LIFE DIVISION — REVIEW DE « VEGAN ORDER » DE MARIANNE CELKA — ENTRE SOCIOLOGIE DE COMPTOIR ET PRÉMONITION

LIFE DIVISION — REVIEW DE « VEGAN ORDER » DE MARIANNE CELKA

 

« Now so long, Marianne
It’s time that we began to laugh
And cry and cry and laugh about it all again »
So long Marianne — Leonard Cohen — 1967

 

« Bêtes, puisque nous sommes les puissants, nous définissons les figures du vivant, jusque aux formes de vos corps, aux oreilles qui seront taillées comme des buissons, aux conditions de votre aliénation, aux règles de vos vies, à l’usure du collier sur votre cou, aux clauses de votre reproduction (interdite ou accélérée), à la dévoration de votre progéniture, à la catégorisation de vos races, aux matières de votre corps dont nous usons, à l’espace que nous vous concédons. À la puissance nous devrions inférer la protection. C’était un dû, un devoir. Nous sommes en deçà de nous-mêmes pour vous, bêtes animales, et pour vous, humains animalisés. L’indignité des puissants nous tient tous serrés dans le même troupeau. »
p.130 in Mort d’un cheval dans les bras de sa mère — Jane Sautière

 

« Un jardin zoologique est encore un remarquable observatoire social, un miroir où, hélas, l’humanité n’apparaît pas toujours à son avantage. »
p.180 in Les captifs du zoo, Vera Hegi

 

 

   Vous siérait-il de faire un peu de sociologie ? Oh allez ça va, c’est pas d’la physique quantique (quoi que…), on va y arriver. C’est chouette la socio ; ça parle des gens dans la société, comment qu’ils se frôlent, comment ils se comportent, comment les gens ça va et vient dans leur jus social, comment ça se normalise, comment vont les flux humains, comment ça génère des classes, des genres, comment ça se régule, se catégorise, etc. Attention toutefois : on dit bien « milieu social », pas question dans cette discipline appartenant aux « sciences humaines » de biophysique ou de mentalité individuelle… juste le comportement dans le milieu social, le truc qui vous échappe en somme qui vous donne l’air d’électrons (libres ?) — capito ?
   C’est encore une fois notre curiosité qui nous a conduit à nous procurer et lire ce… mettons ce sociogramme publié fin 2017 aux éditions Arkhê, rédigé par Marianne Celka et amplement repris et actualisé de sa thèse de doctorat en sociologie produite en 2012. Marianne Celka officie à l’université Paul Valéry de Montpellier et est chercheuse à l’IRSA-CRI, le laboratoire de sociologie de Montpellier 3. Comme on va le voir, elle a sa façon bien à elle d’aborder la question animale par le prisme des agents de cette cause que sont les véganes de tous poils. Car Marianne Celka est autant tête chercheuse que pensante, et autant le dire tout de suite : sa cible est verrouillée depuis belle lurette et elle a mis le paquet. Allez, review de ce Vegan Order. On va s’éclater !

