MI-FIGUE MI-BARBAQUE OU LE FAKE VEGAN MAN — AU SUJET DU LIVRE DE STANISLAS KRALAND « L’EXPÉRIENCE ALIMENTAIRE » — KRARI VA !

FAKE VEGAN MAN — AU SUJET DU LIVRE DE STANISLAS KRALAND « L’EXPÉRIENCE ALIMENTAIRE »

 

« Il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. »
in L’Avare ou l’école du mensonge — Molière (1668)

 

« Je vais aux Halles, je vous déballerai avec mes légumes. »
in Le ventre de Paris — Emile Zola (1873)

 

« Remplacer la pensée par la rêverie, c’est confondre un poison avec une nourriture. »
Victor Hugo

 

   Il était une fois un jeune journaliste.
   Porté par ce qu’il nommait lui-même si humblement en l’écrivant, de petit succès du côté des 9ème et 11ème arrondissements de Paris (son docu TV sur les français et le McDo), ce pigiste des temps modernes, fort contrit qu’on pût quelques temps après faire passer ce qui hennisse pour des vaches maigres, décida qu’il fallait écrire sur le sujet. Empilant les informations comme on fait ses lasagnes, son enquête n’allait pas tarder à le faire passer du côté obscur de la farce : il serait végane !
   Bah ! lui euh…, limite c’était p’t’êt’e pas la peine. Z’avez vu son témoignage vidéo, non ?
   Vous l’aurez compris, le point de départ de ce questionnement laborieux que n’a pas hésité à faire publier le faaaaabuleux journaliste (chez Grasset tout de même, on espère que c’est grasset-ment payé, ah !) — nous avons le plaisir de nommer : Stanislas Kraland — c’est le sulfureux scandale des lasagnes à la viande de cheval de 2013. Oh lala ! les amis, quelle déveine, c’est épique ! Pensant déguster de la bonne viande de bœuf hachée dans de la bonne sauce tomate avec de la bonne béchamel dans des pâtes en feuilles avec du bon frometon dessus, tout un tas de si fins franchouillards gastronomes, en culotte courte ou pas, s’est fait berner. Mazette. Pour tous ses bons voisins les lasagnes, après ça, c’était plus leur dada ! Eh oui : parfois il faut se renseigner sur ce qu’on achète. Ce n’est pas parce que c’est déjà fait qu’il ne faut rien faire. Ce bon vieux delicatessen vous aura si souvent prévenus. Pas de quoi. Et voilà que de fil en aiguille, Stanislas Kraland est assez rapidement passé de journalo-curieux à carno-sceptique, puis s’est lancé courageusement dans l’aventure de Vegan World avec à l’esprit la végé-éthique. Yes ! Vegan !!! qu’on a envie de crier. Youpiii !! un copain de plus, youp….  hééé, hé mollo là. On ne s’emballe pas. C’te bouquin-là, c’est justement rien que d’la remballe.
   Il était une fois que ce machin-là ça démarrait sous de bons auspices, l’impartialité journalistique étant de mise, Kraland Stanislas, professionnel de l’entrée à la sortie de son estomac, nous tint à peu près ce langage, que son ouvrage, deux cents quarante-neuf pages, serait pour tout un aéropage comme un savant collage de pour, de contre, de mi-ci, de mi-ça, et que, bien qu’il entra tôt en contact avec l’Association Végétarienne de France (p.19) qui confirmait l’émulation, l’inquiétude, la galopade autour de cette équineuse question, qu’il n’avait point écrit pour les viandards ni pour les véganes, que L’expérience alimentaire enfin, ça n’a rien d’un argumentaire pro-bifteck ou d’un manifeste vegan[1]. Rassurés ? Z’avez vu son témoignage vidéo ?
   L’exception française, vous connaissez ? Non en vérité c’est pas dans le cinéma qu’on la retrouve. Nous on n’est pas comme les autres. Kraland enquête, Kraland s’interroge, Kraland questionne. Il tombe sur un sociologue. (Pourvu qu’il soit meilleur que Marianne Celka, sinon on n’est pas dans la mouise.) « Chez nous, c’est bien la viande qui fait le plat et cela suffit à nous distinguer des autres. » (p.19) (C’est la m**** p***** !)
