ADEL REHAB — OU L’ART ET LA MANIÈRE

ADEL REHAB — OU L’ART ET LA MANIÈRE

 

« Les idéalistes rêvent de beauté
Les idéalistes veulent tout nettoyer
Les idéalistes ne chient-ils jamais
Les idéalistes me font chier »
— CRI —
Jean-Louis Costes, Les idéalistes me font ch*er — album « Aux chiottes » (1998)

 

« Suis né en mai, c’est moi l’printemps
D’un ventre épais, j’ai foutu l’camp
Mais scarifié, mais en pleurant
Mais sacrifié, mais en passant. »
Daniel Darc — C’est moi le printemps — album « La taille de mon âme » (2011)

 

« Pour moi, les animaux ne sont pas des signes, pas des symboles, pas des icônes, pas des métaphores. Ce sont mes frères lointains, de vraies présences, mes compagnons silencieux. »
Adel Abdessemed

 

 

   Mon véganisme a aussi eu à voir avec l’Art Contemporain. Disons essentiellement avec le Body Art, l’art charnel ou la performance. Donc ce body, c’est le corps. M’intéresser aux questions liées aux corps humains (souffrants, sociaux, politiques) m’a amenée directement à me pencher sur les corporéités animales. Les humains sont des animaux. Et les animaux cohabitent avec l’Humanité.
   Mars 2018. La toile animaliste s’enflamme : au nom de l’art des poulets sont cui-cui les p’tits moineaux. Le salaud : Adel Abdessemed, un « artiste » contemporain. Ça m’aurait étonnée.