   Il paraît que l’auteure, dans sa thèse initiale, s’est intéressée à l’animalisme, aux « formes sociales, multiples et complexes, qu’épousent les relations homme-animal. » Il est écrit aussi qu’elle « s’intéresse également aux métamorphoses de ce qui définit l’humain — entre l’animal et la chose — dans la culture populaire. » On ne voit pas trop ce que veut dire cette phrase, ni ce qui relie l’animal et la chose sinon dans le procès de réification des animaux en produits. Mais ça, ça n’est pas naturel et ne peut être considéré comme un invariable. Ou est-ce l’humain qui est symboliquement et concrètement animé par des affects, une psyché « animale », ou qui est chosifié soi-même selon le contexte ?
   Par une très brève rétrospective sur l’histoire du végétarisme au sens large (par l’Antiquité), Marianne Celka débute son ouvrage avec une euphémisation de l’importance du propos animaliste dans l’Histoire. Pythagore ou Plutarque en somme, n’étaient pas influants, et étaient des cas marginaux. D’emblée l’on comprend que les partisans de la cause animale ne sont pas vraiment en odeur de sainteté dans l’étude de l’auteure lorsqu’elle écrit que […] c’est surtout avec les transcendantalistes et quelques pionniers de l’anarcho-primitivisme au XIXe et de l’écologisme du XXe qu’elle s’est enrichie d’un argumentaire élargi[1], arguant qu’on assiste à un « renouveau des débats relatifs à l’éthique animale » et à l’apparition d’une « vogue des régimes végétarien et végétalien ». En réalité et comme elle le fait elle-même remarquer en citant le monde antique, le sujet est ancien et il n’a surtout jamais cessé d’exister. Ainsi force est de rappeler ce que Renan Larue nous dit dans Le végétarisme et ses ennemis : « (Pythagore) Le maître de Samos renonce également à prédire l’avenir en examinant les entrailles des victimes immolées. Mais puisqu’il ne souhaite pas renoncer à la divination, il élabore une mantique basée sur des calculs mathématiques. » (p.32, PUF, 2015) L’esprit de rationalité, l’esprit scientifique, s’invitait d’ores et déjà à la fois au sein du rite religieux et de la morale sociale. Cependant, M. Celka n’ignore pas que les animaux ont perdu toute dignité avec la disparition de tout ou partie de leurs aspects divins ou sacrés. La chair du dieu a supplanté celle de l’animal, dit-elle en parlant du christianisme, puis […] l’animal désacralisé est entré dans le processus industriel de production, au même titre que n’importe quelle matière première, de sorte qu’à la fin l’animal […] devient un objet sérié[2]. L’analyse est juste. Elle corrobore point par point avec ce que développe dans sa pensée le philosophe Patrick Llored sur la part de la domination religieuse, et notamment chrétienne puis protestante dans la marchandisation du vivant. De même que dans le rapport du capitalisme au monde, le relationnel de l’humain au non-humain ressemble à ce qu’avait démontré en son temps Max Weber (L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1905). Admettons durant un moment que, selon Marianne Celka toujours, l’animalisme s’est présenté comme une subculture, et même pour un temps comme une contre-culture[3] — au vu de son faible impact politique dans le monde jusqu’ici. Il faut donc croire, à lire entre les lignes, que l’animalisme était inoffensif… ce qu’il est réellement puisqu’il prône la cessation de toute exploitation et tuerie animale. Mais voilà : Celka commence peu à peu un travail de présentation et d’insinuation, moyennement subtil, de l’animalisme — dont son essai devait d’ailleurs porter le nom (pas assez accrocheur, trop tendre ce premier titre ?) — en associant la sobriété volontaire et la désobéissance civile d’un Henri-David Thoreau passablement dépeint comme un poseur […] à tout le corpus animalitaire embarqué dans un systématisme politisé autour du rejet de la souffrance et de la domination de l’homme blanc. Le végane est un nouveau baba-cool de l’alternative attitude et il se reproduit parce qu’il est à la mode. À partir de là, tout le livre de la sociologue ne cesse de faire, sous couvert d’un langage au cachet scientifique, des raccourcis et des amalgames qui ne disent absolument rien du véganisme et des véganes sinon des clichés qui apporteront de l’eau au moulin de tous les végano-sceptiques, ces êtres supérieurs porteurs de la suprême humanité donnant le droit de vie et surtout de mort sur tout être vivant n’appartenant pas à son règne bipède et bavard.
   En parlant de bavardage, continuons donc dans le pensum de Marianne Celka. N’hésitant pas à user d’une énorme fourberie, la voilà — ô docte cynique — invitant Cioran dans la conversation afin de décrire la position des véganes et consorts : « Cioran écrivait que « l’homme est le bavard de l’univers, il parle au nom des autres », ce à quoi il ajoutait, non sans amertume, que celui qui parle au nom des autres est toujours un imposteur » (p.13). Quelles érudition et référence tout ça pour dire que les animalistes ne devraient pas parler des souffrances que les animaux ne disent pas eux-mêmes dans notre langage articulé ! Pourtant c’est bel et bien de la malhonnêteté intellectuelle : on ne parle pas en effet de toute façon « à la place » ni « au nom » des animaux mais « pour eux ». Leur corps souffrants parlent, leurs tentatives de fuite parlent, leur propension à jouir de la vie quand ils sont libres parle. Malheureusement, cette forme de communication en-dehors des systèmes humains, elle, n’est pas entendue. Hélas, avant que les véganes ne veuillent mettre de l’ordre dans le verbiage humain autour des animaux, on faisait déjà parler ces derniers et ils criaient des choses du genre : Mangez-moi, ou bien : Je suis un saucisson vivant ! dans la suicide food. La mythologie depuis la nuit des temps fait parler les animaux sans qu’ils aient eu, curieusement, leur mot à dire, alors pour une fois qu’on parle pour eux afin d’éviter qu’on ne leur fasse la peau, on veut bien rire ensemble mais par pitié un peu de sérieux.
   La chose devient encore plus intéressante — d’un point de vue strictement sociologique il va de soi — quand son auteure, qui sait, ayant peut-être un lien de parenté avec Luc Ferry !? — suggère une forme de béatitude, de déliquescence dans le militantisme animaliste. Effectivement, nous serions (on s’inclut, on pense être concernés un chouia, pardon) flottant dans ce bonheur-là, dilaté jusqu’à l’animal, [qui] est l’indice d’une modernité crépusculaire qui doucement laisse place à autre chose. La cause animale serait-elle un hallucinogène ? On croirait lire Philip Murray, ah ah ! « Et c’est pas fini ! » comme dit l’autre dans la pub. Les prophètes de ce nouvel ordre moral envahissent la Toile, les librairies et les kiosques, les plateaux de télévision et de radio, ils prêtent leur voix à la cause animale, et l’animalisme finit par être absorbé par le système hégémonique qu’il rejette — […] il devient cool[4].