   Dans ce bouquin, on rigole on rigole. C’est pas compliqué, ça n’arrête tellement plus la rigolade qu’on a l’impression d’avoir touché le jackpot, des tours gratuits à l’infini. Par exemple, page 20, bien plus finaud qu’un Jean-Pierre Digard, notre journaliste aventurier, plutôt que de renvoyer aux kralandes grecques ce qu’il brûle d’envie de nous vomir à la tronche histoire de saloper le tapis, le canapé, les coussins et les p’tits fours végé qu’on avait commandés pour l’occasion chez The Black Cat Kitchen, à savoir — tadaaam ! plouf — : le fameux « Hitler était végétarien », ouais !!! fallait l’trouver, du jamais vu depuis la libération, mais attention y’a un truc : Stan est le Houdini de l’édito, le hacker de la pensée car il nous la fait à l’envers avec une superbe paralipse mais vous pouvez appeler ça une prétérition : « J’ai décidé de ne pas le mentionner dans mon article, conscient du caractère disons particulier de son végétarisme. » Mais là, vas-y gars, te gêne pas, tu remercieras Luc Ferry un de ces quatre pour nous car c’est lui qui en 1992 a lancé la mode du véganazisme. Ah ça ! pour être particulier, il est particulier, car son « végétarisme » à A. H. c’est fait sur le tard (43 ans) et semblait être plutôt une forme d’orthorexie plus que de végétarisme éthique. Grosso modo il ménageait son estomac fragile quoi. Mais Stany lui, a eu la grande délicatesse de ne pas en parler dans son article de l’époque…, alors pourquoi WTF en parler dans son bouquin maintenant ???!!! Un souci de transparence ? D’honnêteté journalistique ? Ou simplement la posture : j’dis ça, j’dis rien mais j’enfonce un peu plus le clou sur le fait que peut-être les végétos sont des nazis… des fois qu’il y ait un public pour gober ça.
   Bon, plus sérieusement : c’est un p***** d’essai de dialectique ce truc. Merleau-Ponty, Sartre, Burgat, allez ouste ! au dodo ! D’un côté, pour comprendre, Stanislas Kraland découvre le traitement animal, la zootechnie, la manipulation scientifique du vivant, les termes utilisés dans le milieu pour parler de ces corps morts (minerai, etc.), et il y va, il ne cache rien à son lectorat. Et c’est sans compter que dès le début il passe aux aveux : C’est donc l’histoire d’un mec qui arrête de manger de la viande. Or j’ai des problèmes avec la bouffe. Si j’en avais eu avec les chars à voile, l’affaire aurait été bien différente. Mais je suis bassement matériel. Pour moi, la bouffe c’est la vie, et un défi pour mon existence[2]. De l’autre côté il annonce la couleur : ça va être duraille de rester végane. C’est là la clé du livre, David Lynch n’aurait pas mieux fait les mecs. Ce problème avec la nourriture, c’est ce qui oriente le récit tout du long. C’est cela qui mène en soubassement l’enquête avec la volonté, peut-être, de se débarrasser de cette drogue en se tournant vers l’empathie et l’éthique. Mais le problème est beaucoup trop ancré…
« J’aime manger, je vis pour ça et je me suis souvent demandé d’où venait ce besoin. » (p.28)
   Kraland fait des efforts. Pas facile pour lui alors qu’il semble convaincu par les arguments de la cause animale, de tenir la distance parce qu’il semble être comme en état de manque. On a peur pour lui, on se dit : « Il va finir encore plus mal que Morgan Spurlock dans Super Size Me. » Bon, on plaisante hein. Un gars qui chouine parce qu’il a pas sa barbaque ça va pas nous arracher une larme. Il lui reste tellement de bonnes choses à déguster. Alors il dit comme ça : « Je suis en paix mais aussi l’objet d’une fierté dénuée d’orgueil, celle du sacrifice et de l’abnégation. » (p.30) On l’sent, on l’sent… que ce n’est pas en partant dans le sacrifice de soi que l’affaire va le faire. Dès le départ les mots jetés nous laisse entrevoir que cette entreprise sera un fiasco. Pire : que c’est justement ce fiasco qui devient toute l’entreprise en cours.
