LA CAUSE ANIMALE — UN VIRUS QUI VOUS VEUT DU BIEN — DES GERMES ÉTHIQUES ET CULTURELS POUR DEMAIN

LA CAUSE ANIMALE — UN VIRUS QUI VOUS VEUT DU BIEN
« La soumission de la nature destinée au bonheur humain entraîné par la démesure de son succès, qui s’étend maintenant à la nature de l’homme lui-même, le plus grand défi pour l’être humain, que son faire n’ait jamais entraîné. »
p.15 in Le principe responsabilité — Hans Jonas
« […] on peut […] faire remonter d’autres maladies infectieuses humaines bien connues aux maladies de nos amies les bêtes. » (à propos du virus de la rougeole qui est étroitement lié au virus de la peste bovine)
p.307 in De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire — Jared Diamond
« […] leur responsabilité morale vis-à-vis des autres semble s’arrêter soudainement à la frontière de l’espèce. »
p.161 in Des Animaux sur la Terre — Cédric Stolz
   On ne compte plus désormais les fois où les médias évoquent la question animale. Que ce soit en bien ou en mal il ne se passe presque plus une seule petite semaine sans que la télévision, la radio, la presse en général, ne parle du sort réservé aux animaux dans notre société. Mais qui donc, sinon qui sortirait d’une retraite de plusieurs années au sommet du mont analogue n’a pas entendu ou lu — ou bien pis : osé prononcer ! — ces mots qui suscitent ou l’enthousiasme ou le mépris, voire la colère, bref ces mots qui font polémique : véganisme, bien-être animal, antispécisme, abolitionnisme, animalisme, jusqu’à la fameuse et bien réelle dissonance cognitive ? Personne répondrez-vous et vous avez raison. Personne, ajoutons-nous, ne peut plus dire qu’il n’est pas au courant — ça c’était valable avant, avant le grand chambardement —, personne ne peut dire aujourd’hui qu’il ne sait pas.
   Personne ne peut plus faire le badaud nonchalant façon vous qui passez sans me voir face aux images que n’ont de cesse de dévoiler les associations de protection animale, qui ces dernières années ont donné un coup d’accélérateur prodigieux à la fois dans les méthodes d’investigation et de communication à l’attention du public grâce aux nouvelles technologies autour d’internet, car ce système basé sur l’exploitation des animaux c’est peu ou prou chacun d’entre nous qui en sommes responsables, et c’est tout le monde qui doit savoir. Témoin les nombreuses manifestations, les conférences, les happenings, les marches, les salons, les livres dédiés à la végétarisation du monde (pour reprendre le terme à l’ethnologue Catherine-Marie Dubreuil[1]).
   Peut-être faudrait-il jouer sur les mots et avancer que nul ne doit ignorer la loi, y compris la législation elle-même non ? En ce cas, comment se fait-il que les animaux qui ne sont plus des meubles mais demeurent des biens (res nullius, des propriétés) même en tant que tels ne puissent voir leurs conditions de détention et d’usage respecter les textes de loi ? Il faut redire à l’instar de Jean-Pierre Marguénaud, Florence Burgat, et Jacques Leroy ce prédicat législatif censé être incontournable :
« Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce. »[2]