   Croyant faire la finaude, Marianne Celka se jette tout droit (non…, pas dans le gueule du loup !…grrr….) sur l’antispécisme. Ayant vaguement discuté des notions de welfarisme (réformisme), néo-réformisme et abolitionnisme, et critiquant la « nécessité de procéder par compensation » qu’on retrouve dans la philosophie antispéciste dont l’auteure présentent les penseurs comme des « esprits éclairés se charge[a]nt de révéler et de dénoncer l’ignominie ordinaire que subissent les animaux » (p.21), elle écrit : C’est en réalité une première contradiction interne à la pensée antispéciste puisque celle-ci admet, presque malgré elle, les différences entre les espèces[5]. La pauvre, elle n’a rien compris. Qu’à cela ne tienne, Les Cahiers Antispécistes sont là qui expliquent très bien leurs positions (voir Égalité animale et antispécisme). Marianne Celka pense-t-elle sérieusement que les antispécistes lui diront qu’une bergeronnette des ruisseaux et un chamois c’est biologiquement pareil ? — Alors là, on en perd nos ailerons et les griffes nous poussent… voire les dents du fond ! Et puis où est le mal, moralement on veut dire, à prendre la défense d’individus pour qui il est impossible de parler, et dont l’émancipation n’est pas identique à celle qu’elle serait chez un humain — sous couvert d’une coercition vous laissant la parole… ? Selon Marianne Celka le « magma critique [d]es auteurs » de l’antispécisme ferait « assez peu consensus » (p.28). Une chose est sûre en tout cas : l’antispécisme réfléchit à la défense des intérêts à vivre des individus, en fonction de leurs caractéristiques spécifiques, cet intérêt commun étant ce qui, aux yeux d’une justice et du droit négatif, les rend égaux.
   Mais les antispécistes ne sont pas la cible de ce petit essai sociologique. Pour une étude ethnologique et historique (presque) objective, il faut lire Libération animale et végétarisation du monde : Ethnologie de l’antispécisme français de Catherine-Marie Dubreuil (2013). Ce qui anime notre sociologue en outre, c’est le véganisme, et plus encore les véganes, ces êtres étranges qui parviennent à survivre — contre toute attente ! — sans plus consommer de produits animaux et dont on entend de plus en plus parler dans les médias, qui ont des commerces, ouvrent des resto, etc. D’après Celka, l’idéologie animaliste est transformée (quintessenciée) en doxa dans le véganisme (cf. p.33), autrement dit en un ensemble d’opinions reçues sans discussion, comme parfaitement évidentes. Les véganes seraient, relativement à leur vision du monde, en renégociation de la réalité et des mots qui la traduisent[6]. Parce que l’abattage est dénoncé comme « meurtre » et la viande perçue comme « cadavre » — les véganes tenteraient donc une reformulation du réel. Mais l’auteure s’interroge-t-elle un seul instant afin de savoir si tel que le réel est donné dans les circonstances que désapprouvent les véganes justement, ce n’est pas ça qui est d’emblée travesti ? Ainsi va pourtant de la suicide food qui donne à voir des animaux contents d’aller se faire manger. Est-ce la réalité ? Non. Les animaux ne veulent pas être abattus et consommés en charcuterie, en magret et autre réjouissances « gastronomiques » (littéralement « l’art de régler l’estomac », du grec gastèr, « ventre » ou « estomac », et de nomos, « loi ») où seul compte celui qui mange et est deux fois néantisé celui qui est mangé[7]. L’analyse, si c’en est une, va plus loin lorsqu’on affirme que le véganisme est vécu par ses partisans comme « une panacée reposant sur une forme de « ressentiment » », n’hésitant pas à appeler à la rescousse Max Sheller et sa notion de « honte d’être humain » (p.35) pour dériver vers celle d’orthodoxie (littéralement « qui est/pense dans la bonne voie ») de Patrick Tacussel qui n’était autre que le directeur de thèse de Marianne Celka (2012) — tiens donc… —, arguant que les véganes vivent une passion (souffrance) qui se transforme en valeur (via l’expérience sociale) et qui n’est autre que ce qu’on appelle la « cause animale » (p.35). De facto, les arguments du véganisme sont interprétés comme de simples opinions menant, via cette pensée décrite comme « système » d’interprétation définitive du monde[8], à terme à un résultat ayant des « aspects totalitaires ». Qu’est-ce qui, quelque part, ne fait pas système cela dit ? La logique ne fait-elle pas système ? Et le langage n’est-il pas un instrument propre à servir (de) la logique ? On veut dire : être au service chaque fois d’une logique — laquelle correspond soit à un entendement en soi et per se (pour-soi), soit à la réalité pure elle-même. Ainsi, on retrouve ici la proposition 3.327 de Ludwig Wittgenstein dans son Tractatus logico-philosophicus : « — Le signe ne détermine une forme logique que pris avec son emploi logico-syntaxique. » (op. cit, p.47, Tel Gallimard). Où tout confère, y compris dans Vegan Order quoi qu’il en dise, à ce que le langage contribue plus encore à l’absence des animaux, quand par exemple ailleurs un même terme « bondage » est employé aussi bien pour désigner les « chaînes, aiguillons à bétail, nœuds coulants, colliers pour chien et cordes » que dans la pornographie[9]. Il est bien évident que le langage possède cette fonction duelle de travestissement et de dévoilement. Est-il inexact que la « viande » c’est une partie d’un animal mort, abattu à cet effet ? Si ça n’est pas le cas alors le langage que nous employons ici-même n’a aucun sens. Pourtant vous l’avez compris… il a un sens clair et ne fait que dire une vérité plus brute, plus essentielle que celle du décorum culturo-économique visant à satisfaire les exigences du marché de la boucherie en général — entre autres.
   Mais Marianne Celka a plus d’un tour dans son sac pour emberlificoter son lectorat. Un lectorat de préférence non-végane, peu au fait de la chose et crédule en l’apparente scientificité du discours de Vegan Order. Nous voilà donc plutôt parlant de l’animalisme français — en tous les cas c’est ce qu’il semble — et pour brouiller les pistes introduit-on des thématiques qui ne sont pas en lien direct avec le sujet et/ou qui peuvent exister sans lui. Voici le partisan végane farci d’idées millénaristes avec un « état d’esprit de veille active », influencé par les mouvements straight edge et hardcore (pour en savoir plus voir Écopunk de Fabien Hein) dans l’« attente réjouie de la fin d’un monde qui ne saurait tarder, la fin d’un monde déjà pourri jusqu’à la moelle, c’est celle que partage les libérateurs animalistes. » (p.38) Ouais… …alors chez les véganes de France, même à Paris, on n’a jamais entendu qui que ce soit prôner le straight edge / véganedge (dont Celka s’étonne de l’engagement, feignant de les confondre avec l’antispécisme politique) et dire « on n’est pas des animaux » en refusant systématiquement les consommations de sexe, de drogue, d’alcool, etc[10]. L’auteure généralise autour d’éléments somme toute marginaux et peu implantés en France. Maladresse ? — Après on ne dit pas qu’il n’y a pas des personnes