WOLFF ÉMEUTIER — SUR L’ILLUSOIRE CONSERVATISME DES « TROIS UTOPIES CONTEMPORAINES » D’UN PROFESSEUR À LA RETRAITE

SUR L’ILLUSOIRE CONSERVATISME DES « TROIS UTOPIES CONTEMPORAINES »

 

 

« […] manger et ravager se révèlent parfois des synonymes. C’est une question de point de vue, de conflit d’intérêts. »
Ivana Adaïm Makak in Les Limites du vivant (collectif), p.116

 

« Mais qui nous dit que l’être et la valeur doivent nécessairement être au service des besoins et des exigences de commodité d’un « entendement » qui schématisent en vue de fins pragmatiques ? »
Max Sheller, Nature et formes de la sympathie, p.343

 

« […] que me vaut mon humaine condition si je ne suis pas capable d’en appliquer les prérogatives et les devoirs, c’est-à-dire la connaissance du mal. »
Jane Sautière, Mort d’un cheval dans les bras de sa mère, p.141

 

 

   Utopistes bonjour !

 

   Plutôt que recenser le livre de ce traître de Mauricio Garcia Pereira, vil pleutre qui s’émeut pour quelques milliers de veaux pas finis extirpés in utero des corps pendus de leurs mères dans les abattoirs (Ma vie toute crue chez Plon, 2018) — on a voulu changer de son de cloche et aller voir ce qui se dit dans le chaud terrier de la rue d’Ulm où l’on peut encore sévir — pardon : enseigner, lorsque l’âge de la retraite a sonné et qu’un acte de présence à distance s’appelle un « éméritat ». Émérite des tartes à la crème de soja dans la g***** oui !
   Bref. Ce qui nous intéressera dans ce triple essai de Francis Wolff, professeur spécialiste de philosophie ancienne et non d’éthologie, de biologie ou de droit (vous saurez dans une prochaine diatribe pourquoi on dit ça), ce sera par-dessus tout sa vision de l’animalisme tel qu’il le donne à penser à son crédule lectorat en faisant de son mieux pour discréditer le mouvement de la libération animale. Wolff animali lupus est les gars, tenez-vous le pour dit ! C’est un désenchanteur et il rôde le spécimen ; …attention : sous les moustaches les crocs !