   Si les impératifs biologiques des espèces, par exemple, étaient ceux propres à ce que se produisent de terribles épizooties, alors ce serait réussi. Hélas… ça n’est pas le cas, et les animaux d’élevage au premier chef subissent l’abjecte représentation que l’on se fait d’eux, eux censés avoir conclu un pacte originaire avec l’humain et qui devraient en retour s’acquitter d’une dette infinie qui n’a de terme qu’à la mort de chacun d’eux. Trois millions d’animaux abattus chaque jour en France par les moyens les plus coercitifs qui soient. Comme l’a écrit le juriste David Chauvet jamais dans l’Histoire (humaine et animale) n’y a-t-il eu « […] sans doute aucune cause qui ait dû faire face au fait que l’exploitation pénètre à ce point un domaine aussi intime et essentiel dans la vie courante que l’alimentation. » (Une raison de lutter, pp.22-23, Collection V L’Âge d’homme) C’est en même temps le grand paradigme et paradoxe de la viande. Tout se passe, envers et contre tout le bon sens éthique, par le biais des campagnes marketing, [des] complicités des pouvoirs publics[3], jusqu’à que la machine elle-même soit allée au bout de son autophagie[4]. Pour Corine Pelluchon, il est amplement temps de dégager les catégories permettant d’éclairer la responsabilité de l’Homme vis-à-vis des autres espèces et de la nature[5]. Et qui plus est, face au risque sanitaire gigantesque suspendu au-dessus du jeune crâne vaniteux de l’Humanité, il faut que tous prenions conscience que le mal à chaque fois infligé à un animal — là derrière les murs taiseux des abattoirs, ici dans la rue sur Chevelu, ou encore à Cécil le lion sur les terres africaines notre berceau — est comme une contraction de plus dans l’étau qui se resserre, dans lequel nous sommes pris comme à notre propre piège, entre la désertification de la biodiversité sauvage et l’univers industriel concentrationnaire à même d’infuser dans tout ce qui reste de vivant les plus terribles fléaux de contaminations contre lesquelles bientôt nul antibiotique n’aura plus le moindre effet. Tout simplement — tout bêtement — nous accroissons les facteurs enclins à mener à notre propre disparition. La nature vivante n’est forte que de sa diversité[6], et son amenuisement n’a d’égal que la précarité grandissante dans notre société goulue de consommation. « À chaque instant je comprends davantage les contraintes écologiques auxquelles sont confrontés les animaux, écrit la biologiste Emmanuel Pouydebat. Tour à tour nous croisons des fourmilières où mieux vaut ne pas mettre le pied dedans, des traces d’hippopotames qui viennent de passer, des mygales qui se dressent, une carcasse d’éléphant à ne pas toucher à cause du virus Ebola. » (pp.20-21 in L’intelligence animale. Cervelle d’oiseaux et mémoire d’éléphants, éditions Odile Jacob)
*
   Mais voilà que se (re)dresse la cause animale, cet être blessé mille fois mais qui ne s’en laissera pas compter. Les rangs des animalistes de tous poils ne cessent de grossir, et pas seulement en France mais de par le monde entier. Et c’est bien aussi par le biais de médiums plus classiques et hétérogènes, de façon plus diffuse et moins dans un esprit de mode dont un événement international comme le VeggieWorld est comme le porte-étendard de la philosophie de vie végane, que se propagent ce qu’on pourrait appeler « une pensée pour les animaux », quelque chose qui, doucement mais sûrement, vient petit à petit consolider les fondements et les fondations de la zoopolitique de demain — un futur qu’on espère le plus proche possible.