vivant leur véganisme de la sorte. Toutefois, l’assertion qu’on trouve dans le livre comme quoi : « […] l’idéologie animaliste s’inscrit dans une forme de positivisme et se déploie, à travers la pratique du véganisme en particulier, comme le moyen privilégié d’atteindre un monde meilleur lavé des souillures de la violence entre les espèces. » (p.46) est très partiellement fausse et teintée d’un mépris moqueur. Y est raillé Henri-David Thoreau pour n’être pas resté suffisamment de temps seul à Walden, pour certaines de ses idées et le puritanisme des adeptes de la simplicité volontaire ostentatoire d’aujourd’hui (cf. p.51). On bascule ensuite dans une critique du véganisme comme relent(s) de divers mysticismes de sources différentes et qui ont pour point commun une certaine défiance quant au pouvoir en place[11], intimement lié à la domination blanche. C’est bien ce qu’affirme Carol J. Adams en 1990[12]. Mais le questionnement sur la pertinence de l’assujettissement des animaux ne date pas d’hier. Effectivement, qu’on se souvienne qu’Antoine Dilly dans son De l’âme des bêtes de 1676, critiquait sans détour l’automatisme intégral issu de la pensée cartésienne[13]. Dans le fourretout Celkaien, le véganisme est assimilé à une secte puisqu’il est décrit comme une doxa qui serait la tentative de s’élever au-dessus des autres, comme par exemple quand les véganes invoquent Ghandi ou Einstein, ou encore « Jesus was vegan » (là ça doit être les USA non ?!) etc., pour démontrer que des gens reconnus par l’Humanité avaient de la considération pour les animaux, que ça n’est pas bizarre, pour ici n’être présenté que comme volonté purificatrice (sorte de catharisme) aboutissant à un prosélytisme militant dont le but est de divulguer les horreur et mensonges au sujet de l’asservissement des animaux[14]. En vérité, ce sont certes des personnalités, ou plutôt des personnes dont se souvient l’Histoire. Ce qui est mis en avant n’est pas tant une forme de supériorité intellectuelle du personnage végétarien, qu’un marqueur temporel : d’autres avant nous on prit en compte cette question de la souffrance animale. C’est une façon de montrer qu’il ne s’agit pas d’une mode justement. Et puis parler d’Einstein ou de Ghandi est plus évocateur que de parler de Thomas Tryon (mince un religieux, grrr…, ça va nous retomber dessus ça !!) ou de Jane Goodall, peu connus[15] du grand public. N’empêche, Vegan Order c’est un peu l’herbier des mots honnis de la bonne société appliqués au véganisme (animalisme, c’est à peu de choses près égal chez l’auteure). Ce joyeux dictionnaire nous distingue en tant que pratiquant « l’ascétisme », nous sommes des « adeptes », nous avons des « gourous » et nous nous réunissons lors d’événements à « caractère sectaire » — comme la Vegan Place du printemps le 28 avril place de la Bataille de Stalingrad à Paris, ouverte à tout le monde où tu rentres et tu sors comme tu veux ?! Ah ouais, c’est chaud j’avoue ! […] Il est bon alors de rappeler la définition de la sociologie du plus célèbre des sociologues, Émile Durkheim (1858-1917) : « Nous appellerons normaux les faits qui présentent les formes les plus générales et nous donnerons aux autres le nom de morbides ou de pathologiques. » Les formes de l’animalisme étudiées par Celka, ne sont en rien représentatives du mouvement vegan dans sa globalité. Elle nous fait donc de la sociologie morbide. Et encore nous avons de la chance : elle n’a pas évoqué des accointances entre néonazisme et animalisme si chères à Luc Ferry. Merci Marianne, trop sympatoche !! Pour la peine on vous présente « the » grand gourou du véganisme mondial, notre très divin adoré Gilbert Boudepain, saint patron de l’Ordre de la Grande Mandarine.
   Ne nous en voulez pas si l’on arrive pas toujours à garder notre sérieux. Vu le contexte, le sectarisme végane, mieux vaut en rire qu’en pleurer, il y a assez de tristesse comme ça dans le sort réservé aux animaux partout dans le monde par les humains. On parlait du nazisme en rigolant — on a déjà vu des journaleux tenter l’affaire sans se marrer — mais nos rapports sociaux sont rudement mis à mal par notre Marianne favorite. La voilà, page 68, qui avance que les animalistes sont des phobiques notoires : « En bref, ils refuseront de partager leur vie avec des individus susceptibles de les « contaminer » ou les « souiller » « et qui exhalent l’odeur de la mort. », et ajoute à la page suivante : « Les individus, aussi zélés soient-ils, ne sont pas intégrés socialement. » Alors, pour résumer, on ne supporte pas l’odeur des carnistes, mais notre prosélytisme nous pousse à sans cesse les côtoyer pour les informer, leur faire goûter de la saucisse végétale… On ne vit pas dans des grottes, car intégrés, on travaille, on prend les transports, frôlant sans cesse des corps avec la terrible arrière-pensée d’une contamination façon World War Z ! Eh beh les véganes doivent être couverts d’eczéma à s’infliger autant de souffrance dis donc ! Quand on vous disait qu’on est des vilains pas beaux, nous autres, pleins de « fanatisme », de « zèle », et d’« activiste [on] devient extrémiste » (cf. p.69)… Un peu plus loin (c’est un florilège), l’auteure écrit que de nombreux leaders d’opinion, militants et activistes animalistes pointent l’homme et son irrépressible propension à se reproduire comme principale cause de la destruction des écosystèmes et des animaux[16]. Eh bien ça colle plutôt avec Cioran que notre Marianne est toute contente de citer plus haut. Et plus sérieusement : « nombreux » ? Ça fait peur ça, mais rassurons (…ou pas…) le lecteur lambda, la natalité se porte bien en milieu animaliste, même très bien, c’est bien d’ailleurs pour ça que Jean-Michel Cohen menace les enfants de la secte : « ils seront petits et bêtes ». Eurêka ! en réalité Marianne a tout piqué à Jean-Mi’, la p’tite cachotière. Quant aux child-free (les personnes ne désirant pas faire d’enfants), c’est un phénomène qui n’est pas en rapport direct avec le véganisme, il existe à part, en soi, mais il est vrai que certains véganes le sont, seulement ne l’étaient-ils pas avant d’être devenus véganes ? Les raisons écologiques, elles, ne sont qu’une infime partie des motivations… qui peuvent être plus personnelles, vous savez, l’existentialisme et tout le pataquès par exemple.