   Ainsi donc notre cher professeur s’est-il fait fort il y a quelques mois de publier un bonbon tout gélatineux, pas vegan pour deux balles, ayant pour but de démolir toutes velléités postmodernes. Une sucrerie enrobée d’antiennes sans originalité pour faire passer la pilule en son centre : l’animosité de l’auteur à l’égard des défenseurs des animaux, et son mépris pour les souffrances que ces derniers endurent sous le joug humain. Ces « trois utopies contemporaines » sont : l’utopie post-humaniste, l’utopie animaliste (c’est nooouuus !!!) et l’utopie cosmopolitique. Selon Francis Wolff le zeitgeist (l’air du temps) n’est plus aux utopies. Celles qui par le passé furent mises en actes [, …] les totalitarismes du XXe siècle nous en ont dégoûtés[1]. Sans le dire vraiment Wolff vous met au parfum façon dermoprotecteur sous les aisselles d’Iosseb Djougachvili et de A. H. ? (vous saurez dans une prochaine diatribe pourquoi on dit ça) On entend d’ici la cynique indignation : « À bas les idéologies puristes et la haine de l’étranger ![2] » C’est aussi ça l’assimilation, vous fâchez pas comme ça, m’enfin ! Pour autant, dans ses trois charges à l’encontre des trois utopies qui le gratouillent et le chatouillent au plus haut point, Francis dit la sorte de pétrification dans laquelle les sociétés occidentales sont prises. Les péripéties ordinaires des gouvernements ont eu raison des grandes aspirations populaires civilisationnelles, et fini par étouffer le sentiment d’appartenance collective[3]. Faute d’un vivre-ensemble, manque d’un en-commun dont pourtant pas mal de français-es insoumis-es ont semblé manifester le désir en 2017 selon nous, notre présent ne suscite plus d’engouement positif mais des phénomènes de rejet uniquement. Pour le philosophe de l’ENS, « on se rebelle contre quelque chose, on ne se mobilise pas pour quelque chose. » (p.16) L’individualisme est roi, l’éthique est reine, le monde est fou[4]. Francis Wolff ne voit dans le XXIe siècle nul « rêve de libération sociale » (p.18)[5]. « Alors celui-là il a pas lu Brian A. Dominick ! » nous direz-vous, et vous aurez raison. Ou bien feint-il d’ignorer l’association idéologique qui existe entre libération animale et révolution sociale. Pour vous la faire courte, à l’instar d’un autre philosophe rétrograde — ce qui ne signifie pas qu’on ne doit pas être sur ses gardes bien évidemment, mais il y a ici encore de la marge — Francis Wolff pense qu’il existe une « nature humaine », que ça n’est pas qu’une « vieille chimère métaphysique » (p.28) Il est contre le posthumanisme car les transhumains qui en portent le projet lui font peur. Imaginez que dans plusieurs siècles les gens se soient mélangés corporellement à leurs machines, quelle horreur ! Si cette forme d’hybridation se fait avec le consentement des intéressé-e-s tout en ce que les libertés des un-e-s s’arrêtent toujours là où commencent celles des autres, pour nous ça ne pose pas de problème (d’autant qu’alors cela ne nous regarde pas, peut-être que les Romains auraient vu d’un mauvais œil le tunnel du Mont Blanc ou les avions, va savoir !), personne n’est encore venu essayer de nous poser des puces au cerveau ou sous la peau, d’enregistrer nos esprits dans des super-ordinateurs… Rien ne doit bouger pour le penseur à la retraite très accroché au monde qu’il connaît. C’était mieux avant, c’est bien connu. Du coup vous l’aurez deviné, l’animalisme est pour lui une aberration de plus, un danger même, tout comme les élans cosmopolites ayant à cœur l’abolition des frontières. Comme chez Étienne Bimbenet, on trouve chez Francis Wolff cette idée d’une nature essentielle de l’Homme, lequel être serait en totale rupture avec le reste du vivant. Ceci sert d’alibi à l’immobilisme et à l’anti-progressisme contre ce que prônent l’antispécisme et l’abolitionnisme de manière générale, incarnés dans le mode de vie vegan[6]. Tout ça est très ennuyeux. Figurez-vous que la technologie nous engloutira tou-te-s, gargantuesque intelligence artificielle, et qu’il est désormais presque devenu possible de se débarrasser de l’animalité de l’homme[7]. Car c’est au nom de cette animalité humaine que nous devons à la fois nous prémunir des trois tentations contre lesquels Wolff nous met en garde, prophétise. Bonne nouvelle, les animaux ont une conscience et nous sommes le juteux résultat de cette longue maturation de la vie sur Terre[8].