   Il y a manifestement une pathologie chez l’auteur. On a d’emblée le sentiment qu’on nous la fait à l’envers. Lui qui a tout compris : la dissonance, l’enjeu écologique, la souffrance, aller au-delà du simple plaisir gustatif, et il est convaincu de ces bienfondés — il ne veut pas lâcher son steak et son frometon, mais alors vraiment pas. Et comme il ne suffisait pas qu’un énième dégueulis coule sur les animalistes pour les faire passer pour des suppôts du IIIème Reich, Stanislas Kraland emmène tranquillement son lectorat vers l’intuition du sectarisme. Ainsi, « ce suffixe [arian] fait de moi un nouveau croyant, un converti. » (p.31) confortera toute personne n’ayant pas envie d’avoir de la compassion pour les êtres sensibles autres que sa famille proche, dans l’idée que défendre la cause animale est un truc pour fondus de l’Ordre du Temple Solaire. Merci Satan ! euh… Stan.
   Et son pote Malik. On croirait un personnage tout droit sorti du Bœuf clandestin de Marcel Aymé :
— Tu sais moi aussi je suis devenu végétarien… Mais je ne connais pas meilleur moyen de tenir cet engagement que de se faire un bon bifteck de temps à autre, qu’il dit l’autre zig[3].
   C’est quoi ce pote ?! Kraland pouvait pas aller voir sur une vegan place, se faire un resto vegan… ? On a un peu l’impression que pour côtoyer les militants il s’est contenté d’internet et des réseaux sociaux, comme si les personnes véganes, intègres, bien dans leurs baskets, étaient une abstraction. Par contre les éleveurs pas de problème avec eux, c’est du concret on peut aller les voir. Et ça se plaint encore : « Toujours cette faim au corps qui ne me lâchait pas. » (p.35) Mon petit Stan ; ça s’appelle une bonne digestion. Alors tu manges plus de pain complet et tu penses aux petits enfants africains qui se traînent pour avancer, qui n’ont plus de force, qui deviennent tout entier famine. Et puis passer de viandard à bouffeur de légumes à l’eau, faut pas être un peu crétin quand même ? La bouffe vegan ça n’est pas ça. Tu te plantes et ensuite c’est de la faute du « régime » que tu as suivi, bien que tu aies fait n’importe quoi. En homme parfaitement honnête avec toi-même et avec les autres cependant, tu n’omets pas d’en faire des tonnes, comme lorsque tu dis que pour tenir tes résolutions […] il fallait devenir un ayatollah de la bouffe, un intégriste de la cause animale […][4]. Rien que ça !
   Chers followers, il était une fois toujours, l’histoire d’un jeune journaliste dont le métier, par définition, est d’informer le public, et qui oublie de s’informer lui-même, d’où le sérieux manque de confiance qu’on développe à son égard tout le long de cette fable débordante d’émotion. Mine de rien on n’est qu’au début, imaginez déjà notre souffrance là.
   Môsieur Kraland et la B12. Ça, c’est un conte de fées, …ou un conte de feed-lots… Le jeune Stanislas ne veut pas prendre de B12. Pas besoin, lui trop fort dans sa tête. Méprisant sur les bords…  vaut mieux que ça… pour lui prendre de la B12 est un « petit arrangement avec la nature » (p.42) qu’ont les militants, faut pas s’y abaisser… il omet juste de dire que la bidoche que les gens consomment est supplémentée en B12… Ça change considérablement la donne, non ? Franchement l’invocation de la nature quand ça arrange c’est tellement éculé… Et c’est pas fini ! Même page : « Doit-on, si la technique le permet, aller systématiquement à l’encontre de la nature ? » Oh oui !… quel gros cas de conscience que de prendre sa B12. Par contre avoir un cuit-vapeur au lieu de frotter deux bouts de bois ça c’est ok, c’est cool, et puis ça fait pas tourner les centrales nucléaires… Dans le même genre, Stanislas, qui vit son pseudo-véganisme comme une épreuve herculéenne, un mauvais coup de la vie, ne se lasse plus d’induire de fallacieuses connexions entre végétarisme et sectarisme : « La mise à l’épreuve n’est-elle pas constitutive de la foi ? » nous assène-t-il page 43 en prenant son air innocent. Et allez ! on suit bien comme il faut la ligne directrice des anti-animalistes, et on nous fait passer pour des gros fanatiques. Il n’y a pas de mise à l’épreuve, pas de rite de passage, ça se fait de soi à soi cette histoire-là. Rien de bien compliqué, et rien de bien plus difficile que pour quelqu’un qui part en Asie et qui refuserait la viande de chien qu’on lui proposerait parce qu’un chien il y en a un dans sa famille. En fait on agrandit juste notre cercle familial, amical et sociétal : on ne bouffe pas notre famille, nos amis ni nos congénères — nous. Capito ?