   Quand elle a une idée derrière la tête, Marianne Celka n’en démord pas et enfonce le clou. Au sujet des informations que les associations de protection animale font parvenir à la connaissance du public par le biais de la vidéo et d’internet, puis des grands médias, ne pouvant démentir la réalité des images diffusées, elle en parle en pratiquant un lissage textuel insidieux. « Ces images, écrit-elle, ils les diffusent ensuite massivement en ligne afin de trahir la réalité qui serait comme « maquillée » ou « travestie » par les lobbies de l’industrie animale. » (p.74) Comme ils sont pratiques ces guillemets ! A force de les utiliser on va finir par se demander si Marianne Celka est vraiment « sociologue » […]. Ces fameux guillemets ont une fonction euphémisante chez l’auteure de Vegan Order. D’ordinaire, ils sont quelquefois utilisés pour indiquer que le terme ou l’expression mis en exergue n’a pas sa signification littérale ou habituelle — on parlera alors de guillemets d’ironie. C’est vrai que les vaches qu’on éventre vivantes avec le veau pas fini qui tombe au sol ça donne naturellement envie d’être dans la dérision… on persifle, on « jubile » non ? Pourtant ces images sont vraies. Prises à l’insu de leurs responsables, elles ne peuvent être plus vraies, et la Justice elle-même ne les remet pas en question. Rappelons à madame Celka que les abattoirs étaient un spectacle accablant antan, et que c’est pour cela en partie qu’ils ont été repoussés en dehors de la ville, pour épargner à la population la vue de la cruauté infligée aux animaux, comme l’a écrit Renan Larue : La dissimulation de la mise à mort des bêtes derrière les murs des abattoirs permit d’abord d’apaiser la conscience des citadins[17]. Les images de L214, One Voice et consorts poseraient-elles un problème de conscience qui ne pourrait être résolu qu’en devenant végane, ou en fermant les yeux ou encore en utilisant des guillemets ? …ou peut-on envisager une autre voie ? demande Jacques Damade dans Abattoirs de Chicago, à propos de la domination sans frein considérée comme normalité, ce normal qu’il faut interroger et dont il faut mesurer les risques, s’il en est encore temps[18]. Cette autre voie est identifiée depuis longtemps, d’autant que ce qui invite expressément à l’envisager c’est cette réalité-ci qu’on cache de plus en plus au grand public — ou qu’on a essayé de cacher le plus longtemps possible jusqu’à aujourd’hui — dont parlait Élysée Reclus en 1897 : Nous avons vu, il est vrai, par le choix de sujets, augmenter dans l’animal telle ou telle qualité de force, d’adresse, de flair, de vitesse à la course, mais en notre rôle de carnassier, nous avons eu pour préoccupation capitale d’augmenter la masse de viande et de graisse qui marche à quatre pieds, de nous donner des magasins de chair ambulante qui se meuvent avec peine du fumier à l’abattoir[19]. Mais comme notre sociologue de choc dira qu’on théâtralise les faits, mieux vaut laisser parler un industriel de la viande :
   Ça va plus loin que ce que les gens pensent cette histoire, et les véganes préféreraient qu’il ce fut agi de fiction, voire de science-fiction[20]. Malheureusement l’abattoir a ressuscité un jeu pervers[21], il a inspiré le fordisme et le toyotisme, sa machinerie implacable prive les animaux et les ouvriers de leur dignité et il détruit purement et simplement tout ce qui nous environne[22]. Nous autres les véganes, sommes accusés de proférer une novlangue (cf. p.80) comme dans 1984 de Georges Orwell… si si ! Limite, bientôt nous serons appelés sans aucun doute les végélluminati, à en croire M. Celka : L’animalisme et ses adeptes les plus fervents — à l’instar d’autres phénomènes à caractère sectaire — partagent le projet de fonder un ordre, une organisation qui ne réunirait au départ qu’une poignée d’individus zélés peu satisfaits du monde tel qu’il est, et désireux de le réformer[23]. Parce qu’il y en a tant que ça des gens satisfaits, quel que soit le domaine qui les touche le plus ? Sans blague. L’humanité est toute entière insatisfaite, peut-être par nature, peut-être parce qu’inapte à la satisfaction (we can’t get no…), va savoir.
   Qu’à cela ne tienne, Marianne Celka a plus d’un tour dans son sac pour nous amuser. Ayant révisé sa thèse pour écrire ce Vegan Order, il aura fallu qu’elle y inclus le Parti Animaliste, fondé en 2016. Seulement voilà : mauvaise nouvelle qui nous met le doute sur le « sérieux » de son travail d’enquête (on aime aussi les «   » ironiques, et toc !) quand elle parle du PPA (cf. p.99) et non du Parti Animaliste. PPA ?… ah ! pour Parti Pour les Animaux !! Okay, mais ça c’est en fait la traduction du parti animaliste néerlandais (Partij voor de Dieren) ; dommage Éliane ! euh… Marianne.
   On tente par la suite d’atteindre une sorte d’état paroxystique dirait-on. Madame Celka n’en finit plus de nous encenser. À présent — et là on a lu que les deux tiers du bouquin gadjo — le mouvement animaliste est assimilé via ses partisans aux adeptes des théories du complot. On fustige l’attitude paranoïaque des animalistes (pp.100-101). Bah pourquoi ? C’est qui les victimes ? Il n’y a aucune paranoïa chez les véganes en général, car nous ne souffrons pas d’un sentiment de persécution, ce n’est pas pour notre bip[24] qu’on craint. La réalité de l’exploitation animale peut bien être montrée mais c’est uniquement par hasard qu’on ne communique pas dessus bien sûr, par pour des raisons économiques ; la science a démontré la sentience animale, il n’y a pas de délire paranoïaque à dire la souffrance des autres. C’est vrai qu’on n’est pas dans système capitaliste où les RH des entreprises ne mettent jamais en place des stratégies d’évincement des humains dans un vil souci de rentabilité, on n’est pas non plus dans une société qui vendrait du Mediator© en sachant les effets induits, et où du sucre est mis dans chaque plat cuisiné… Nan nan nan… ! Nous vivons dans un monde bienveillant pour le vivant… […] bon, il y a quelques gros ratés qui commencent à se voir de-ci de-là… Bref, sous couvert d’impartialité, le discours de M. Celka n’est absolument pas neutre, il est clairement orienté. Allez savoir pourquoi : un frère charcutier ?! un tonton fana de la pêche au gros ? — comme le rappelait Élisabeth de Fontenay Derrida montre en effet comment nos contemporains ne cessent, tout en déniant leur dénégation, de minimiser les proportions sans précédent de l’assujettissement des animaux auquel on en est venu[25]. Notre petit doigt nous dit que notre sociologue adorée fait partie des personnes concernées par l’analyse derridienne.
   En somme, peut-être qu’après tout la sociologie consiste à faire des généralités, genre gros coloriage aux pastels en maternelle, tu vois. Prenez un végane qui dit une ânerie (oups, spécisme, on devrait s’autoflageller non ? foufous qu’on est nous autres !) ânerie plus grosse que lui, disions-nous, et dîtes que tous les véganes sont comme ça, et le tour est joué. Géniaaaal ! Celka fait la même chose au prétexte que PETA donne dans le choc pour faire entendre son message, et va puiser toute l’efficacité et la puissance des images spectaculaires pour la promotion de l’animalisme contemporain. Pamela, extrême dépravée zoophile, c’est pour toi : les « femmes activistes » les « plus iconiques » « luttent nues », elles sont des « héroïnes callipyges », on voit leurs « pubis » et leurs « seins », elles sont des « déesses pagano-chrétienne », page 115. Alerte !!! un malibu pour oublier tout ça, gloups. Vaut mieux vendre dans le métro à la vue de tous les marmots 20cm de plaisir sous forme de saucisse de Morteau, c’est tellement chic, pas sexiste