   Ils font tellement toujours n’importe quoi ces gens-là. Bah oui quoi, c’est vrai. Ils ne savent pas dessiner, donc ils font des vidéos moches ou des installations avec ce qu’ils trouvent dans les poubelles, et quand ils ont le malheur de griffonner un bout de truc sur un papier on dirait l’œuvre d’un gamin de maternelle.  Une plaie cet art contemporain. Ça nous pollue la culture. En plus, y en a qui gagnent des millions, alors que les footeux, au moins, ils mouillent le t-shirt à taper dans la baballe. Non mais j’ vous jure. On devrait faire quelque chose. C’est un vrai problème d’inutilité publique… Ce n’est pas moi qui le dit mais tous les spécialistes ès rejetons de l’Art Moderne qui nous entourent, et ils sont légions, à peu près aussi nombreux que tous ces docteurs ès nutrition qui se souviennent qu’ils le sont quand on leur parle de véganisme. Stop. J’m’égare.
   Mars 2018. La toile animaliste s’enflamme : au nom de l’art des poulets sont cui-cui les p’tits moineaux. Le salaud : Adel Abdessemed, un artiste contemporain. Ça poste, ça pétitionne, ça médiatise à tour de bras et même ça insulte raciste. L’œuvre est retirée rapidement. Perplexité quand tu nous tiens.
   Je ne connais que trop peu le travail de cet artiste, mais de ce que j’en avais déjà aperçu, son travail me semblait se faire le témoin des cris et des violences de ce monde. Piquée par la curiosité, j’approfondis la question. Les poules n’ont pas été rôties mais enduites d’un gel (il en existe qui s’applique à même la peau) utilisé pour les effets spéciaux de torche humaine au cinéma. Bon. Oui, okay. Les volatiles n’ont certainement pas insistés auprès de l’artiste pour jouer les cascadeurs. La séquence filmée dure en tout et pour tout 3 secondes et a été montée en une vidéo de 20 passant en boucle. Oui, je sais, les poulets ont dû être stressés pendant plusieurs minutes pour cette prise de vue de quelques secondes, ça fait grave ch*er. La bande sonore c’est en réalité des sons réels trafiqués et amplifiés pour intensifier l’effet anxiogène des images. Oui, je sais, un cri est un cri, aussi faible soit-il. Oui, je sais c’est mal. Oui, je sais, il y a surtout moyen d’être encore plus imaginatif et de faire autrement. Oui, je sais, il n’y a pas d’excuses à la maltraitance. Oui… je… sais… mais… Perplexité quand tu nous tiens.
   Et puis plus tard, quelques jours, quelques semaines, je tombe par un hasard provoqué sur le livre d’Hélène Cixous Les Sans Arche d’Adel Abdessemed. D’abord je m’arrête sur les images, celles des œuvres d’Adel,  où une évidence saute aux yeux : la figure animale y est abondamment présente. Trop peut-être ? A-t’il tendu le bâton ? Et puis les mots d’Hélène Cixous. Ces mots surgissant face à l’œuvre de l’artiste, un artiste qu’elle connaît très bien. Hélène Cixous dont les livres n’étaient jusqu’alors pas entrés chez nous — on aimerait dire que c’est la bibliothèque qui était pleine, mais en fait on est juste passés à côté — a entretenu pendant 40 ans une amitié intellectuelle avec Jacques Derrida. Okay, ça n’en fait pas une Sainte Vérène ou Rita.  Alors ça veut dire quoi « amitié intellectuelle » ? Que quand ils se retrouvaient ils n’enfilaient pas des perles ? Bah si pourquoi pas, on peut bien se détendre,  mais surtout qu’ils partageaient de nombreuses activités politiques et intellectuelles : colloques, publications, séminaires… Alors tout logiquement, on peut se dire que quand le Jacquot c’est senti tout chose à poil devant son chat, de cette affaire-là, ils ont dû en causer un peu.
« Mais les humains, dans leur très grande majorité, sont des animaux jaloux, incroyablement obsédés de leur propre. Des zegos
   L’existence et le nombre des autres êtres humains les insupportent, les prochains leur font de l’ombre. S’ils pouvaient, ils reviendraient bien au Paradis quand ils n’étaient que deux. Partager la propriété en plusieurs parts, et en plus sans arrêt, de génération en génération, en se multipliant être réduits à se diminuer, cela les irrite et les chagrine.
   Et par-dessus le marché savoir que l’on va mourir et que l’on sera remplacé et oublié c’est déjà une épreuve douloureuse.
 Aussi, l’idée de faire une part aux animaux, eux qui ne sont pas de la famille, c’est trop demander. Au moins ceux-là, se disent les gens de l’espèce humaine, on va pouvoir les manger ou au moins les exploiter. Assurément ils ne sont pas nos prochains, on n’est pas obligés, ils ne comprennent rien, ils ne font qu’obéir ou désobéir. » (p.29 in Les Sans Arche d’Adel Abdessemed)
   Perplexité quand tu nous tiens. J’ai alors beaucoup de mal à voir en cet artiste, le monstre tant décrié sur les réseaux sociaux. On le dit récidiviste. « Don’t trust me » est une vidéo tournée dans un abattoir mexicain, on y voit la fin violente et insupportable de six individus non-humains, nous mettant face au caché, au dénié, de nos pratiques banales de consommation. L’erreur de l’artiste : nous montrer la vérité crue dans toute sa froideur et nous laisser nous démerder avec ça. Pas de morale, pas d’explication, voilà ce qui est, à vous de faire avec ou pas. La vidéo : censurée ! Tartufferie !  « Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, et cela fait venir de coupables pensées. » Ne pas voir pour ne pas se sentir coupable, et ne plus voir pour ne plus heurter une sensibilité lavée de tout péché. Retirer l’abject, ne l’empêche pas de se dérouler, chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde, alors  que nous avons nos mains pour préserver nos yeux et notre cou pour tourner la tête.