   Enfin bref, il n’y a pas que du mauvais dans ce bouquin, il faut bien reconnaître que l’auteur est moralement du côté de la cause animale, mais pas physiquement, psychiquement, personnellement parlant. Du coup, on obtient ce témoignage poussif qui tantôt déclare qu’avec les animaux nous formons une communauté de souffrance et que nos représentations d’eux sont évidemment en conflit avec l’utilisation qu’on fait d’eux, d’où notre sentiment de culpabilité[5], et tantôt déclame à qui veut l’entendre que c’est trop dur d’être végane puisque notre Stan il voulait manger, [s]’en réjouir mais cela [lui] était impossible à moins de prévoir [s]es repas plusieurs jours à l’avance[6]. Wait a minute, please. Orthorexie, remise en question de sa motivation… pour les animaux ou pour perdre des kilos ? C’est ballot. Il aurait fait ça intelligemment, il aurait pu allier les deux. Manque de pot, il n’existe toujours pas de desintox’ de POA. Comme il fallait s’y attendre le delirium tremens de barbaque continue : « Devant les sashimis, les sushis, […], bref devant cette cuisine que je tiens pour l’une des plus hautes expressions de la culture humaine, le vegan n’en menait pas large, il cédait. » (p.58) Noooon !!!! t’as craqué ??! Toi ?! En fait tout est là : le mec fait sa promo : — « Ouin !!! j’ai été vegan et je suis tombé malade, snif snif, c’est pas ma faute, c’est mon corps il ne peut pas, beuuuuh…. ! » En vérité, le gars a été « vegan » comme Hitler a été « végétarien » et là de comprendre que son allusion au végétarisme d’Hitler,  en réalité c’était pas pour cracher sur les véganes mais pour faire son autocritique ; vous ne croyez pas ?
   […]
   Ouais…, nous non plus en fait.
   Qu’est-ce qu’il y a de bien dans le bouquin ? Ah ! vous êtes persévérants ! Cela dit, ça vous prendra toujours moins de temps de vous tenir informés ici qu’en lisant le machin de S. Kraland. Voyons voir… une référence intéressante concernant Tintin en Amérique, où La Jungle d’Upton Sinclair est résumé dans les deux vignettes des usines Slift de Chicago. Kraland nous parle aussi de la sarcophagie qui remplaça la zoophagie lors de l’éloignement des abattoirs des grandes villes. C’est vrai qu’avant les gens avaient conscience de manger des animaux, ils savaient de quoi il retournait. Aujourd’hui ce sont des cadavres que l’on mange. Sont évoqués Steven Pinker, Richard Ryder et Peter Singer, mais malheureusement cette partie du livre s’achève par une absurde citation de Ruwen Ogien : « Peut-on libérer les animaux sans les faire disparaître ?[7] » Ça l’arrange bien cette assertion niaisement nihiliste. Tout doucement, pendant que Môsieur Stany-carno-mais-pas-trop-sceptique nous fait part de son hypocondrie, lui qui veut échapper à tous les poisons du monde et en perd son sujet en route, v’là t’y pas qu’il nous fait une crise d’angoisse deux mois après son sevrage carné[8]. Quand on vous dit que c’est n’importe quoi c’t’histoire. Et là, tout doucement comme chantait Bibi, c’est pas le même bécot, le même baiser qui nous attend. Lascivement, le Kraland a entamé sa reptation de végétophobe en espérant nous faire croire qu’il est à l’agonie lorsqu’il se traîne, mais tout ça c’est du pipeau. L’ingénu s’approche et nous susurre : « Peut-être étais-je passé à côté de quelque chose qui pourrait me donner de bonnes raisons de manger de la viande. » (p.83) Patatra. On y vient. Il nous la