ni pervers du tout. Ah lala (soupir), politique sexuelle de la viande, quand tu nous tiens. À la rigueur c’est plus drôle lorsque Vegan Order utilise par exemple une citation de Roland Barthes, détournée de son objet, le médium photographique, pour  critiquer les campagnes des associations. Mais c’est hors propos. On peut faire dire n’importe quoi à n’importe qui. Regardez Rémi Gaillard. À moins que Marianne ne s’en inspire du grand gaillard… Enfin, tout ça pour dire que Roland Barthes, la chambre claire et le tintouin du médium photographique on connait un peu, et ça n’est pas approprié pour critiquer les campagnes des associations. Tiens, regarde ce que ça fait quand Barthes tabasse et qu’tu files au galop, citation : « Tout refus du langage est une mort. » CQFD = Alors faut pas s’étonner qu’on tue les animaux (— nah !). Et puis, pitié, le truc trop nul de chez nul, hyper craignos, arrêtez svp, les carnistes et végano-sceptiques pseudo-intellectuels de tous bords, d’invoquer le tragique ! Le tragique est en nous, point barre. Ne plus exploiter les animaux, ne plus les tuer, ne nous fera pas oublier notre vanité. Nous ne deviendrons pas des êtres ébahis de béatitude pour autant même si nous éliminions tous les animaux de la planète. Quant au procès de réification des animaux éternellement renouvelé, on voit bien qu’il ne nous rend pas plus heureux de vivre pour autant. Supériorité galvaudée de l’espèce et des individus qui la composent en se pensant égaux en génie quand ça ne vaut qu’en droit : « Surhomme, dis-tu, ami moustachu ? Inhumain, te dis-je en criant ! », dixit Nihil Messtavic dans Le crachoir du solitaire (p.14, éditions La Clef d’Argent, 2007).
   Après avoir présenté les nouveaux zinzins de la civilisation, enfin les véganes quoi — on s’comprend, Marianne Celka s’apprête à porter le coup de grâce. Alors qu’elle vient de consacrer un peu de temps à l’Animal Liberation Front (ALF) sans toutefois trouver trop à y redire, vous autres descendants de ces warriors des premières heures du grand véganisme, vous allez vous sentir tout petits petits. Parce que ce que la sociologue veut démontrer, hormis qu’on est une bande de brindezingues en rupture totale avec le tragique de la mortelle animalité de l’homme, cet être-au-dessus-de-la-Nature-et-des-animaux quand même, c’est qu’on n’est pas crédibles. Ou bien on va trop loin, ALF étant ici à la fois apprécié pour son côté « organisation secrète », ou bien pas assez, et déprécié à cause de ses actions potentiellement « violentes ». Curieux que Vegan Order ne se soit pas arrêté sur les actions de désobéissance civile menées par 269 Libération Animale sur qui pèsent nombres de représailles en Justice, les industriels et les lobbyistes n’aimant vraiment pas qu’on leur mette des bâtons dans les roues (voir les copains d’Interbev et leur programme scolaire…). Au lieu de cela, autrement dit de discuter de la viabilité du véganisme comme outils d’un projet politique positif pour les humains avec à leurs côtés les non-humains, on préfère nous faire subir le supplice d’une terrible roue dialectique : avant on était des héros masqués[26], maintenant on est des geeks ramollos du bulbe et on ne revendique plus rien, la rude contestation animaliste s’est muée en une vitrine de la cool-attitude veggie — en moins d’un demi-siècle[27]. Puisque les aspects révolutionnaires de la contestation politique citoyenne sont moqués depuis près d’un demi-siècle (voir les erreurs de l’empire communiste et ses dérives totalitaires tournées en dérision), l’idée d’un en-commun, surtout incluant les animaux, apparaît comme farfelue et dangereuse, bien que dans le même temps une adaptation du végétarisme au sens large aux codes et process du capitalisme contemporain (numérique, benchmarking, marketing), est ici pointé du doigt comme sacrifiant à quelque chose de critiquable que sont les objets porte-étendards de la cause animale : gadgets, t-shirts, aux effigies de PETA, ALF, Sea Shepherd, etc., — tout un arsenal d’un idéal-consumérisme assimilé à ce que Baudrillard appelait, rappelle Celka, la « carnavalisation », et elle d’enchaîner en ironisant sur les réseaux sociaux et l’internet où quelqu’un comme Antigone XXI est ridiculisée pour ses #maviedevegan[28]. Bientôt, à force de tirer à boulet rouge sur les véganes, peut-être seront-ils considérés comme des bioterroristes à l’instar des écoterroristes dont parle aussi Vegan Order. Il est pourtant bon de rappeler que d’ici 2030 pléthore de nouveaux métiers seront apparus grâce au numérique et qu’on ignore totalement encore aujourd’hui, exactement de la même façon que le véganisme est vecteur de nouveaux marchés, qu’il est un nouvel axe économique doté de la vertu d’épargner les animaux de ses moyens et ses fins de production. Plus l’État, quel qu’il soit, tentera de réprimer ce qui est le devenir de l’Homme, plus s’élaborera et sous diverses formes ce que nous appelons une biorésistance (on essaiera d’en reparler ailleurs). D’ailleurs Elsa Dorlin ne s’y est pas trompée qui dans Se défendre. Une philosophie de la violence (éditions La Découverte, 2018) écrit : « Plus on se protège contre l’insécurité, plus on épuise le pouvoir de ce que signifie une « communauté », solidaire, coalisée, de laquelle puiser la puissance et la rage ; plus on réalise une forme de biopolitique à l’échelle des luttes, un biomilitantisme. » (p.150) et, en cela que le concept est extensible aux animaux considérés comme proies des humains : « À partir de cette phénoménologie de la proie, une autre généalogie de l’éthique que l’on prête communément aux femmes, aux positions minorisées, aux groupes minoritaires est possible. » (p.174) On passe sans trop s’y arrêter sur le détournement d’auteurs divers et variés de la part de Marianne Celka pour fustiger la morale ajustable des leaders d’opinions consommatoires[29] du mouvement végane. Quelle différence avec le reste de la société pourtant ? L’auteure ne le dit pas. Non, les véganes, puisqu’ils prônent de vivre différemment (relativement à l’exploitation animale), doivent vivre une vie complètement différenciée des autres. Mais ?! on croyait qu’on était des inadaptés, des asociaux ? et voilà qu’on nous repousse à la marge quand on fait comme tout le monde… Faudrait savoir.
