#TOUSDESEMPLOYÉSD’ABATTOIR — LETTRE OUVERTE À MAURICIO GARCIA PEREIRA — SUR SON LIVRE « MA VIE TOUTE CRUE »

#TOUSDESEMPLOYÉSD’ABATTOIR — LETTRE OUVERTE À MAURICIO GARCIA PEREIRA

 

 

« Quiza la culpa es mía
Por no seguir la norma,
Ya es demasiado tarde
Para cambiar ahora.
Me mantendré
Firme en mis convicciones,
Reportaré mis posiciones. »
A quien le importa — Alaska y Dinarama (1986)

 

« …Le travail, n’est-ce pas le sel qui conserve les âmes momies ? »
Charles Baudelaire — Œuvres complètes et posthumes

 

« À force de piétiner dans le sang à force de se faire beugler dessus par les chefs, j’ai vu des mecs péter les plombs, devenir complètement fous. La nuit les cauchemars nous assaillent, ne nous laissent aucun repos. Je rêve souvent de vaches encore vivantes, et qu’on saigne. »
p.74 in Ma vie toute crue

 

 

   Cher Mauricio,
   Dans un dernier article nous avons ironisé sur le fait que dans ton ancienne profession tu es certainement perçu comme le traître de service. Enfin pas par tout le monde. À la lecture de ton bouquin l’effet de surprise à propos des images de l’abattoir de Limoges qui sont sorties dans les médias et qui n’avaient même pas été prises par toi, nous a bien eus. Vous êtes sans doute plus nombreux que l’omerta ne voudra l’admettre, à détester ce boulot éreintant et dégradant — tant pour les humains que pour les animaux — comme on voudrait nous faire croire qu’il est un mal nécessaire.
   Comme nous avons finalement lu ton livre tous les deux en ce début d’été 2018, on s’est dit qu’on allait t’écrire une petite bafouille pendant qu’on a le temps, le temps des vacances pour nous en l’occurrence.