fait à l’envers j’vous dis. La question n’est pas : « Faut-il manger les animaux ? » mais : « Comment trouver l’argumentation pour continuer à le faire et s’arranger avec sa conscience ? » Ok, tout de suite ça sonne moins bien que chez Jonathan Safran Foer. Carrément ! Mais bouge pas, attends tu vas rire. En passant on te laisse te débrouiller avec cette merveille qui ferait tant plaisir à Carol J. Adams, même page : « Mais à la différence du viol, la consommation de viande est un comportement admis, c’est la norme dominante. » Tu sens comment ça chasse à l’arrière là ? Y’en a qu’on pas peur dans les virages…
     Il était une fois… oh puis merde.
   D’un certain côté, il suffit de tout prendre à l’envers pour trouver plein de points positifs à L’expérience alimentaire. Tiens : déjà un titre pas ronflant, l’accroche est bonne faut reconnaître, ça va exciter la curiosité. Et c’est franchement drôle : « Je trouvais qu’un vegan ne faisait pas un très bon personnage. » (p.83) Hé mec : c’est quoi la question ? C’est ton éthique, ta conscience, ton cœur, ton intelligence et ce que tu en fais qui comptent, ou la représentation du « vegan », qui est une abstraction car les véganes c’est des gens avant tout, Duchmol ?! C’est pas un look, c’est pas une religion, c’est pas une catégorie socio-professionnelle… En plus, tu peux même ne pas emmerder les animaux et ne pas te coller d’étiquette « antispé » ou « vegan » après tout. T’as le choix.  Contrairement aux animaux qui se font bouffer. Et puis par-dessus tout, Môsieur veut avoir le « droit à l’écart », mais gars, si t’es « vegan » tu ne peux pas manger du cadavre, c’est comme ça, tu l’as fait mais tu ne peux plus. C’est comme si tu bouffais ta sœur, tu comprends, ça rentre ? Maintenant tu peux rester comme t’es… comme la majorité des gens… tu fais ton Michel Onfray… ou alors tu deviens « vegan » et tu ronges ton frein en attendant la viande de synthèse. Mais finalement, celle-là, c’est même pas sûr que tu voudras la manger.
   Et puis là, le cave se rebiffe pour son rosbif. Il sait bien qu’il va se faire tomber sur le paletot par presque tous les véganes de France :
   — À ceux-là, s’ils veulent lire un manifeste vegan qu’ils auront déjà lu dix fois ailleurs, qu’ils aillent justement le lire ailleurs[9].
   Ooooh, l’est pas facile le p’tit Stan. L’est pas content. Gars ; t’es mignon, t’essayes de lire dans nos pensées mais on a reniflé le truc pourri à dix mille kilomètres et c’est justement pour ça qu’on t’a lu. Le problème c’est qu’avec toi on est emmerdés. Il y a des bonnes références, mais aussi un gros souci d’addiction. Oui n’ayons pas peur des mots : tu es drogué, alors ça embrouille toute ta démarche déjà pas très cohérente. On oserait même dire qu’il n’y a pas trop de pensée, mais ce serait aller trop loin. Ou alors t’as juste eu envie de faire le buzz… pour un gars en malaise dans son boulot… qui veut marcher un peu… on comprend garçon… on a tous un ego. M’enfin… y’a une limite quand même. Faut pas prendre les « vegan » pour plus cons que les welfaristes. Nous sortir comme ça tout à trac la Grande Porcher ! Ah le chef-d’œuvre !!! Ah la prêtresse, la pastorale, la magicienne, l’hypersecrétaire, et toi le mouton (pardon Shaun)… qui croit que Jocelyne Porcher est la seule offrant un véritable chemin de vie, une véritable justification éthique au carnisme, on l’entend d’ici : tu aimes la viande, aime-toi, respecte-toi, toi seul est garant de la nature. Amen ! Alléluia ! — on n’est pas tiré des orties, boudiou ! Non non non, partez pas les copains, on a dit PO-SI-TIF, d’accord ? et Jocelyne Porcher c’est super positif, c’est du happy end dès le commencement, de l’or en barre, un zenith sans Denisot, un firmament… et (moue triste) on aperçoit le jeune Stany Kraland… fear maman… Donc c’est normal il voit la J. P. non loin avec ses chèvres et son poil ras