   On approche de la fin (quoi ? vous avez dit calvaire ? rhôô…). On touche au sommet métaphysique de cet œuvre sociologique magnifique, ce petit joyau d’inconséquentialisme et de déni. En effet, selon Marianne Celka, ce n’est pas bien grave de faire se reproduire les animaux dans des univers concentrationnaires pour les tuer à la chaîne, pas grave de ruiner les océans, de chasser la baleine au harpon, etc. Cependant ce n’est pas tant qu’il y a là injustice — mais plutôt que nous traduisons l’insoutenable — la mise à mort — par l’injustice[30]. Vous avez bien lu. Qui va se dévouer et dire à notre nouvelle amie que le problème ce n’est pas la mort en soi mais la façon de mourir incluant les comment et pourquoi ? On s’étonnera que puissent être avancés de tels propos, surtout venant de la part de quelqu’un se targuant d’étudier les formes sociales, multiples et complexes, qu’épousent les relations homme-animal. Ce n’est pas cela l’animalisme, madame. Votre manière de faire serait la même s’il s’agissait d’analyser les formes sociales, multiples et complexes, qu’épousent les relations homme-WC. Le problème c’est que vous voyez les animaux comme des choses, et les choses on s’en sert. Comme les non-humains ne sont pas des choses mais des êtres vivants doués de sensibilité(s) et ayant des intérêts propres à vivre, cela devrait vous mettre la puce à l’oreille au regard de là où prend naissance l’injustice que vous refusez de voir. Comment faisons-nous pour reconnaître la sensibilité et l’affectivité des animaux tout en niant leur conscience ? demande David Chauvet. Pourquoi leur interdire qu’ils puissent, en fonction de leurs intérêts, posséder des vouloirs[31] ? Comment, madame, trouvons-nous donc de la dignité dans la négation de celle des autres animaux peuplant ce monde avec nous — et pour combien de temps ? […] Vos relations aux animaux ne se passent-elles que dans le cadre d’êtres morts et, éventuellement, prêts à mâcher ? Pas la peine de jouer les offusquées en avançant l’idéal peu ragoûtant d’une viande in vitro, ni d’en appeler au roman Ravage de Barjavel qui décrirait une société futuriste désespérante dans laquelle les hommes refuseraient de manger de la viande[32] comme modèle archétypal de la perte de contact avec la nature. Le roman date de la seconde guerre mondiale et il critique sévèrement la technicisation du monde, y compris celle des êtres vivants et leur marchandising (cas de figure qu’on retrouve dans Une rose au paradis). Il faut se mettre au goût du jour. Ce goût est à l’éthique au point qu’on la questionne même dans le cadre de l’Intelligence Artificielle. Il est fort mal venu — archaïque — de continuer à nier les animaux dans ce qu’ils sont. Et pour reprendre des travaux récents, eux, illustrer ce que nous avançons par cette réflexion d’une auteure pas nécessairement de notre camp : « L’adaptation à des changements de biomasses se traduit par une modification des comportements alimentaires. » (p.67 in Mangeurs de viande de la préhistoire à nos jours, Marylène Patou-Mathis — Tempus Perrin, 2017) Comme aujourd’hui pour nous manger des animaux n’est pas une nécessité, nous faisons le choix de manger tout autre chose. « Adaptation à des changements de biomasses ». Au lieu de cela, on nous vend du cauchemar à la pelle en prétendant pouvoir « connaître » l’intimité en elle de la dimension du mal[33]. Madame Celka, quand il s’agit de la mort des autres a fortiori les animaux, s’enorgueillie de s’élever jusqu’à ce qu’elle nomme la « Joie tragique » — [qui] intègre la mort contre ceux désignés comme des « idéologues du pathos » rejetant « toujours plus loin l’animalité qui nous tient. » Qu’on se le dise, les partisans du véganisme exercent carrément une tyrannie de la bonté[34]. Trop terre à terre peut-être… tandis que pour la sociologue « prendre conscience de la sentience animale » « signifie » aussi prendre conscience « du fait que nos manières d’être avec les animaux ne seraient ni « naturelles » ni « humaines ». » et elle refuse de reconnaître la qualité émancipatrice de l’animalisme qui « renie la part animale de l’homme[35] » (p.139).
   Pour conclure, il faut dire qu’hormis le titre de ce petit essai de sociologie que nous avons trouvé très bon, très rock n’ roll — bonne accroche —, le contenu est très décevant. Est-ce là le rôle de la sociologie ? Si oui alors les choses ont bien changé depuis Durkheim ! De quelle caverne absconse parle-t-on (l’humanité confuse) à travers Marianne Celka ? Le monde — oui c’est un poncif — n’est ni tout noir ni tout blanc, mais justifier l’exploitation animale au prétexte qu’elle nous habituerait à accepter notre propre finitude, quel charabia, quelle mauvaise foi, quel alibi foireux ! À l’homme spectaculaire, spéciste et spécieux, cet « être négatif qui est uniquement dans la mesure où il supprime l’Être » comme disait Guy Debord (La Société du spectacle, p.125, Folio), nous affirmons qu’il ne soignera pas son angoisse existentielle dans la théâtralisation économique de la souffrance animale. La mort, madame Celka, ne s’apprivoise que lorsqu’on l’embrasse, que lorsqu’on est mort, soi-même. Car alors pour nous, là où nous ne savons plus avoir été il n’y a plus rien, pas même la mort. En attendant nous avons la responsabilité de celle des autres — de l’empêcher si possible, et de ne pas la provoquer sciemment. Mais qu’adviendra-t-il de cet apprivoisement (sa propre mort), si la détestation de la mort animale triomphe — nous enchaînant plus intimement  encore à cette angoisse existentielle?[36] demandez-vous. Bah rien justement. Ni plus ni moins. Des animaux continueront à mourir de faim, de maladie, tout comme nos proches mourront du cancer parfois, et les plantes faneront. La mort est partout, tout comme la vie qui la porte. Il est temps de penser le monde en termes de biopolitique laïque et de se consacrer à une vie en commun éthique. Croire qu’il n’y a que deux positions, le réalisme et l’idéalisme, la nature et la société, telle est justement la source essentielle du pouvoir symbolisé par le mythe de la Caverne et que l’écologie politique doit aujourd’hui laïcisé[37], a écrit Bruno Latour au début de ce siècle et de ce millénaire. Cela dit, ce livre donne une idée des images que nous véhiculons. Peut-être devrions-nous modifier quelque peu notre façon de communiquer et réprimer un peu les expressions de notre sensibilité ? Peut-être aussi ne faudrait-il plus aussi souvent mêler les arguments éthologiques et ceux du Droit animal aux questions de santé humaine ? Là où Marianne Celka a raison c’est que la souffrance est irréductible à la vie, elle lui est même, ajoutons-nous, utile. Néanmoins luttons pour qu’on ne l’inflige plus aux animaux, et faisons de notre « délicatesse » (cf. p.142) un ethos irréprochable et sans ambiguïté. Gageons qu’il sera tout naturel pour tout le monde, dans un avenir proche, que […] l’octroi de droits aux animaux renforce les droits humains en les fondant sur la qualité le plus largement partagée[38], comme le dit Jean-Pierre Marguénaud. Franchement on a beau chercher, où est le problème à ce que le véganisme — la non exploitation des autres êtres vivants donc — devienne un mode de vie universel[39] ? Ça ne changerait rien au reste, mais ce serait déjà tellement. Finalement, madame Celka, on préférait vous lire dans Le Midi Libre[40] en 2016, quand vous disiez des animalistes la choses suivante : « Le mouvement de libération animale […] contient des éléments qui structureront la société future. Cette contre-culture sera absorbée pour devenir mainstream. Le véganisme devient cool. Ce qui est marginal un jour devient le canon de demain. » C’est le cas…