   Mais entrons dans le vif du sujet, ce qui nous intéresse le plus ici : l’assaut wolffien contre l’animalisme, d’où le titre de cette seconde et centrale partie du livre : En deçà de l’humanisme : l’utopie animaliste. Comme certain-e-s des détracteurs de la cause animale, Francis Wolff déclare que ce mouvement ne rencontre jamais de condamnations bien qu’il soit mené par des « groupes d’avant-garde violents (ALF) » ou ayant recours à des « moyens à la limite de la légalité (L214) » (p.65) Ce zoocentrisme signifie pour lui la disparition à court ou moyen terme du monde que nous connaissons. D’êtres suprêmes sur Terre, à cheval entre les dieux immortels et les bêtes inférieures, nous risquons le péril de l’abrutissement tant […] la bientraitance s’achèvera pour accomplir la révolution abolitionniste qui humanisera l’animal et animalisera l’homme[9]. Les Lumières sont en train de s’éteindre. Sauf que la devise de l’Aufklärung c’était : Sapere aude : ose penser par toi-même, comme le rappelle Corine Pelluchon dans Les Nourritures (op. cit. p.343). Ce que fait Wolff n’en doutons pas. Mais il refuse d’avoir à penser la souffrance animale qui seule motive le passage au végétarisme compris de façon étendue. Du coup il passe à côté de la réflexion animaliste au contraire des militant-e-s, des intellectuel-le-s ou des artistes pour qui c’est un privilège de s’animaliser… La conscience de l’animalité ce serait un extrême humanisme, comme l’exprime Miquel Barceló[10]. On pourrait dire — au risque de se fâcher définitivement avec Francis Wolff il est vrai — que déjà dans l’humain, dans la fameuse nature humaine, il y a du transanimalisme : l’humain comme animal transcendant garant des animalités qui lui sont, peu ou prou, mitoyennes et concitoyennes. Transformiste est la nature humaine, c’est ce qu’on comprend de notre lecture de Philippe Descola : « Le propre de l’homme, en effet, est d’être un grand répartiteur de destins ontologiques, habile à se présenter sous des masques divers selon les formes qu’il adopte pour se déléguer en partie dans des animaux, des machines ou des divinités. » (p.71 in L’écologie des autres. L’anthropologie et la question de la nature, Éditions Quæ, 2010) Forts de notre naturelle nature animale humaine donc, nous n’avons par conséquent nul besoin de refouler l’empathie qui nous intime de prendre la défense des non-humains qu’on asservit et qu’on fait souffrir — inutilement. Cesser l’exploitation et la consommation des animaux ne présente aucun danger de se reprimitiver, si l’on nous permet ce néologisme inspiré de Theodor W. Adorno & Max Horkheimer[11]. Les figures de proue de la pensée animaliste ne font donc pas d’amalgame quand il est question de la proximité entre le sort des animaux et celui des esclaves, exclus, femmes, prolétaires, homosexuels, etc., délivrés par la libération animale laissant Francis Wolff craindre que nous n’aurons plus d’animaux de compagnie en ajoutant (ironiquement ?) que non plus nous « n’aurons plus la « terre promise » « où coulent le lait et le miel » (Bible) [12]. Le végétarisme étendu est un retour pratico-symbolique aux sources interspécifiques dont, en effet, nous sommes issus. Coévolution, n’en déplaise à Francis Wolff, on peut imaginer avec les non-humains un en-commun (personne n’a dit que tout serait facile, ni évident) « […] entre habitudes de plusieurs formes de vie, qui prend la forme d’une alliance objective, c’est-à-dire d’un mutualisme. » comme dit Baptiste Morizot qu’on ne peut pas taxer d’animaliste au sens honni par Wolff (p.143 in Sur la piste animale, Actes Sud, 2018) Enfin répétons en passant l’expression d’Ernst Cassirer que nous rappelait Gilbert Durand[13] : « l’homo sapiens n’est en définitive qu’un animal symbolicum. »
*
   Dans son élan à faire le procès de l’animalisme assis au même banc des accusés que le stalinisme et autres joyeusetés du genre, l’auteur en profite pour fustiger Marx et prêter des paroles à l’animaliste type. Ce dernier, à l’instar de celui qui coécrit Le manifeste du parti communiste dirait : « Je ne vois que des sensibles, qui ne différent que par l’espèce »[14]. Le rapport, s’il est vrai que les animaux que l’on met au travail (concept adoré de Jocelyne Porcher) forment une autre classe sociale selon nous, n’est cependant pas justifié puisque de facto les animaux sont exclus de l’aspect économique de nos sociétés. Ils ne gagnent rien à n’être plus asservis sinon soit à être libérés et soignés pour eux-mêmes, soit à ne pas naître pour être exploités. Il n’y a pas de profit pour eux quelle que soit la situation. Le seul enjeu est celui, ontologique, de la souffrance et de l’intérêt inné chez tous les êtres vivants, à incarner la pulsion du vivre bien. Wolff toutefois, reconnaît que les atrocités que subissent les animaux de rente ont déclenché une prise de conscience chez les humains, que cela a ému légitimement les populations citadines[15]. Il doit bien y avoir un paquet de provinciaux, de campagnards, d’éleveurs même (malgré la dissonance et/ou les intérêts commerciaux), qui ont la nausée en