gris cendré, et elle entonne une mélopée surréaliste, oh Dieu quelle sirène, da !!! larmes, ivresse… Soyez amoureux, dit-elle toute ode à la joie d’élever pour tuer. Le jour tombe doucement dans l’odeur appétissante et sensuelle du foin. Les derniers rayons du soleil rosissent les prés. L’air est doux et tiède. Alors que vous approchez du troupeau, des effluves animaux vous atteignent et vous enveloppent, senteur capiteuse tellurique et végétale à la fois. Votre cerveau, votre peau et vos nerfs s’y baignent avec allégresse et un profond bien-être vous envahit, un trop de bonheur où votre cœur se vautre. Porcher, quelle belle Calliope. On s’demande à quelle sorte de zoophilie elle fait appel ? C’est tentant mon toto, mais ouais, on comprend. Stany prend le métro, ça pue, son dos le fait souffrir, il a une oreille qui pique, il rêve alors de se vautrer dans l’herbe et le purin, jouer au discobole avec des bouses de vaches comme antan. Ah ! la campagne, on commandera des pizzas, toi, la Porcher, et moi. On l’écoutera dégoiser ses sornettes avec en tête un rêve de petit fuel aux allumettes, sa théorie du con à la don, …ou l’inverse, emprunté à Marcel Mauss (et pas Mickey Mouse) et on aura pour hymne quelque chose comme donnez, do do doooonnez, donnez, donnez-moi ah aaah, donnez, do do doooonnez, et l’on vous abattra.
   […] — Quoi ?
   Krari assiste à un colloque organisé par Porcher à Strasbourg. Les éleveurs viennent se confier sur la mort de leurs animaux (qu’ils ont tant aimé, que leurs corps sont pétris des parfums de leurs vies, il va sans dire) comme on se livre lors d’une réunion des Alcooliques Anonymes. On se soutient, on se papouille, … Non mais c’est clair que ce rapport aux animaux est un vrai bordel psychologique : ceux qui mangent sont accros et ceux qui dealent dépriment. Le Ministère de la Santé devrait agir au plus vite. Le jeune journaliste en quête de sens…ationnel, est touché. À ce stade on l’a presque définitivement perdu. Rencontre avec un éleveur qui a failli s’écarter du chemin de lumière, la farce n’aurait plus été avec lui. Diantre ! une tentation VG ! Ouf… il n’a pas sombré. Faut pas en rester là, faut flinguer James, l’ater ego végane que Stanislas s’invente, afin qu’il ne reste que quelques pythagoriciens un peu pénibles tout au plus, car on ne peut pas réduire l’élevage à la mort, ce serait nier tout le restetout simplement la vie[10]. Allez c’est plié. Le type se tape des shoot de barbaque à droite à gauche puis se purge au jus de haricots verts et il dit que c’est violent. Du coup, bah paf : le couperet tombe. L’en peut pu. L’est pas content. Va nous chier dans les bottes : «  Cette démarche végétarienne, ça a quelque chose de vraiment morbide, de totalement fermé, une réaction d’excès à un excès. » (p.93) En même temps si t’écoutes toutes les billevesées que Thierry, éleveur (non pas le gars de la saison 7 de l’AEDLP), peut dégoiser, comme quoi cette omniprésence de la mort donnait de la valeur à la vie[11], que tu penses que […] manger de la viande serait le meilleur moyen de donner un sens à sa vie[12], parce que celle qui l’avait encore le mieux formulé (l’orientation que nous voudrions donner à nos vies) à [t]es yeux, c’était toujours Jocelyne Porcher[13]… Always Jocelyne… on est tellement dans les orties qu’va falloir songer à s’en faire une bonne soupe !
