ANTISPÉCISTE, ET DISSIDENTE CAR VRAIE CITOYENNE — AUTOUR DE « INDUSTRIE LAITIÈRE. UNE PLAIE OUVERTE À SUTURER ? REGARD ÉTHIQUE SUR LA FILIÈRE SUISSE DU LAIT » DE VIRGINIA MARKUS

DISSIDENTE CAR VRAIE CITOYENNE — « INDUSTRIE LAITIÈRE. UNE PLAIE OUVERTE À SUTURER ? REGARD ÉTHIQUE SUR LA FILIÈRE SUISSE DU LAIT » — VIRGINIA MARKUS

 

 

« Toutes les formes d’amour authentiques ont un point commun : le sens de la responsabilité. Sinon, elles ne sont qu’imposture. »
in Indignez-vous — Stéphane Hessel (2010)

 

« […] une vie de vache […] pour l’essentiel une succession d’inséminations et de mises bas. »
p.102 in Vache à lait. Dix mythes de l’industrie laitière — Élise Desaulniers

 

« En protégeant les êtres innocents de ce monde, nous protégeons la vie dans toute sa pureté »
pp.124-125 in Empathie et compassion — Sandra Cardot

 

   Il y a un an, souvenez-vous, nous commentions la sortie du livre d’Élise Desaulniers, Vache à lait, dénonçant les mythes de l’industrie laitière — au Québec notamment. L’essayiste Normand Baillargeon avait à juste titre préfacé que le travail effectué en 2013 par Desaulniers avait pour objectif d’activer un point de bascule pour la libération animale. On peut réitérer la formule et à la fois le compliment à l’égard de Virginia Markus, jeune citoyenne suisse éducatrice de sa profession, qui s’est lancée par ses propres moyens dans une vaste enquête sur les terres helvétiques afin de dénoncer ce que subissent les bovins femelles et mâles exploité-e-s dans des conditions qui n’ont rien d’une publicitaire image d’alpine Épinal à la Milka, c’est le moins qu’on puisse dire.