voyant les images d’abattoirs ou de fermes à fourrure, etc. Quelqu’un pour dire à Francis que les gens sont enfermés dans leurs habitudes et pensent que les humains, parce que pensant être « les plus forts » ont un droit évident de faire ce qu’ils font ? Un des « apôtres du véganisme » (dixit le végano-sceptique) explique bien que « […] notre rapport aux animaux témoigne précisément d’une perception morale défaillante et confuse. Nous ne voulons pas voir l’oppression massive dont ils sont victimes. Nous ne voulons pas même les voir comme des individus. » (Martin Gibert, p.15 in Voir son steak comme un animal mort) Et même lorsqu’on voit l’oppression, on se cache derrière des pis-aller nourris de bons sentiments : « Tu as vu Sophie Marceau avec les poules ? C’est terrible. Moi je mange rarement des œufs de toute façon, et puis de poules élevées en plein air, tant qu’à faire », dit le collègue qui dans son assiette au restaurant à deux œufs au plat dont il ignore la provenance (mais on devine, c’est de la restauration rapide). À « c’est mieux de ne pas en manger du tout » il répond « ouais… » d’un air dépassé.
   Là où l’on voit que les esprits critiques à l’animalisme ne sont pas si bien informés qu’ils voudraient le faire croire, c’est quand Wolff prétend qu’il y a une « confusion entre « défense de l’environnement » et « droits des animaux » » (p.84) et que nous, les animalistes, nous pensons sincèrement que la Nature est tout uniment bonne et que l’univers serait plus serein sans l’intervention du seul et unique prédateur qu’est l’homme. Il y a sans doute des personnes qui confondent des concepts et parfois des réalités. Dans l’ensemble cependant, nous parvenons à faire la part des choses et faisons le distingo entre la prédation des autres et celle, pas nécessaire et archi-mécanisée avec pour objectif un profit économique substantiel, de notre espèce. La question de la prédation est au cœur de la réflexion la plus futuriste de l’antispécisme, et n’est pas sans contradictions et difficultés à l’heure actuelle insurmontables (voir Les Cahiers Antispécistes numéros 40 et 41 sur la pensée RWAS). Aujourd’hui, avance Francis Wolff, les animaux sont protégés dans le Code pénal et le Code rural (p.88). Ça doit être suffisant. Tous les animaux naissent-ils dotés de droits naturels ? Non, bien sûr[16]. Que les animaux aient tous le même droit de vivre, qu’ils soient tous égaux relève d’un égalitarisme fou, tout ça à cause de ce nouveau propre de l’homme : l’éthique. Et puis quoi — on sent l’auteur un tantinet offusqué — : […] les mobilisations abolitionnistes peuvent toujours devenir violentes[17]. Notons au passage que cela est écrit plusieurs mois avant les caillassages de boucheries et le saccage du Mc Do’ par les prétendus black blocs antispé. Aurait-il eu vent qu’il faudrait ternir la réputation du mouvement de libération animale ? Disons en passant que, tout en comprenant la frustration des antispécistes qui auraient vandalisé des vitrines carnistes en Suisse et dans le nord de la France, on voit mal à quoi cela avance pour les animaux déjà transformés en pâté, sinon à s’attaquer au sacro-saint symbole ultime de la réalisation de soi dans la société occidentale dans les trois derniers siècles : le travail ! Empêcher quelqu’un d’exercer son travail et de gagner sa vie est très mal vu, de tous côtés. C’est un peu, même si moins courageux parce que moins frontal, comme occuper des abattoirs pour qu’au final le travail reprenne, en retard donc avec des cadences accélérées encore plus atroces pour les animaux et nuisibles à la santé des ouvrier-e-s. Malheureusement, ces actions d’occupations des lieux, très fortes symboliquement, ne sont guère relayées dans les médias qui appartiennent aux mêmes personnes possédant les groupes et enseignes agroalimentaires. Le verre cassé des boucheries lui, est bien médiatisé et, nonobstant de « victimiser » les commerçants, participe à donner une image spécieuse des antispécistes, curieux mélange d’ultra-gauche et de relents de la nuit de cristal. Ça fait les affaires des gros bonnets et des vitriers et contribue à laisser croire que les véganes sont violents et dangereux. Peut-être que lorsque nous serons plus nombreux-ses nous pourrons en quelque sorte mettre un embargo sur l’exploitation, sans dégradations, en créant d’autres métiers, d’autres filières que celles-là, avec l’aval de la majeure partie de la société civile ?