 

K&M

 

 

What else ?
   On parle de Marianne Celka sur :

 

   On peut aussi lire sa thèse de Doctorat ici
   Contributions de l’auteure dans Les Cahiers Européens de l’Imaginaire
   Lire aussi : Le politikos animal et la domestication des mœurs (www.le-temps-imaginaire.fr/)

 

 

   [1] Vegan Order, p.10.
   [2] Ibid., p.11.
   [3] Ibid., p.12.
   [4] Ibid., p.13.
   [5] Ibid., p.20.
   [6] Ibid., p.33.
   [7] Il l’est une première fois lorsqu’il est réifié, l’animal devenant carcasse puis morceau de viande. Puis il l’est lorsqu’il est mastiqué et ingéré, réduit à plus abject que le néant même cela dit : il devient excrément comme le souligne Florence Burgat dans L’humanité carnivore, autrement dit : il est considéré d’avance comme de la merde. Ailleurs, la philosophe précisait : « Le procédé le plus courant consiste à donner toute la place au point de vue du dégustateur ; l’univers évoqué est donc strictement alimentaire, l’animal n’y apparaît pas. » in La cause des animaux. Pour un destin commun (Buchet Chastel, 2015)
   [8] Vegan Order, p.35.
   [9] Cf. La politique sexuelle de la viande de Carol J. Adams, p.92 et p.94 (Collection V — L’Âge d’homme)
   [10] p.42 in Vegan Order.
   [11] Ainsi p.65, M. Celka indique que le véganisme se rattache à des courants tels que l’orientalisme ou encore l’« hypernaturalisme « à l’occidentale » », précisant que « […] c’est bien le cœur de la doctrine animaliste : remettre en cause la suprématie des hommes sur les animaux. »
   [12] « Tout comme les gens de race blanche décide de ce qui est normatif et essentiel en ne tenant aucun compte de la culture et l’expérience des personnes de couleur, celles et ceux qui consomment de la viande, quelle que soit leur race, leur sexe ou leur classe sociale, présument de la normativité et de la valeur de leurs propres activité. » (La politique sexuelle de la viande, p.262)
   [13] « On s’accordait pourtant à reconnaître qu’elle heurtait le bon sens, qui s’en riait (ainsi Mme de Sévigné, admirant ces « machines qui aiment, des machines qui ont de l’élection pour quelqu’un, des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent ») ; de plus, elle entravait l’évolution de la recherche savante […] », cité par Patrick Dandrey dans son étude « Fables de Jean de la Fontaine » (L’Animal et l’Homme. Un thème, trois œuvres [2004 Belin Sup. Lettres])
   [14] pp.66-67 in Vegan Order.
   [15] Sur Jane Goodall, voir notre article : Mutatis Mutant10.
       Sur le pacifisme, la non-violence à l’égard des animaux, son végétarisme et son engagement pour les droits des animaux, voir la fiche Wikipédia de Thomas Tryon. (https://en.wikipedia.org/wiki/Thomas_Tryon)
   [16] p.70 in Vegan Order.
   [17] Le végétarisme et ses ennemis, p.277 — PUF.
   [18] Op. cit. p.34 et p.74.
   [19] In La Grande Famille, cité dans Anarchisme et cause animale, p.85 (en savoir plus ici)
   [20] Dans une des nouvelles de Les Seigneurs de l’Instrumentalité, Cordwainer Smith raconte : « […] mais la loi interdisait aux animaux, même dotés du statut de sous-être, d’aller se faire soigner dans un hôpital humain. Quand les sous-êtres tombaient malades, l’Instrumentalité se chargeait d’eux — dans des abattoirs. Il était plus facile de créer de nouveaux sous-êtres que de redonner la santé aux mal-portants. En outre, l’ambiance prévenante et attentive de l’hôpital aurait pu leur donner des idées : celle, par exemple, qu’ils étaient des personnes véritables […] » — Tome I, p.43 ( Folio SF)
   [21] De la corrida, Elisabeth Hatdouin-Fugier dans Le coup fatal explique : « En pleine vogue du retour au goût antique, un spectacle nouveau dit corrida, se constitue en Espagne vers 1750. Des tueurs d’battoirs donnaient en spectacle un harcèlement cruel de taureaux avant l’abattage. Des érudits, flairant un spectacle rentable (dont l’un rédige le protocole), aident sans doute à composer un scénario glorifiant le matador (tueur) qui abandonne le couteau au profit de l’épée plus noble. Après avoir épuisé le bovin par diverses blessures, la mise à mort se devait d’être triomphale et le matador plonge l’épée dans le défaut de l’épaule comme le suggèrent certaines sculptures de Mithra : il s’agit d’un procédé anatomique repéré sur des sculptures, puis imités afin de parer d’illustres antécédents culturels un spectacle tout droit sorti de sordides abattoirs. » (p. pp.226-227)
   [22] Le géographe et philosophe Augustin Berque ne s’y trompe pas qui affirme : « Or le système est mauvais en lui-même. Il est mauvais parce qu’il est anti-écouménale : il détériore inexorablement la biosphère sur le long terme, et chaque fois, à l’échelle de la planète, il défigure, invalide et tue des gens par milliers. Très, très loin devant les mines anti-personnel. L’abattoir industrialisé. Pour couronner le tout, il est intrinsèquement absurde, autophage : son mobile, qui est un idéal de ruralité, il le massacre chaque jour un peu plus. » p.357 in Écoumène (Belin, 2000)
   [23] pp.95-96 in Vegan Order. L’auteure n’hésite pas à écrire que l’individu sensible à l’animalisme, le ou la végane, a une propension à s’« éloigner de facto de la société. » (p.97)
   [24] Qui a censuré le mot « cul » ? bordel !
   [25] pp.30-31 in Sans offenser le genre humain. Réflexion sur la cause animale (biblio essais, Le Livre de Poche, 2013)
   [26] p.124 de Vegan Order, l’auteure dit que la popularisation du véganisme en fait échapper le but à ses « vrais libérateurs ».
   [27] Ibid., p.123.
   [28] Ibid., p.126.
   [29] Ibid., p.127. Et donc de Georges Bataille, connu pour ses idées parfois curieuses, ou bien Hegel dont on se demande ce qu’il vient faire ici ?! « C’est la différence entre le sacrifice (aussi cruel soit-il) et la « mort insensé », la « mort la plus froide » selon les mots de Hegel dans sa Phénoménologie de l’esprit. & (de Bataille) ce que je cuis et que je mange, ça n’est rien d’autre qu’une chose. Plus loin, M. Celka s’appuie sur une étude (pas non plus la plus fouillée à notre avis) pour « étayer » son propos comme quoi aujourd’hui le carburant du militantisme c’est la consommation (p.137), information relevée chez Théo Ribeton et son V comme vegan (2017)
   [30] Ibid., p.133.
   [31] D. Chauvet, auteur de Une raison de lutter. L’avenir philosophique et politique de la viande (2017, Collection V, L’Âge d’homme), dit que : « Ce que nous refusons aux autres animaux, au fond, c’est moins la conscience que la volonté. » (pp.57-58) et que « La violence est le prix à payer pour affirmer notre dignité, […] » (p.98) car il nous faut « […] infliger de la violence aux animaux pour manifester notre dignité. » (p.111)
   [32] p.132 in Vegan Order.
   [33] p.135 in Vegan Order.
   [34] Ibid. M. Celka prend également appuie sur l’étrange pensée de Dominique Lestel pour qui il est absurde de s’engager, autant que faire se peut, dans un mode de vie moins oppressif pour les autres : « Comme le souligne Dominique Lestel, s’abstenir de manger de la viande (et de consommer tout autre produit d’origine animale) doit conduire « à la Rédemption finale : faire cesser la souffrance, devenir gentil, sauver la planète et enfin nourrir tous les miséreux de la création » ». (cf. Apologie du carnivore, Paris, Fayard, coll. « Essais », 2011, p. 10)
   [35] Ibid., p.140. L’auteure revendique qu’on laisse les animaux aux souffrances qu’on leur impose au prétexte que : « La mise au ban de la souffrance et le bannissement de la mort ont engendré une exaltation furieuse pour laquelle la simple allusion au malheur relève de l’archaïsme voir de l’obscénité. »
   [36] p.141 in Vegan Order.
   [37] Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, p.53 (La Découverte Poche — 1999)
   [38] Le droit animalier, p.45, Jean-Pierre Marguénaud, Florence Burgat, Jacques Leroy (PUF, 2016)
   [39] p.145 in Vegan Order.
   [40] Voir l’article du 25 février 2016 : « Le sentiment d’injustice à l’endroit des animaux refait surface »

6 réflexions sur “LIFE DIVISION — REVIEW DE « VEGAN ORDER » DE MARIANNE CELKA — ENTRE SOCIOLOGIE DE COMPTOIR ET PRÉMONITION

  1. Sa thèse vaut le détour aussi…
    Par exemple :
    « Troisième Partie : Sociologie du phénomène animaliste
    Chapitre Deuxième – Explications du phénomène de libération animale
    C / Le veganisme en tant que nouvelles croyances
    III – Un phénomène à caractère sectaire
    De quelle manière un individu ordinaire, un militant animaliste « normal », devient un fanatique, un activiste complètement investi dans une guerre telle que celle menée contre l’exploitation animale, de quelle manière devient-il un fanatique de la libération animale, c’est ce qu’il convient présentement d’analyser. Nous pensons que les individus engagés dans la lutte animaliste, lorsqu’ils considèrent qu’ils agissent au nom de valeurs absolues et inaliénables, se font les producteurs et les promoteurs d’une pensée extrême qui les conduits à des attitudes fanatiques et par là même les conduits à entretenir un rapport qui peut être définit de sectaire en relation avec l’ensemble de la société. »
    http://www.theses.fr/2012MON30040

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  2. Tout d’abord, merci pour cette review de « vegan order », et pour mes nerfs ! J’avais acheté ce livre pour me familiariser avec les arguments des scéptiques au véganisme et j’ai eu envie de détruire ce bouquin plus d’une fois ! J’ai été déçue du manque de professionnalisme de Celka tout au long de cette interminable pleurniche amère. Merci pour l’humour et le sarcasme, c’était de bonne guerre héhé

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  3. Même si en lisant « gourous animalistes » et « rattrapée par un capitalisme enivré des sirènes de la compassion » a fait que j’avais des doutes dès le départ, je me posais des questions sur ce bouquin et vous y avez répondu avec votre pertinence habituelle, grand merci !

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