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   On entend déjà les mauvaises langues : « Ah ! mais vous les véganes nous ne lâchez pas l’affaire, hein ?! Tant qu’on n’est pas devenu comme vous, vous revenez à la charge… chacun ses choix de toute façon. » Qu’on se détrompe. Se préoccuper du sort des animaux n’est pas une question de choix dans le sens ordinaire du terme, ça n’est pas une option. C’est le seul choix possible, celui d’une vie comme écrivait Catherine Hélayel dès 2012 dans Yes Vegan. Et la juriste pionnière en langue française dans ce genre de publication a fait des émules, et ici dans la même collection V chez L’Âge d’homme. L’ampleur du problème est telle que d’abord on ne se répète jamais assez, et l’on va toujours, hélas, de surprise pas très bonne en surprise désagréable, même dans ce beau pays qu’est la Suisse bénéficiant de cette aura si spéciale : oasis européen de la neutralité géopolitique, du bon-vivre et du bon argent qui fait des petits. Alors à la lecture du livre de Virginia Markus une chose est certaine, enfin deux : 1) il ne faut pas être paysan en Suisse — pas plus qu’ailleurs, et 2) il ne faut pas être vache en Suisse non plus.
   Comme le dit l’antispéciste Virginia Markus, les humains n’ont aujourd’hui aucune raison de se comparer à leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs, ni quant à notre prétendue instinct de prédateurs, ni quant à nos besoins physiologiques réels face aux habitudes de consommation dévastatrices qui ont cours en occident depuis au moins la fin de la seconde guerre mondiale. L’évolution technologique que la libéralisation tend à globaliser — avec ses avantages et aussi ses inconvénients — rend métaphoriquement et littéralement caduque la vie d’antan et ses pratiques que l’on s’évertue à poursuivre paresseusement et aveuglément. De fait, le reste du monde vivant ne peut plus suivre. C’est à peine s’il nous sur-vit[1]. Néanmoins du nourrisson à la population vieillissante, tout le monde y va d’une sempiternelle et aliénante[2] maternisation, qui élevé au biberon premier, deuxième puis troisième âge, et renouvelle la lénifiante expérience lactique dans l’addiction à tous les produits laitiers (yaourts, crèmes, beurre, fromages), « les amis pour la vie » qui vous filent toutes sortes de salop… euh… de maladies — ô délicieuse voix-lactée de la néant-fermentation. Le système digestif humain en tant que tel n’est d’ailleurs initialement pas conçu pour digérer le lait maternel d’un autre mammifère. C’est à force d’en consommer qu’il s’y est progressivement adapté, quand bien même le nombre d’intolérants au lactose n’a de cesse d’augmenter[3]. Car des milliards d’humains n’ont pas de lactase, l’enzyme permettant d’ingérer le lactose[4], bref… Qu’à cela ne tienne il existe — mais ne nous dites pas que V. Markus vous apprend quelque chose, non ! … vous pensiez que tout cela était naturel ? que cela allait de soi ?! Ah ! — pléthore de stratégies commerciales des grands groupes à l’attention des enfants, idem auprès des personnels soignants que l’on convainc, comme nous l’avons tou-te-s été (heureusement certain-e-s s’en sortent) qu’il s’agit dans la consommation du lait de vache (pareil pour les chèvres, les brebis, les juments aussi, miam !) d’une alternative intéressante au lait maternel humain, et ça dure depuis le programme de renutrition des enfants d’après-guerre[5]. L’enfer blanc quoi. La Suisse, à l’instar de la France et de tant d’autres pays, perd un peu de son attrait. En tout cas pour les animaux ça n’est pas la panacée. Désormais la Suisse n’est plus en position privilégiée. Les éleveurs souffrent de faire souffrir les animaux, là où la pression sur l’agriculture se fait ressentir de façon toujours plus forte[6] quand dans la Confédération qui subit l’influence commerciale internationale  « […] la plus grande partie du lait commercialisé est transformée en fromage (42%), les autres produits de transformation étant le beurre (16%), le lait de consommation (11%) et les conserves de lait, tels que la poudre de lait maigre et le lait entier (10%). » (p.32)
   La même hypocrisie concernant la législation à l’égard des animaux sévit en Suisse autant qu’en France ou ailleurs malgré une bonne réputation en la matière. Virginia Markus peut affirmer sans détour à la suite de son enquête, que « […] l’ensemble des textes de lois en matière de protection animale et de production laitière ne vise au final qu’un seul but : la pérennité économique de l’exploitation des animaux au profit des industries agroalimentaire et pharmaceutique. » (pp.39-40) À la non surprise générale le Code Civil suisse s’avère aussi injuste envers les animaux que nos propres articles de loi car il explique ce [que n’est pas l’animal], mais ne dit pas ce qu’il est à proprement parler[7].
*
   En lisant Industrie laitière… de Virginia Markus nous ne pouvons que constater combien, si l’on est d’ores et déjà végane, on a fait le bon choix. Les autres, celleux qui sont en route vers la végétalisation de leur existence, apprendront comment les paysans comme les animaux qu’ils exploitent sont les jouets d’un gigantesque système économique coercitif où peu importe l’état des travailleurs dont beaucoup sont submergés de dettes et finissent pas abandonner ou se suicider, et où la qualité de vie de l’animal passe bel et bien par les impératifs de rendement[8]. Quand l’éleveur trépasse en but à l’administration (techno-bureaucratique) et à l’insuffisance de ses revenus, qu’il prend le bouillon, ce sont les « vaches réformées » épuisées par une courte vie (4 à 5 ans au lieu de 20) de mises bas et de traites qui finissent dans les « bouillon de bœuf », « steak haché », « gélatine », et autres « aliments » pour chats et chiens (cf. p.59). La maltraitance animale est presque partout sans discontinuer[9].
   Mais ce livre, c’est aussi, outre le cri du cœur — du cœur de Virginia — à en appeler autour de soi à de la cohérence morale, de la bienveillance, de la compassion, un assez appréciable coup de gueule. Effectivement, l’auteure ne mâche pas ses mots à l’endroit des entreprises en définitive sans foi ni loi sévissant sur les non-humains et les humains d’une façon peu différenciée. La misère humaine est bel et bien consubstantielle au malheur animal. Quelqu’un pour exprimer son végano-scepticisme ou le postulat du métaphysicien et génialissime être humain par hasard ? Non ? Bien. — Ça fait un bail que la boucle est bouclée du côté de la super industrie qui a accompli sa mission. Vendre de la maladie en toute impunité, sur le dos d’animaux sensibles en toute impunité[10]. Main dans la main, agro-business et marché pharmaceutique cannibalisent l’espèce humaine en la gavant d’« aliments » animaux — et même pas naturels mais transformés, bourrés de trucs chimiques immondes par des procédés basés exclusivement sur l’exploitation de ces êtres devenus moins que des machines mais des pièces de rechange, — puis en lui aspirant par tous ses pores suppurants le produit devenu peu ou prou monétaire de la force de travail d’une vie dérobée, vouée à l’hégémonie du plus inhumain de l’humain, indicible mécanisme de l’emboitement des dominations de la société à tous niveaux métastasée. Alors il est vrai, et comme Markus est quelqu’un d’honnête ne tombant pas dans les amalgames elle sait faire la part des choses, que certaines personnes embarquées dans ces affres sociétales ne sont pas explicitement des « bourreaux »[11]. On repense ici au livre de Stéphane Geffroy À l’abattoir dont nous vous avions parlé. Tout cela en définitive, cette organisation du travail tirant son énergie motrice de l’annexion du vivant et sa dissémination fait penser aux atrocités de la guerre, tant et si bien qu’au travers des expressions de cette division du travail on voit comme dans les camps de concentration se mettre en place une insidieuse irresponsabilité, une sorte de stupeur absconse, en somme le pire de l’existential humain : l’abandon de toute velléité que les choses soient autrement, l’ordinaire étant considéré, quel qu’il soit, comme normal. Ainsi donc, ces humains qui ne sont pourtant pas dépourvus de sensibilité, « […] ils en viennent, écrit Virginia Markus, à commettre des atrocités sous l’autorité de leur responsable […] » (p.107) sous la pression économique, comme si c’était juste un « mal nécessaire », etc. Les sociétés pourvoyeuses de ces trafics de corps et d’organes on les connaît bien, et avec abnégation et courage Markus ne se gêne pas pour en donner les noms : Danone, Kraft, Tyson, Pizza Hut, KFC, Yoplait, Domino’s Pizza, Mars, Bubble Beef, Kellog’s Nestlé, Subway, etc[12]. Le comble, c’est qu’elles font toutes partie, entre autres, de The American Cancer Society dont elles sont les sponsors. Ce serait presque drôle tellement tout cela est grotesque, si en vérité la course à la rentabilité n’en finira [pas] par tous nous tuer[13], nous tous les non-humains, l’environnement, et les êtres humains.
*
   On terminera cette recension en ajoutant que le ton employé par Virginia Markus, s’il ne manque pas de sérieux, n’en oublie pas pour autant d’être parfois sérieusement drôle. L’auteure est cynique, pratique un peu d’humour noir tout à fait de bon aloi. Sans trop insister sur les ressemblances entre les mauvais traitements infligés aux animaux et ceux que des humain-e-s ont subi ou subissent encore malheureusement, Markus ne s’attarde pas sur les divisions sémantiques propres à l’intersectionnalité (convergence des luttes) mais se concentre sur ses positions basiques et très efficaces dans leur éloquence : antispécisme, abolitionnisme, compassion. « What else ? » dirait l’autre pour la marque carnassière… Alors si vous êtes encore de celleux qui pratiquent la chasse en caddie 4×4 comme dit Virginia Markus, parce que votre « instinct de survie prévaut sur la morale »[14], laissez tomber votre recherche du précieux steak, car non vous n’allez pas disparaître si vous devenez végétalien et végane. Venez du côté éclairé de la force où des êtres lumineux comme V. Markus vous invitent à construire une société démocratique prenant en compte les intérêts de tous les êtres vivants. Pour cela, Industrie laitière. Une plaie ouverte à suturer ? regorge de belles propositions dont feraient bien de s’inspirer les politicien-ne-s, s’il en reste de fiables et pas que des corrompu-e-s, et pas uniquement en Suisse. Il est grand temps en effet, de replacer le curseur des priorités sur les valeurs éthiques en lieu et place des préoccupations économiques et égocentriques en changeant l’école, en favorisant la permaculture, en réinventant les rapports entre les gens autour d’un consensus des valeurs et de la vie libre[15] — vie de tous les vivants.
   Un livre à lire et à faire lire pour son engagement irréprochable, la pertinence de son propos pour l’éthique animale et la bioéthique humaine, et pour soutenir l’auteure et la maison d’édition qui se tiennent côte à côte face au système pour faire cesser l’exploitation animale et promouvoir une politique de vie meilleure que l’actuel et archaïque modèle compétitif, guerrier et assassin issu de la dominance patriarcale. Carol J. Adams a une digne succession !