   Pour Wolff il ne sert à rien de mettre fin au système qui opprime les animaux. Le « Mal » fait partie du monde, on y souffre forcément d’une manière ou d’une autre un jour, le combat est donc sans fin[18]. C’est l’alibi passe-partout pour s’en laver les mains. Si la Nature est dure il ne faut rien y changer, chacun reste à sa place — ou à sa place assignée par l’Homme[19]. Surtout, l’idée dominante que semble vouloir nous faire entendre le philosophe, c’est que nous sommes au-delà de ce pourquoi les animalistes prennent fait et cause pour les animaux, car pour lui nous ne sommes « pas seulement des animaux sensibles, nous sommes des personnes. » (p.104) Comme tant d’autres avant lui (Luc Ferry, Janine Chanteur, etc.), Francis Wolff s’appuie sur Kant quand ça l’arrange. Des droits et des devoirs entre humains oui, mais pas envers les animaux ! C’est ignorer que la société civile a ceci de radical (qui est à la racine de) qu’elle fait valoir historiquement au sens où le droit public dans les droits originaires y repère les droits fondamentaux[20]. Et dans ce cas, comment ne pas reconnaître les animaux comme individus animant la vie (bioç) et les inclure ipso facto au sein de la bioéthique en ses fondements ? Ils ont un corps qui doit être respecté et ceci dans la mutualité de notre « supériorité » matérielle forçant structurellement et (im)médiatement la réciproque. La possession de soi (être soi en tant que tel) intime l’existence des droits opposables[21]. Agir contre les lieux d’habitation des animaux aussi c’est agir contre eux physiquement, nuire à leur intégrité. Wolff préfère noyer le poisson au propre comme au figuré, puisqu’il dit des devoirs que, parce que nous sommes enclins à secourir tout être souffrant, nous n’avons pas le devoir d’abolir toute les souffrances des animaux de la planète ni d’empêcher la prédation — ce serait contraire à la vie animale elle-même[22]. Il brouille volontairement les pistes de la réflexion en réitérant le vieil argument des animaux dans la nature sauvage. Ce sont pourtant deux thématiques différentes. En quoi le lion mangeant la gazelle justifie-t-il qu’on asservisse les bovins, les porcins, les caprins, etc ? D’ailleurs l’auteur aime beaucoup les animaux qu’on apprivoise, qu’on dresse, qu’on honore, qu’on admire, qu’on adore (ce qui n’empêche ni de les manger ni d’utiliser leurs produits)[23] […] Quant aux animaux familiers (ce qu’on ne mange qu’en cas de guerre…) nous avons des échanges privilégiés avec eux — tu m’étonnes : on les a sélectionnés eux aussi pour qu’ils satisfassent nos envies, la mode du moment, etc. — nous n’avons pas le droit de trahir cette relation. Ce serait injuste[24]. Entendez : « Surtout ne touchez à rien les gars ! Le changement ça fout trop les chocottes ! »
*
   Ce qui est amusant — on rit jaune certes ; mais on rit (Ah ! aaaah !) — chez Francis Wolff, c’est sa propension à l’honnêteté intellectuelle. À un moment donné il faut que le fond de sa « pensée » sorte, qu’il écrive vraiment, et en définitive tout simplement, ce qu’il pense, sans tout le sucre ajouté autour du bonbon. Il est vrai (ce sera notre seul point d’accord avec lui), nous avons une « responsabilité de préserver cette communauté biotique » (p.110) ; reste à déterminer laquelle et comment, ce que Francis se garde bien de faire parce que ça ne l’intéresse pas vraiment et qu’il en est probablement incapable. Attention c’est là qu’on explose de rire et que notre admiration pour la philosophie en prend un sacré coup : « Mais il n’y a aucune raison d’interdire la chasse de loisir ni les divers jeux avec les animaux sauvages (rodéos, tauromachies, etc.) dès lors qu’on préserve les conditions naturelles de vie de ces animaux qui contribuent, comme c’est généralement le cas, à la biodiversité et à la richesse des écosystèmes naturels. » (pp.110-111) Idem pour les delphinariums, il ne faudrait pas priver des familles d’un loisir innocent[25]. Mais ce n’est pas tout. Notre grand conservateur des choses immuables d’un monde spéciste et injuste qui ne doit absolument pas bouger d’un iota sinon mais qu’est-ce qu’on va devenir les copains franchement j’vous l’demande ça fait trop peur pitié ne me retirer pas la corrida et les cojones du taureau, use d’un argument particulièrement pervers histoire de jouer sur les sujets sensibles de la géopolitique contemporaine, tadaaaaaa : « Comment évaluer la souffrance des moutons lors de la fête de l’Aïd par rapport au drame de la perte de leur fête par les musulmans ? » (p.112) Ah l’originale argutie que voilà ! L’air de rien les vrais méchants ce sont les musulmans et l’abattage rituel auxquels Wolff voudrait bien opposer les animalistes tandis que lui passe pour un humaniste de première. Il ne sait pas qu’il y a des musulman-e-s végétarien-ne-s. Il n’a pas compris que le végétarisme étendu outrepasse les différences culturelles et sociales, qu’il créé une forte connexion entre gens de tous horizons. Que la paix chez les bêtes, pour paraphraser Colette, rallume l’amitié entre les humains.

