour ce produit réputé l’épilepsie, les hémorroïdes et le mal de gorge. (p.53) »
   De Panafieu parvient à rend visible de façon élémentaire les questions d’actualité de la société d’aujourd’hui, notamment vis-à-vis du droit animalier, comme avec ce chat éveillé qui veut porter plainte contre ses maîtres qui lui ont donné de mauvaises croquettes (cf. pp.62-63). Au-delà de l’aspect humoristique d’une telle anecdote dans le roman, se pose une interrogation fondamentale, à savoir si, malgré nos bonnes intentions, nous traitons toujours nos compagnons animaux avec l’égard qu’ils aimeraient qu’on leur porte ? On pense ici en aparté au travail de l’historien Éric Baratay (voir son dernier essai Biographies Animales[1]). Et cette histoire de procès va sans détour à l’essentiel : « L’animal éveillé était-il oui ou non une personne ? Selon l’avocat, s’il n’était pas précisé que le terme « personne » désigne obligatoirement un humain, rien n’empêchait de l’appliquer à un animal. (p.63) » Le second tome de L’Éveil de J.-B. de Panafieu tient toutes ses promesses.
   Décidément toutes les questions sont soulevées, l’air de rien, dans ce récit plutôt haletant dont la lecture est facile et plaira toujours aux adultes autant qu’aux adolescents. Le couguar éveillé y pense la nature de sa prédation : « Pourquoi devrais-je m’inquiéter de ma place dans le ballet et m’interroger sur le bien-fondé de ma fonction de grand prédateur ? (p.110) » Et lorsqu’il évoque le regard de la biche, probablement éveillée elle aussi, « comme si elle avait conscience qu’elle aurait pu s’échapper », le couguar nous fait voir qu’alors les rapports de force sont en passe de se rééquilibrer, mais aussi que l’horreur de la prédation est décuplée par la lucidité de la proie.
   Entre la dénonciation des pièges à ours, de la chasse, du saccage des océans par la pêche intensive et les installations pétrolières, ou encore la nécessité qu’ont les dauphins à collaborer (contrat) à la pêche des humains en contrepartie qu’ils n’utilisent plus leurs sonars qui les perturbent, ou la réflexion sur le sens d’un engagement militant et ce que cela implique, J.-B. de Panafieu pousse encore plus loin la sérieuse investigation de son roman. Car c’est bien aussi à cela, en plus de distraire, que sert le romanesque : à penser. Au beau milieu de l’action les personnages et leurs situations nous mettent en face des contradictions du spécisme : « Et puis les « affaires animales » ça n’existe pas. […] Vous ne pouvez pas nous mettre tous dans la même catégorie. » dit l’ours en écho à ce que pense Alya p.141, car aucune espèce ne peut prétendre prendre le pas sur toutes les autres[2].
   Et puis aussi, ces animaux éveillés, cela pourrait bien rapporter de l’argent, non ?!
   Ce second volet de L’Éveil étend sa réflexion entamé dans le précédent avec les animaux « domestiques » à ceux du « monde sauvage ». En s’appuyant sur certains caractères naturels comme ceux des loups ou des orques, l’auteur introduit un peu de manichéisme dont on pourra se demander si dans la réalité il serait si tranché entre des animaux ayant obligatoirement le rôle de gentils et d’autres de méchants ? Même chose avec l’unité des espèces qu’on ne rencontre pas chez les humains. Elle correspond à un état de nature qui serait peut-être différent si les choses étaient celles du roman. Un roman qui rend aussi hommage aux œuvres littéraires qui l’ont précédé comme Boucle d’or et les trois ours mis en prose par Robert Southey (1837) ou bien 20 000 lieux sous les mers de Jules Verne (1870), entre autres… et qui donne très envie de lire le dernier tome de cette aventure qui ressemble à un rêve d’enfant !
   K&M

 

   [1] Pour plus d’informations, on peut consulter notre article-vidéo sur : https://kmlesveganautes.wordpress.com/2017/03/25/article-video2-eric-baratay-ou-les-animaux-sans-baratin-biographies-animales/
   [2] In L’Eveil, stade 2, pp.112-113.

Un mot à dire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s