   Peur de rien, remonté comme une horloge comtoise sur la fusée Arianne, Stanislas Groland veut manger « pleine conscience ». Voir l’abattoir et la ferme. Ce « « « vegan » » »-là, d’un genre un peu singulier c’est vrai…, pense sérieusement que manger de la viande c’est affirmer la vie car nous sommes mortels. « Je vais mourir donc je mange la mort. » Ouah ! quel philosophe ! Attends un peu petit cocon, tu vas te métamorphoser en beau Pierre-Étienne Rault, en magnifique végano-sceptique. T’aurais pu être éleveur, ça t’aurait évité, comme la plupart, d’écrire tout un tas de conneries, au moins t’aurais été occupé. Voilà donc un « vegan » pour qui désormais seuls ces braves gens au contact des animaux d’élevage détiennent le secret de la vie. Et le pauvre petit Stan ne va pas bien, non non, le sens de sa vie lui échappe encore. On sait pas nous, on lui chanterait bien du Amel Bent au point où on en est… Son végétalisme douteux des neuf derniers mois l’ont rendu dépressif, fragile, affamé en permanence et il souffre de mouvements incontrôlés de son corps (si si) : tout un programme. Stanislas s’est cogné contre le véganisme et il a bobo, aussi toutes les raisons sont bonnes pour suspendre les repas sans se prendre la tête[14]. Ça tourbillonne, le Bien, le Mal… l’expérience de la laiterie, le dur labeur, l’amour des bêtes, le travail au petit matin, le p’tit dèj’ au fromage, au saucisson ; Julien l’éleveur « s’il était… mieux payé » (p.132) serait plus gentil avec ses animaux qu’il doit bien frapper pour que ça avance parfois. L’abandon est total. Vegetables 0 / Barbaque 1. Barbaque wins. Affamé par l’effort, Stanislas Kraland ne pense plus à ce qu’il mange et se régale[15]. « Ici tout à un sens. » …Surtout celui du gars qui a besoin du lait des vaches pour gagner sa croûte…
    […]
   Il était une fois une histoire à la noix où tous les clichés, les poncifs, les arguments stupides, les logorrhées larmoyantes et autres symptômes scribouillards ne furent point épargnés au végétarisme en général et aux véganes en particulier, ces sado-maso de la carotte et du concombre, ces fanas du guacamous et du houmole. Ces êtres tout pétris de privation et d’intransigeance[16] qui ne voient même plus que leurs vêtements synthétiques ne sont pas écolos[17] — mais ils sont déjà produits en masse depuis des piges et tout le monde en porte hé banane ! — à la limite de la dissolution ontologique tant ils ne vivent plus à cause de cette montagne au sommet inatteignable qu’on appelle Le Mont Animalogue ; une histoire où l’on vous parle de viande in vitro[18], de gaz hilarant pour castrer des cochons qui se rendent pas compte de grand-chose[19], d’une ferme « idéale » conçue par l’ancien patron de Herta qui a refourgué sa boite à Nestlé, d’éleveurs voyant l’abattage comme un suicide assisté[20]… de la mort[21], des véganes avec qui tout aurait été plus simple s’ils avaient eu l’air complètement jetés, borderline et physiquement au bord du gouffre…[22] — eh nooon, on va bien, on est làààà, nananèreuh —, de transhumanisme, de vieillissement cellulaire, des animaux, nos frères de lait, notre lien avec Dieu, d’où le sacrifice animal, d’abattage et de consommation selon la Grande Porcher (« Nous vivrions alors dans une société sans doute plus sage, plus au fait des valeurs véritables telles que l’amitié, l’amour, le partage et la considération. » p.189), et pour couronner le tout de Lierre Keith, ex-végane qui après vingt années de végétalisme nous pissaladière[23] ; une histoire, enfin, où même nos institutions sanitaires disent qu’il est possible de se nourrir de végétaux à condition de prendre de la vitamine B12. Mais manifestement [Stanislas se] trompai[t], on [l]’avait trompé[24] ; une histoire à dormir debout, celle d’un type qui a effectivement un réel problème majeur avec la bouffe et qui, plutôt que d’écouter son cœur, aura passé son temps à écouter gargouiller son estomac, drug story dirait Bruno Blum, où pour conclusion simplifiée les animaux ne vécurent pas heureux mais où ils furent artificiellement inséminés pour avoir beaucoup d’enfants qu’on donnerait à manger aux humains, puisque selon l’auteur de cette non-allégorie, l’avenir n’a que deux possibilités : choisir entre la viande d’un animal qui n’aura pas souffert, et celle d’une bête qui n’aura pas vécu[25], vive la génétique, à bas la gêne éthique !
   Onfrayante conclusion.