 

   Comme l’a écrit Estiva Reus il y a peu, il y a des relents d’impérialisme dans ce qui est fait aux animaux, et cette décolonisation-là (la libération animale) sera un sujet délicat à bien des égards, y compris dans ce qu’elle augure des éons à venir auprès des non-humains, car la dichotomie entre nous et les animaux, même dans la « volonté absolue du Bien »[26] que fustige Wolff, pose déjà en théorie des difficultés d’ordre éthique et nous ramène à nous interroger sur ce que nous recherchons réellement dans les altérités qui nous font face — une zoopolitique totale qui toutefois ne nous regarde pas dans le présent. Mais la Terre tourne et le temps passe, les sociétés évoluent, ce qui signifie qu’elles changent, et c’est très clairement écrit noir sur blanc, c’est ce que Francis Wolff ne souhaite pas : « […] sinon nous devrions immédiatement priver l’humanité d’un grand nombre de pratiques cultuelles, culinaires, culturelles, investigatrices, scientifiques, artistiques, ludiques, sportives, et donc d’une part considérable d’elle-même. » Il refuse de s’affranchir des frontières naturelles qui séparent les espèces […][27]. Vivre autrement, mais vivre tout de même et laisser vivre, c’est ce que Wolff dénie à l’animalisme et aux animaux. Son cosmopolitisme est une arène et lui est bien assis dans le carré VIP des gradins.