   Ce ne sont pas que des éthiciens, des historiens, des juristes et des philosophes qui ces dernières années se sont emparés de la question animale. En effet, et ne serait-ce que pour parler ici des romanciers car dans le monde de la culture de nombreux artistes dessinent, peignent, composent et chantent en choisissant de devenir des voix supplémentaires pour les animaux, on voit peu à peu émerger une tendance dont l’expansion à tout d’une systématicité virale. Ce virus d’une cause animale qui ne dit pas son nom comme le font d’ordinaire les plaidoyers véganes, antispécistes ou ceux d’une biopolitique interspécifique naissante qui s’élabore dans divers pays au sein de partis politiques d’un genre nouveau, ça pourrait à terme avoir aussi largement participé d’une attendue […] défaite sans retour, [d’]un rapport de force inédit et humiliant que rien ne pourrait renverser[7] comme l’exprime l’écrivain Vincent Message dans son roman dystopique prenant le contre-pied de la posture anthropocentrique du cartésianisme. Humiliante serait ici, dans notre réalité, la défaite des exploiteurs et tortionnaires des animaux pour qui la vie des autres qui diffèrent suffisamment pour qu’on nie leur souffrance signifie des gains économiques à la clef, rien de plus, rien d’autre. Mais quoi ? Il y a d’autres moyens d’entretenir l’économie de marché, et de ce point de vue strict se ranger du côté de la cause animale n’a rien de révolutionnaire. En outre, faire entrer les animaux dans le cadre de notre considération morale, cela a tout d’une révolution : traditionnelle, symbolique, historique. On ne peut plus faire comme si nos occupations n’avaient « […] pas de lien avec l’état du monde, alors qu’elles en sont la cause indubitable » comme l’exprime Gary Francione dans le recueil de textes réunis par Méryl Pinque (Bêtes humaines ? pour une révolution végane, p.18, éditions Autrement). Et c’est bien ce contre quoi se lève une armée culturelle à l’heure actuelle. Non pas que cela soit une nouveauté — la prise de position en faveur de l’animalité. Qu’on se souvienne de l’aide apportée par les « bêtes » à la critique de nos modes de vie (us et coutumes) dans Les Fables de Jean de La Fontaine (1694). Qu’on se remémore le soulèvement parlementaire des animaux dans les Scènes de la vie publique et privée des animaux narrées par P.-J. Stahl, Honoré de Balzac, George Sand, Jules Janin, etc., en 1840. Qu’on se rappelle les beaux passages littéraires de La paix chez les bêtes de Colette (1916). Et en passant par Le propre de l’homme de Robert Merle (1989), c’est tout un arsenal d’animots comme disait Jacques Derrida, que l’on voit progressivement adhérer à une grande et noble cause, et par suite adhérer, s’insinuer, dans les esprits humains et infuser la société toute entière. Ainsi cette pensée pour les animaux, qu’on pourra selon nommer d’animalisme ou de courant animalitaire, s’avère être une véritable contre-culture, et cette culture à contre-courant est en train justement de renverser le cours des choses. Jean-Baptiste Del Amo ne pose-t-il pas très clairement la question à propos de l’élevage dans son roman primé Règne animal lorsqu’il demande « Est-ce vraiment un mal pour un bien ? » (op. cit. p.332, Gallimard) Car oui, n’y aurait-il pas un lien — comme mécanique — entre cette vie maniaco-dépressive, l’isolement, la disparition des bêtes dans d’absconses métamorphoses ou fuites éperdues, l’autisme, la dépravation, les épizooties, le cancer, la mésestime de soi et le dégoût des autres que l’on vit massivement, et le traitement qu’on réserve aux animaux au fil des générations qui ont vu tuer depuis leur naissance, et qui ont regardé les pères et les mères ôter la vie aux bêtes[8] ?
   Aujourd’hui s’étend dans le public, c’est-à-dire la société civile, un phénomène viral à même de pouvoir pénétrer les arcanes du pouvoir d’État d’où émane toute forme de législation. Comme ce phénomène appartient aux êtres de cultures que nous sommes, il est lui-même très culturel. Rien qu’au niveau littéraire et pour ne pas s’étendre, il s’appelle Histoire du lion personne de Stéphane Audeguy, Oh la vache ! de David Duchovny, Le règne du vivant d’Alice Ferney, La végétarienne de Han Kang, Le cœur de Doli de Gustavo Nielsen, J’ai épousé une végane de Fausto Brizzi, Les petites personnes. En défense des animaux et autres récits d’Anna Maria Ortese, Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk, Histoire de Knut de Yoko Tawada, ou bien encore Les liens du sang d’Errol Henrot, Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers, ou La peste soit des mangeurs de viande de Frédéric Paulin, etc.