   Qui d’autre qu’Abdessemed filme une femme donnant le sein à un porcelet dans un moment de communion inter-espèces où le petit est tout à sa joie d’être nourri et la mère à celle de contenter l’enfant ? Qui d’autre qu’Abdessemed venge le « Cheval de Turin » de Nietzsche, quand ce dernier se précipite au cou de l’animal battu par son propriétaire pour lui porter secours (épisode qui affecta par la suite et pour toujours la santé mentale du philosophe) ? Qui d’autre qu’Abdessemed filme l’agonie  silencieuse du poisson, souffrance longue beaucoup trop longue, où l’aphonie de la carpe nous donne envie de hurler pour elle ? Elle ne sera pas sauvée, car aujourd’hui, comme toujours, les poissons ne le sont pas.
« Le poisson exécuté en vidéo par Adel passe par la mort deux fois, une fois arraché à l’eau qui est son air, et déjà suffocant déjà condamné, encore vivant. Et personne pour assister à cette persécution ?
Les mains sont sans oreilles et sans cœur.
Or, justement passait à ce moment-là. Celui d’Adel. Adel Caméra. » (Ibid., p.55)
   J’arrête ici, car mon bla-bla se perd, et je me retrouve à faire exactement ce que je ne voulais pas : donner MOI, K., mon avis sur la question. — Oui, c’est un peu fallacieux de dire ça, étant donné que tout cela ne se joue pas dans l’instant, il aurait été aisé de retirer les parties incriminées. Ah ! Ah ! On va dire que je me suis fait plaisir. Le MOI ne compte pas dans cette histoire-là. La vraie question que je pose est la suivante : avoir censuré, rendu invisible le travail de l’artiste aux yeux des visiteurs du MAC de Lyon était-il une bonne chose pour les animaux ?
   Nous pourrions être un peu plus utilitaristes dans cette affaire-là. Ce qui est : un traitement problématique de quelques animaux pour réaliser une vidéo à la thématique double (référence à l’immolation de Mohamed Bouazizi qui déclencha en 2011 le printemps arabe en Tunisie, et celle récurrente dans l’œuvre de l’artiste de la violence exercée sur les animaux). Censure. Le débat est clos. L’état du monde en a-t’il été rendu meilleur ? Ce qui aurait pu être : ouvrir par exemple un débat sur l’utilisation des animaux dans l’Art. Si « j’excuse » Adel Abdessemed, d’avoir terrorisé des poulets pendant quelques minutes (toujours trop), il n’en est pas de même pour tous ces animaux exhibés vivants dans des espaces trop petits ne respectant pas leur physiologie et créant un état de souffrance permanent, comme c’est souvent le cas des poissons. Abdessemed, devant l’ampleur de la polémique a fait retirer la vidéo, ne voulant pas passer pour un monstre, car justement on l’accuse alors de ce qu’il dénonce. Mais il est vrai qu’ayant connu les atrocités de la guerre civile en Algérie son rapport à la violence l’a peut-être empêché de voir le désarroi infligé à ces poulets, pensant bien faire en ne les faisant pas souffrir physiquement. Tout s’apprend, surtout quand on est ouvert à la question animale. Ce qui aurait pu être : laisser cet objet vidéo en place (qui ne fait en rien l’apologie de la violence, il est bon de le rappeler), le laisser ébranler la passivité du spectateur et sa conscience, laisser cet insupportable travailler. Et peut-être, chez certains, creuser un sillon vers leur cœur qui leur fera entendre les cris devant la rôtissoire du marché.
   Et puis se dire que l’immolation, cet acte de désespoir face à une situation inextricable, les animaux n’en sont peut-être pas capables, même si l’on sait que le suicide peut exister chez eux parfois. Mais s’ils en avaient la capacité, s’ils prenaient pleinement conscience de l’ignominie qui les attend eux et leur descendance, peut-être feraient-ils comme ce marchand de fruit et légumes tunisien et amorceraient leur printemps animal.
   Nous avons eu un scandale. Les animaux auraient pu avoir une tribune par cette œuvre qui tente de les faire entendre (même si plus que maladroite dans sa réalisation) et d’un débat sur leur utilisation en Art, pour laquelle il serait temps de poser des limites. Mais rassurez-vous : la censure est belle et bien là. Et le monstre aussi, mais lui ne dit pas son nom. Pendant ce temps, les lobbies de la viande s’invitent dans les écoles et ils s’invitent également dans la culture, dans les maisons d’édition connues. Un délicieux jeu de piste, quel titre évocateur pour un album jeunesse ! Quoi ? L’agent Cooper tente de percer le mystère de la succulente tarte à la cerise du Double R ? Non, une petite fille et ses copains vont chercher à savoir comment nos gentils éleveurs, nos délicats employés d’abattoirs et nos si fins bouchers font pour nous permettre de nous « orgasmer » de la manducation de cadavres. Ils ont tout compris ces gens. Ils ne font pas de bruit. Ils avancent masqués ou presque. Logotype très discret en quatrième de couverture. Ou l’art et la manière…