 

M.

 

 

  [1] Trois utopies contemporaines, Fayard, 2017.
   [2] Cf. p.14.
   [3] Ibid., p.15.
   [4] Francis Wolff déclare ainsi que nous visons aujourd’hui dans le « règne des droits individuels » en espérant que « l’État nous laisse tranquille » sans volonté d’« émancipation collective », nous ne sommes plus qu’une société « éclatée en multiplicité dispersée de désirs ». La morale est devenue « creuse, ridicule ». Et il ajoute entre parenthèses comme un secret d’alcôve : (C’était avant que tout ne devienne éthique.). (p.17 et p.18)
   [5] Pour l’auteur, on n’est plus incités « à l’utopie, et encore moins à la révolution ». Toutefois les utopies reviennent sous d’autres formes : « Bannies de notre idéal politique, elles seront postpolitiques. » (p.23 et p.26)
   [6] Dans sa longue introduction, Wolff écrit : « Cet anti-essentialisme semble bien pouvoir être justifié par la nouvelle science reine : la biologie » qui décrit la « continuité de toutes formes du vivant ». C’est un antidarwiniste en ce sens. De même, il fustige « l’utopie animaliste » qu’il taxe de rêver « d’un nouveau « nous », d’une nouvelle communauté au-delà du politique, la communauté de tous les animaux sensibles. » « Nous serions des animaux sensibles aux animaux sensibles. Notre éthique serait à la deuxième personne : la compassion, la culpabilité. Animalisme. » (p.29, p.33 et p.35)
   [7] Ibid., p.41.
   [8] « La conscience des animaux est le fruit de l’évolution naturelle et elle est chez chaque homme la cause et l’effet de sa propre histoire. » (p.51)
   [9] Ibid., p.69.
   [10] Voir : ANIMAL / HUMAIN : passages (Figures de l’art n°27 / revue d’études esthétiques)
   [11] Dans La dialectique de la Raison (1944), les auteurs ont écrit : « L’humanité, dont l’adresse et la connaissance se sont affinée grâce à la division du travail, est en même temps ramenée de force à des niveaux anthropologiques plus primitifs car, dans une existence facilitée par la technique, la persistance de la domination conditionne le blocage des instincts par une oppression accrue. » (Tel Gallimard, p.51) On voit bien que l’éventuel déclin de l’Humanité n’a rien à voir avec le fait de vouloir ficher la paix aux animaux.
   [12] Voir pp.71-72, p.74 et p.75 : Sur le Farm Animal Welfare Council et les cinq libertés qu’il concède aux animaux, F. Wollf dit : « Bien traiter les animaux soumis à notre garde, lutter contre la marchandisation du vivant, contre la chosification des bêtes, est la continuation du combat des Lumières […] »
   [13] L’imagination symbolique (1964), PUF, p.64.
   [14] Wofll calque sa perception de l’animalisme avec la critique marxienne du travail et de la société quand il disait : « « Je ne vois pas d’homme, seulement des bourgeois et des prolétaires. »
   [15] Trois utopies contemporaines, p.79.
   [16] Ibid., p.88.
   [17] Ibid., p.93. Bientôt Wolff nous accusera de semer la terreur et d’être des coupeurs de têtes. « Qui peut défendre, dit-il en ironisant, le dieu caché ou le prophète muet lorsqu’ils sont insultés ? Sinon les saints, les purs, les justes. »
   [18] Ibid., p.95.
   [19] À tel point que pour l’auteur nous n’avons pas de comptes à rendre aux animaux en vertu d’une certaine chaîne alimentaire : « : […] mais nous ne formons pas une communauté avec les animaux, pas même avec les animaux sensibles. » « Il n’y a pas de communauté animale parce que les intérêts des uns et des autres sont antagoniques : la vie des uns s’alimente nécessairement à la vie des autres. » (p.100 et p.102) Juste après Wolff parle du loup. On en voit la queue aussitôt pour admettre que s’il y avait un sentiment communautaire lupin, il ne dépasserait pas les frontières de son espèce (spécisme). (p.103) Depuis quand ne doit-on pas respecter une « autre communauté » que la sienne au seul prétexte qu’elle est autre ?
   [20] C’est ce qu’on constate grâce à la pensée de Michel Foucault : « C’est ça le radicalisme. Ça consistait donc à faire valoir les droits originaires au sens où le droit public, dans ses réflexions historiques, pouvait repérer les droits fondamentaux. » in Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France. 1978-1979, (EHESS, Gallimard, Seuil, 2004)
   [21] Cf. p.229 in Les fondements de la bioéthique par Hugo Tristram Engelhardt, Jr (1986), Les Belles Lettres (2015).
   [22] Trois utopies contemporaines, p.106.
   [23] Ibid., p.107.
   [24] Ibid., p.108.
   [25] Ibid., p.112. Oui… c’est pénible n’est-ce pas ?
   [26] Dans la conclusion de son essai, il décrit ce qu’il considère être cette tyrannie du Bien absolu : « Abolir pour toujours la maladie, la vieillesse et la mort ; abolir pour toujours l’exploitation des bêtes ; abolir pour toujours la guerre entre les humains. » (p.173)
   [27] Ibid., p.173.

2 réflexions sur “WOLFF ÉMEUTIER — SUR L’ILLUSOIRE CONSERVATISME DES « TROIS UTOPIES CONTEMPORAINES » D’UN PROFESSEUR À LA RETRAITE

  1. Wolff, qui anime toujours une rencontre hebdomadaire à l’ENS, est un sujet de crispation voire de gêne pour ses collègues dès qu’il franchit les limites de sa spécialité (le commentaire besogneux d’Aristote). Il est un peu le Louis Reybaud de notre temps. La recette est simple : fustiger sous la bannière de l’éternel juste milieu (l’autre nom de l’academica mediocritas) les -ismes nouvellement consacrés par Le Petit Robert. Comme le montre bien votre recension ironico-exaspérée, la recette est aussi simple qu’éculée : ranger ces -ismes dans la catégorie fourre-tout de l’utopie en (s’) interdisant de les penser comme des pratiques. Ou comment faire passer ses rationalisations pour de la distanciation philosophique.

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