 

K&M

 

 

   [1] L’expérience alimentaire, p.11, Grasset (2018).
   [2] Ibid., p.25.
   [3] Ibid., p.34.
   [4] Ibid., p.41.
   [5] Ibid., p.52.
   [6] Ibid., p.55.
   [7] Cf. successivement les pages 72, 74-75 et 80.
   [8] Cf. p.64.
   [9] Ibid., p.84.
   [10] Ibid., p.90.
   [11] Ibid., p.95.
   [12] Ibid., p.96.
   [13] Ibid., p.96.
   [14] Ibid., p.110.
   [15] Ibid., p.138.
   [16] Ibid., p.176.
   [17] Cf. p.141.
   [18] Ce passage est particulièrement intéressant, malgré qu’on déplore que l’auteur tente, l’air de ne pas, d’en dégoûter celles et ceux que cette aventure culinaire d’un futur tout proche tenterait, ce qui serait un bien plutôt que de défourailler des milliards d’animaux par an dans les abattoirs. « Personne ne s’en est rendu compte, mais le 5 août 2013 nous sommes entrés dans une nouvelle ère. » (p.149)
   [19] Sans compter la formidable Temple Grandin, grâce à elle il existe des endroits où les animaux se font mieux buter.
   [20] « Je préférerais mourir d’un coup violent porté un dixième de seconde que de finir comme certains de mes congénères. » (p.155 — Jean-Charles éleveur dans le Morvan).
   [21] Citation d’un éleveur à propos de sa propre mort p.162 : « Je n’y ai jamais pensé […] j’espère que ce n’est pas un cochon qui m’ouvrira la porte. »
   [22] Ibid., p.167.
   [23] On voulait dire « qui nous pisse à la raie », mais on a pensé que c’était un peu vulgaire, pas jojo à lire comme expression. Vous en dîtes quoi vous ?
   [24] Ibid., p.195.
   [25] Idid., p.233.

2 réflexions sur “MI-FIGUE MI-BARBAQUE OU LE FAKE VEGAN MAN — AU SUJET DU LIVRE DE STANISLAS KRALAND « L’EXPÉRIENCE ALIMENTAIRE » — KRARI VA !

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