 

K.

8 réflexions sur “ADEL REHAB — OU L’ART ET LA MANIÈRE

  1. Très surprise de lire cet article et de voir que vous rejoignez la naïve dame Cixous qui s’égare à propos d’Abdessemed (cet as de la manipulation), qui lui persiste et signe.

    À lire intégralement (où l’on comprend que les poulets ont bel et bien souffert et sont morts) : http://www.liberation.fr/debats/2018/03/16/non-a-la-torture-animale-au-nom-de-l-art_1636650

    Et aussi ceci (je cite One Voice, Noé n° 90) :

    « Même des flammes froides créées avec des produits utilisés pour des effets spéciaux au cinéma
    peuvent terroriser ces êtres sensibles. Mais les plumes calcinées de ces malheureux oiseaux contaient une tout autre histoire ! »

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    1. Bonjour,
      Merci pour vos lecture et réaction.
      Ayant lu en effet l’article à chaud d’Aymeric Caron, nous trouvons, outre la gêne bien entendu que provoque la vidéo et que nous partageons, qu’il aurait pu penser en tant que journaliste, son métier. C’est à dire ne pas ignorer que les flammes de trucages sont froides, que les images sont courtes, tournent en boucle et sont démultipliées sur au moins trois murs.
      10 poulets c’est vrai, qui n’ont rien demandé. Quant aux plumes et pattes noircies, on ne peut en être certain au visionnage, on voit surtout beaucoup de plumes noires et de pattes grises, comme c’est le cas chez certains de ces animaux.
      Enfin la « déclaration » du gardien du musée qui « aurait » dit que les poulets sont morts rapidement : les gardiens ne savent comment ont été faites les œuvres, surtout quand c’est une vidéo et pas une performance en direct. On imagine que cette personne « aurait » dit cela pour être gentille face à l’inquiétude des visiteurs.
      Il existe depuis des années un gel qui s’applique bien à même la peau et que les cascadeurs utilisent : http://www.action-cascade.com/la-torche-humaine/
      Toutefois oui, le moment a été très stressant pour les poulets, c’est sûr, et cela n’est pas admissible. L’artiste aurait mieux fait d’utiliser des images de synthèse. Nous nous inquiétons aujourd’hui de savoir ce que sont devenus les animaux en revanche, on n’a pas trouvé l’info.
      Puisque le mal a été fait, nous pensons qu’il aurait mieux valu rebondir dessus pour débattre des questions diverses soulevées par la vidéo plutôt que qu’en passer par une censure qui n’élude rien du tout. Retirer la vidéo n’a donc servi à rien concrètement pour la condition des poulets, ici ou ailleurs, et pour les animaux en général.
      Le travail de Nathalia Endenmont est, lui, éminemment condamnable…
      Bien à vous,
      K&M

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  2. Merci pour cette mise au point. Au vu des violences infligées aux animaux, non seulement lors de leur mise à mort, mais souvent durant leur vie entière dans de sordides élevages, s’élever contre cette installation parait dérisoire. La démarche consistant à approfondir le sujet, à en débattre en connaissance de cause, à l’analyser, doit devenir un réflexe à une époque où tout un chacun publie son avis. Oui, l’installation est pour le moins incorrecte. La réflexion qui s’ensuit ne peut être que fructueuse.

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  3. Donc vous pensez que One Voice elle-même se trompe quand elle affirme que les poulets ont souffert et sont morts ? Pourquoi d’entrée un tel parti pris en faveur d’Abdessemed ? Et pourquoi ce gardien de musée aurait-il menti ?…
    Utiliser des animaux et leur infliger une peur bleue au péril de leur vie (le coeur des oiseaux est fragile) est déjà en soi condamnable.

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    1. Nous ne voulons pas avoir un parti-pris, mais si ce qu’affirme One Voice vient des images seules de la vidéo, alors nous on dit qu’on n’est pas certains cela. Pour le gardien de musée nous maintenons : ce n’est pas leur travail de connaître les conditions de « fabrication » des « œuvres ». On ne dit pas que la personne a menti sciemment, on dit qu’elle a voulu bien faire en se montrant « rassurante » (amoindrir le mal), mais surtout qu’elle n’en savait rien du tout. Et c’est un « on dit » très net dans l’article de A. Caron.
      Ce qu’on condamne, ce sont trois choses :
      – l’utilisation des animaux
      – Les polémiques sans infos claires et relayées à tour de bras
      – La censure qui empêche le débat d’avoir lieu
      K&M

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  4. PS : quant à la censure, oui, elle est salutaire.
    Outre que tout ce qui utilise un être sentient à ses propres fins doit être interdit (l’art comme le reste), n’oublions pas que l’humanité n’est pas composée que de gens éclairés.
    L’humanité est faible et parmi nous se cachent des monstres qui n’attendent qu’un signe pour passer à l’acte. En imitant par exemple ce qu’ils voient…
    C’est pour cette raison que l' »art » d’Abdessemed et de tant d’autres est éminemment pervers : derrière l’affirmation revendiquée de dénoncer la violence, je suppute au contraire une fascination pour cette même violence et le désir (pervers) de la transformer en épidémie.

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