   L’avenir des animaux appartient donc aussi énormément au travail de ces passeurs d’idées, de la même façon que l’homme dépend plus qu’il ne le croit du travail [des abeilles][9] et pas seulement aux manifestations véganes et consort. La société civile est le lieu d’une certaine « réalité transactionnelle » comme l’appelait Michel Foucault (Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France. 1978-1979, Seuil). Elle est indexée à la spécificité des processus économiques[10], ce qui veut dire : aussi aux formes des objets de consommation que sont les livres, les films, les bandes dessinées, etc., qui ont quelque chose à distiller dans nos cerveaux et dans notre conscience collective. Petit à petit, comme l’oiseau fait son nid, la cause animale s’immisce un peu partout afin de nous faire profiter de sa bienveillante contamination. Elle répond aux épizooties qui ravagent les cheptels comme les animaux sauvages par l’extension de ses rhizomes empathiques au cœur même de nos sociétés qui portent — quoi qu’elles en pensent — elles-mêmes leurs types de gouvernance au biopouvoir. La cause animale corrompt notre corruption initiale. Elle rompt les liens qui nous obligeaient et nous donne la liberté que nous transmettons à autrui — à tous les animaux autant que faire se peut, et à tous les humains. Ce virus provoque en nous de puissantes mutations. De celles qui vous transforment de fond en comble, qui font émerger de nous une nouvelle personne apte à voir la personnalité des autres êtres vivants dans leurs altérités. Joëlle Proust a écrit, à notre sens, dans La nature de la volonté, ce que nous voulons en vérité : c’est reconnaître la personne, qui soit-elle, et la protéger. C’est inoculer ce sain et beau virus — la cause animale — en ce qu’il nous fait savoir que « la personne n’est-elle pas l’individu capable de faire directement l’expérience de sa propre subjectivité ? » (op. cit. p.256) — et par la nature de cette sympathie : celle des autres ?
M.
   [1] Libération animale et végétarisation du monde : Ethnologie de l’antispécisme français est paru en juin 2013, édité par le Comité des travaux historiques et scientifiques – CTHS.
   [2] C’est l’Art. L.214-1 du 10 juillet 1976 du Chapitre IV : La protection des animaux du « Code rural et de la pêche maritime », cité p.19 in Le Droit animalier (PUF, 2016)
   [3] Les Nourritures, p.125, Corine Pelluchon (Seuil éditions) Et la philosophe d’ajouter qu’à l’heure actuelle (2015) il est difficile de faire entrer des menus végétariens dans les cantines en vertu de l’article L230.5. Pourtant, comme elle l’affirmait déjà dans Éléments pour une éthique de la vulnérabilité : « […] la manière dont je mange en occultant la possibilité que ma place au soleil puisse être l’usurpation de la place d’un autre et qu’il y est, dans l’innocence de mon droit à jouir, de la destruction, dévoile une structure de l’être-ensemble, de l’être-avec qui n’a rien à voir avec ce qui se fait jour dans la philosophie de Heidegger. » (pp.215-216)
   [4] Ibid., voir pp.142-143 : « […] il est fort probable que l’élevage industriel, en raison de l’impasse écologique, sociale et économique qui apparaît aujourd’hui en plein jour, s’effondre de lui-même. La dégradation de l’environnement et le problème de la faim dans le monde forceront également les individus à réduire leur consommation de chair animale. À ce moment-là, il sera important d’avoir à sa disposition un certain nombre de textes précisant ce que peut être un état prenant en considération la condition animale et travaillant à l’améliorer. »
   [5] Éléments pour une éthique de la vulnérabilité, p.149 (Cerf).
   [6] « […] la diversité est un principe essentiel des systèmes stables. » écrit l’auteur p. m. dans Voisinages & Communs (L’éclat).
   [7] Défaite des maîtres et possesseurs, p.63 (Seuil, 2016).
   [8] p.129 in Règne animal.
   [9] Printemps silencieux, pp.89-90, Rachel Carson (Wildproject, 1962).
   [10] Op. cit. p.301. Folio essais.

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