ARCHIVE LITTÉRAIRE POUR LTTP #3 — « L’ÉVEIL / STADE III » DE JEAN-BAPTISTE DE PANAFIEU

  Suite et fin de cette chronique littéraire pour le magazine web Le Tofu Te Parle (le numéro 5). Voici en archive quelques mots sur le très bon roman jeunesse de Jean-Baptiste de Panafieu, L’Éveil stade III. Dernier tome donc, paru à l’automne dernier.
   Nous retrouvons dans le dernier tome de L’Éveil de Jean-Baptiste de Panafieu la scientifique Laura Goupil, celle qui « […] avait non seulement éveillé les animaux, mais […] s’était rangée à leurs côtés et leur avait montré la voie d’une cohabitation plus harmonieuse » (L’Éveil, stade 3, p.17, Gulf Stream éditeur), et ses jeunes amis Alya, Clément et Gabriel accompagnés de leurs compagnons animaux éveillés. Le virus expérimental qui a échappé à sa créatrice et s’est diffusé parmi les animaux domestiques puis sauvages, y achève de transformer presque tous les animaux du monde hormis les insectes et les poissons. Et le dernier animal dont il nous est donné de vivre avec lui son passionnant éveil n’est autre que le primate le plus proche de l’Homme : le chimpanzé.

   Si le choix de faire s’éveiller le chimpanzé en dernier peut paraître surprenant vu qu’il est notre plus proche cousin, c’est qu’il faut sans doute aux yeux de l’auteur relativiser les qualités de notre propre intelligence et prétendue supériorité de la conscience réflexive. Dès qu’Adam — un nom a posteriori prédestiné, non ? — prend ses esprits au milieu de son île et de ses congénères de zoo, on voit se dessiner chez lui ce caractère très humain qui est celui d’être imbu de sa personne et qui pourrait bien le mener à sa perte et celle de tous les êtres vivants amenés à subir les conséquences de ses actes. Ainsi, prenant peu à peu conscience de lui-même et de ce monde qui l’entoure, Adam se dit : « Les autres attendent que je leur dise ce qu’ils doivent faire, ce qu’ils vont devenir. » (op. cit. p.9)
   Dans ce dernier volet d’une belle trilogie d’aventure qui ravira un jeune lectorat dès 12-13 ans tout comme les adultes, nous assistons parallèlement à la fin d’un système, celui de la suprématie des humains, et aux prémices d’une nouvelle ère dans laquelle tous ensemble et non sans difficultés, les animaux vont devoir exiger que leurs soient accordés des droits, et surtout qu’ils puissent décider pour eux-mêmes et par eux-mêmes, de leur avenir. Ce qui n’est pas une mince affaire puisque depuis que l’éveil s’est produit il arrivait qu’ils soient aidés par des militants animalistes et soutenus par une partie de la population, mais la plupart des humains réagissaient brutalement devant ces atteintes à leurs intérêts[1]. Jean-Baptiste de Panafieu nous entraine une dernière fois avec lui dans cette grande aventure imaginaire que d’aucun défenseur de la cause animale aimerait qu’elle ait lieu, tant effectivement il est bien évident que, sentients ou conscients, les animaux doivent bien souvent ressentir quelque chose d’assez proche à ce que décrit le scientifique et romancier qui fait dire aux animaux : « Nous avons l’impression de vivre en prison, alors que nous n’avons commis aucun crime. » (op. cit. p.50) C’est ainsi que dans l’ultime stade de l’éveil des animaux, nous les voyons prendre la route et faire campagne à la recherche d’un territoire où s’établir et démarrer une nouvelle vie. Se mettent en marche tous les échappés des parcs animaliers, les zèbres, gnous, cerfs, oryx, bubales et impalas, et avec eux les orignaux, hippotragues, grands koudous, buffles, bisons, zébus, rennes, chameaux, kangourous, hylochères, pécaris et tapirs, sans oublier les éléphants, les rhinocéros, les tigres, les lions et les panthères, etc[2]. Rien ni personne ne pourra plus les arrêter, eux qui dès leur métamorphose ont remarqué que si l’Éveil n’avait pas changé la nature des carnivores, pas plus que leurs besoins alimentaires, il avait transformé leur comportement. Ils s’étaient collectivement fixé une règle stricte, l’interdiction de tuer des animaux éveillés pour les manger[3]. Éthique animale au sens le plus strict inventée par J.-B. de Panafieu, dont pourraient bien s’inspirer nos contemporains pour qui les animaux ne sont que des choses ou de la nourriture…
(image tirée du film La planète des singes — 2017)

(image tiré du film L’armée des 12 singes — 1995)
   Cependant, tout en poussant loin la réflexion animaliste, l’auteur ne manque pas de faire connaître sa position actuelle quant aux passionnantes questions que soulève le postulat de L’Éveil. Malgré la disparition de la biodiversité et les grands dangers que font courir au vivant les installations humaines, De Panafieu donne à voir qu’il ne faut pas forcément verser dans des actes inconsidérés comme certaines formes de terrorisme en réaction à l’exploitation et pour se libérer, tout comme il laisse entendre qu’on ne peut pas « […] supprimer la prédation, [car] c’est risquer de détruire ce qui reste de nature. Et à long terme, c’est la fin de toute évolution. » (p.135) On retrouve bien là dans cette idée d’un des protagonistes principaux le sentiment du romancier qui s’était ouvert à nous dans une interview parue en septembre[4]. Quoi que la politique internationale ne donne pas la part belle à ces deux courants de pensée fondamentaux, il faudra bien cela dit, en effet, faire des choix issus de l’écologisme et de la biopolitique.
   À lire donc, dans la veine des précédents, un troisième et dernier stade de L’Éveil où l’on perd toutefois de vue des personnages humains touchants et leurs questionnements et échanges — mais où l’on gagne à se rapprocher des animaux en train de s’émanciper. C’est ici le sentiment d’espèces et de collaboration interspécifique qui l’emporte à l’encontre des individualités… mais peut-être après tout ne sommes-nous nous-mêmes, en politique et dans nos tentatives démocratiques, que des « ensembles animaux » un peu perdus et dépassés par la responsabilité que confère le fait même d’exister. L’Éveil est un bon et beau roman qui mérite d’être lu et qui s’inscrit dans les grands classiques du genre, écrit avec savoir, passion et tempérance. Une histoire à ne pas manquer !
« Nous construisons une République animale, dans laquelle nous aurons notre place, toute la place qui nous revient. » (p.147)
K&M
(photo : © Matthieu Delahaie[5])
   [1] In L’Éveil., p.23.
   [2] Cf. autour de la p.118.
   [3] Ibid., p.120.
   [4] Interview disponible sur le site de Le Tofu Te Parle : http://www.letofuteparle.com/km-veganautes-reporters-interview-jean-baptiste-de-panafieu/ ou bien sur notre blog : https://kmlesveganautes.wordpress.com/2017/09/20/km-les-veganautes-reporters-interview-jean-baptiste-de-panafieu/
   [5] Voir sur le travail de l’artiste en 2015 : https://www.lense.fr/news/paris-zoo-quand-la-capitale-abrite-les-animaux-sauvages/
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