   Ce qui est intéressant dans ta démarche, par comparaison avec d’autres ouvrages sur la question comme À l’abattoir de Stéphane Geffroy, Steak Machine de Geoffrey Le Guilcher ou Le peuple des abattoirs d’Olivia Mokiejewski, c’est que tu n’es pas dans le déni de la souffrance animale comme Geffroy, bien que son témoignage soit vraiment édifiant et touchant, et que ton expérience, elle, par rapport aux journalistes qui se sont immergés quelques jours ou quelques semaines au sein d’un abattoir, a duré plusieurs années et qu’on voit, encore une fois et plus encore, combien faire ce « travail »-là est un calvaire, une torture qui doit recommencer chaque jour tel Sisyphe poussant son rocher en haut de la montagne avant que celui-ci ne roule en bas et que le fondateur mythique de Corinthe ne doive revivre son supplice le lendemain — éternellement.
   S’il y a fort à dire sur le travail en général, dont on voit aujourd’hui qu’avec l’essor de la cybernétique (robotique informatisée, mimétisme biomécanique) et le ratio « coût global de production / rendement » pour les entreprises, nous sommes souvent tous embarqués dans une concurrence absurde contre des inconnus, et que tout ceci écrase à la fois les masses laborieuses et tout ce qui vit tandis qu’une minorité engrange des biens faramineux inutiles en appauvrissant les États, force est de constater que tous les travails ne ressemblent pas aux abattoirs infernaux où coule sans arrêt le Styx chaud du sang des bêtes. Alors bien sûr, il y a des enfers bureaucratiques ou commerciaux, la vie à la Brazil dans des pièces exiguës ou des open space déshumanisés, coupés du monde l’air de ne pas, mais il y a bien entendu encore pour un moment le travail ouvrier, souvent à la chaîne, où la cadence et la répétition abrutissent les corps et les esprits — et si ça ne te va pas y’en a plein qu’attendent dehors de prendre ta place — parce que la mécanisation et la concurrence font de l’humain une main d’œuvre à la merci des exploiteurs. Alors les animaux… transbahutés ici et là comme de vulgaires marchandises… tu penses bien. Enfin tout cela tu le sais. Tu as vécu cette vaste ignominie.
   Alors à toi Mauricio qui, le 23 juin 2018 lors de la septième Marche pour la fermeture des abattoirs à Paris, posa pour nous furtivement mais avec joie, tout sourire, fort de t’être libéré des chaînes qui te retenaient à l’abattoir et fut propulsé par ces choses de la vie qu’on n’attend pas vers les spotlights des plateaux télé et la folie médiatique, nous voulons t’adresser nos félicitations et nos remerciements pour cet engagement, ce combat qui est devenu le tien et que tu as mené avec cette fougue toute espagnole, avec tempérament et pugnacité — con un espíritu cálido.
   Dans ton livre, on en apprend un peu plus sur ces horreurs légales perpétuées à longueur de journée derrière les murs des abattoirs, en province le plus souvent, loin de la fête somptuaire du capital’isthme, loin de la vivacité adventice des grandes villes et leur décor en carton-pâte. Dans ces usines à donner la mort que sont les abattoirs — sordides mères spirituelles d’Henri Ford — on savait bien déjà, nous, que tous les dos sont foutus, ceux des ouvriers comme ceux des chefs, à même pas cinquante ans. Certains finissent par obtenir des arrêtes maladie à vie. Ceux-ci ne sont pourtant que très rarement reconnus comme étant d’origine professionnelle : [qu’aux] yeux de l’abattoir, tu peux très bien t’être bousillé le dos en portant de lourds cartons pendant les week-ends, ou en forçant sur le sport amateur. Les tendinites, ils te disent que tu as très bien pu les attraper en dehors de l’abattoir. Généralement, le médecin du travail abonde sans leur sens[1]. Mais à l’aune de ton poignant témoignage, on voit bien — ils peuvent tous bien voir désormais — que ceci n’est que la matérialisation d’un système (un processus et un état d’esprit) qui profite allègrement des fragilités humaines, de la main-d’œuvre immigrée, du peu d’alphabétisme, de la détresse sociale en proposant le graal tant attendu du CDI, mais faut voir le niveau du salaire… faut voir le travail cauchemardesque qu’on vous y fait faire, qu’il vous faut boire, vous droguer pour oublier et tenir le coup. Enfin, tenir le coup… pas vraiment ; disons plutôt : vivre un subterfuge, et recommencer chaque jour à pousser son rocher.
   Toi Mauricio, alto y delgado, tu nous as fait penser à un de nos voisins de quartier. Lui, tu sais quoi, est boucher de profession, paraît-il. Alors oui, à la rigueur on peut dire que ce métier les bouchers le choisissent. Mais quand on voit notre voisin, maigre comme un clou dans ses habits trop grands, les épaules basses, le menton las, partir très tôt le matin et rentrer tard le soir, on se dit qu’il n’est pas l’image d’Épinal du boucher qui s’épanouit toute la journée à tailler de la bavette et la bavette avec la clientèle. Lui aussi, franchement, comme tant d’autres dans tant de situations désespérantes, pousse son rocher. Que reste-t-il aux êtres humains à vivre avec la vie si tout ce qu’ils touchent meurt ? La vie artificielle entre les murs de la Cité comme ces animaux des zoos qui « s’amusent » d’un rien, d’un simple sac en papier qui aura volé jusqu’à eux à travers les barreaux de leur cage, avant de retourner à leur stéréotypie ? Finalement le spécisme et le fascisme ont cela de commun qu’ils condamnent toute tentative de prendre vie à n’être que vie perdue à tourner en rond dans les limites d’un imaginaire et d’une expérience vécue bientôt détruits, comme les smicards qui ne se lèvent le matin que pour payer leur loyer. Comme ces petits êtres pas tout à fait finis qu’on achève avant d’être, dans l’antinaissance que tu as bravement refusée et dénoncée : Tu fais le tri comme d’habitude et le fœtus tu le jettes dans ce bac-là. Dépêche-toi, il y a en a d’autres qui arrivent. Mais t’inquiète pas, tout est normal[2].
   Mauricio, si aujourd’hui tu n’es pas végane, ce n’est pas nous qui allons te jeter la pierre, tu as eu ton lot de rocher. Il aurait fallu que tu sois accompagné sans doute, histoire d’éviter les produits de substitution à la viande et mieux gérer ton alimentation. Nous restons persuadés qu’on peut facilement devenir végane dans nos contrées, pourvu qu’on ne soit pas dans la galère comme tu as connu, parce que, évidemment, quand on est en situation précaire, quand vivre c’est tout juste survivre, il est moins évident de prendre du recul quant à la souffrance animale cachée partout dans les assiettes et autres biens de consommation. Tu témoignes d’une réelle sensibilité à la souffrance animale et tu as eu un impact sur le grand public, pour le faire réfléchir, comme rarement les partisans de la libération animale en ont.
   Pour nous, il entre clairement dans la pensée antispéciste cette évidence qu’on ne peut pas fustiger les personnes travaillant dans les abattoirs, parce que comme derrière chaque espèce il y a des individus, derrière chaque employé à la manœuvre il y a une histoire humaine avec ses affres et ses difficultés, et qu’il y a des options dans la vie qu’on ne choisit pas mais qu’on subit.
   Mauricio ; cette année avec toi à nos côtés lors de la Marche pour les fermetures des abattoirs, nous avons vu celle-ci s’enrichir d’un sens supplémentaire. Nous avons — presque — tous été derrière tes gestes à l’abattoir, à un moment donné dans notre vie, mais c’est bel et bien toi qui pouvait, à la fin, te retourner contre ton employeur comme tu l’as fait, et lui dire STOP !
Stop au cauchemar
Fermons les abattoirs !
Pour les cochons
Fermons les abattoirs !
Pour les veaux
Fermons les abattoirs !
Pour les poules
Fermons les abattoirs !

Pour leurs employés
Fermons les abattoirs !

 

   Nous sommes tous des employés d’abattoirs. D’une manière ou d’une autre, nous les abattrons tous demain.
   Bien à toi,

 

   K&M

 

 

Le site de l’éditeur

   [1] In Ma vie toute crue, p.71 — Éditions Plon (2018)
   [2] Ibid., p.89.

5 réflexions sur “#TOUSDESEMPLOYÉSD’ABATTOIR — LETTRE OUVERTE À MAURICIO GARCIA PEREIRA — SUR SON LIVRE « MA VIE TOUTE CRUE »

  1. « Nous sommes tous des employés d’abattoirs. D’une manière ou d’une autre, nous les abattrons tous demain. »
    Faire tout un éloge pour finir comme ça par une menace de mort… quand même… est-ce bien sérieux ? ;-p

    Aimé par 1 personne

  2. L’exception, dont vous rappelez de manière touchante le témoignage, fait aussi réfléchir sur la norme : la pratique abominable de l’abattage que rend possible le déni quasi nécessaire de ses exécutants.

    Aimé par 1 personne

Un mot à dire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s