 

M.

 

 

Visiter le site de l’auteure

 

Et celui de L’Âge d’homme, la collection V bien sûr

 

 

 

 

 

   [1] V. Markus l’exprime comme suit : « Il faut croire que l’Homo sapiens d’antan se souciait peu de ses actes, ce que nous pouvons aisément comprendre. » (op. cit. p.24) Elle précise que le mode de vie écosystémique d’auparavant subit les effets péjoratifs de la techno-hominisation. « Plutôt que d’évoluer au gré des saisons et de la diversité offerte par la nature, l’humain s’est peu à peu conforté dans une logique du moindre effort. » (p.24) De l’humain, V. Markus écrit aussi que son « […] évolution a brusquement modifié son rapport à l’environnement et à son alimentation. » (p.25)
   [2] Aliénante dans ce double sens : absorption d’une substance (sécrétion animale) étrangère sans nécessité biologique, voire extrêmement néfaste à la santé humaine, et perduration du rêve éveillé et consommatoire de l’enfance : tous âges bêtes.
   [3] p.27 in Industrie laitière. Une plaie ouverte à suturer ?
   [4] En savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Lactase
   [5] Ibid., pp.28-28.
   [6] Ibid., p.36.
   [7] Ibid., p.42.
   [8] Ibid., .p.45.
   [9] De la sorte, lors de ses visites chez les éleveurs, dans les « fermes », V. Markus a pu constater maintes fois dans les bouveries des « pattes cassées, tumeurs, mutilations en tous genres. » (p.61)
   [10] Ibid., p.100.
   [11] « Certains employés n’ont rien des « bourreaux » que l’on peut voir dans l’une ou l’autre des enquêtes dans des abattoirs à une cadence plus soutenue, […] » écrit l’auteure p.106.
   [12] Citées p.158 in op. cit. D’un autre côté l’État, commandité par les compagnies, instruit par le lobbying, saura comme le stipule V. Markus, envoyer ses forces de l’ordre pour déloger les militants animalites pacifistes en plein sitting par exemple. À l’éthique on préfère défendre les intérêts financiers de Swissmilk (cf. p.159).
   [13] Ibid., p.169.
   [14] Cf. p.180 in op. cit.
   [15] Ibid., p.204.

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