A STRANGE WAR BOOK — SUR LE ROMAN « LA GUÉRILLA DES ANIMAUX » DE CAMILLE BRUNEL — ENTRE ÉBLOUISSEMENTS ET TÉNÈBRES

A STRANGE WAR BOOK — SUR LE ROMAN « LA GUÉRILLA DES ANIMAUX » DE CAMILLE BRUNEL

 

« J’ai reçu la vie comme une blessure et j’ai défendu au suicide de guérir la cicatrice. »
in Les chants de Maldoror, Isidore Ducasse (1869)

 

« Je suis le dernier et le plus solitaire des humains privé d’amour et d’amitié. »
in Les paradis artificiels, Charles Baudelaire (1860)

 

« Vous voulez tuer l’Injustice, mais vous ne tuez que des hommes. Camus a écrit que l’on condamne à mort un coupable, mais qu’on fusille toujours un innocent. Toujours cet infernal dilemme : l’amour des chiens et l’horreur de la chiennerie. »
in Chien blanc, Romain Gary (1970)

 

« Je veux euthanasier l’humanité et m’assurer qu’elle n’emportera pas avec elle le reste du règne animal. »
in La guérilla des animaux, Camille Brunel (2018)

 

   Une fois n’est pas coutume, nous voici arrivant après la bataille. Force du calendrier professionnel oblige, nous ne pouvions pas à l’occasion de la sortie du premier roman du journaliste et écrivain Camille Brunel, La guérilla des animaux aux modernistes éditions Alma, nous procurer l’ouvrage en avance et vous en offrir un aperçu au travers de nos lecture et point de vue. Mais ça y est : nous l’avons tous deux lu.
   Chronique de notre entrée en résistance dans ce maquis littéraire très attendu dans le milieu animaliste.

 

   L’histoire de La guérilla des animaux, c’est celle d’Isaac, un militant antispéciste radical français. Assez jeune il pratique le meurtre sans état d’âme lorsqu’il s’agit d’éradiquer les bourreaux des animaux. Puis les années passant, il acquiert une notoriété publique et, soutenu par un puissant mécénat l’encourageant à mener à grande échelle sa guérilla, parcourt le monde accompagné de Yumiko, afin de punir les tourmenteurs animaliers et provoquer l’adhésion mondiale à ses idées…
   Pour le dire en peu de mots, enjambant les ambages, le roman de Camille Brunel qui a semblé être pour de très nombreux-ses animalistes de l’hexagone attendu comme un texte messianique — et l’on comprend ça —, nous aura plu par certains aspects, sans pour autant parvenir à nous séduire complètement. Effet négatif d’une attente trop fébrile ? Fragilités d’un premier roman ? Trop grande exigence veganautienne ?

 

— En attendant Baudelaire —
   Il ne suffit pas d’enchaîner des conquêtes et d’être significativement différent de la plupart de ses congénères pour qu’un personnage de roman soit baudelairien. Comme on parle ici autant de littérature que de cause animale, il nous faut dire notre désaccord avec la quatrième de couverture de La guérilla des animaux. Isaac, le héros ou anti-héros, selon qui lira le roman, serait plus à proprement dit une figure mythique (hébraïque). Isaac est le fils d’Abraham et de Sarah (on le retrouve dans la Genèse (Bible) et le Coran). C’est lui qu’Abraham s’apprête à immoler avant que Dieu n’arrête son geste et lui offre un mouton céleste à la place. En conséquence, à la différence de Baudelaire qui abhorrait la nature et n’aimait les paysages naturels qu’en peinture, et qui s’est fort peu intéressé aux animaux sinon pour leur évocation symbolique du poète, il faut voir Isaac plutôt comme un Gavroche, un personnage hugolien… surtout qu’Isaac signifie il rira.
   Il n’y a de personnage baudelairien que Baudelaire. Sans avoir écrit de roman, Charles Baudelaire aura réussi à se constituer lui-même — au risque d’être le bourreau de soi-même — comme archétype anti-romanesque du poète maudit, de l’aristocrate aux poches percées qui se fout de tout, provoque à qui mieux mieux chaque fois qu’il le peut mais évite chaque fois subtilement le coup de fusil, monte aux barricades quand la fureur a tourné au coin de la rue, mais demeure le plus moderne, le plus insolent et le plus amusant des poètes français.
   Isaac, le personnage central du roman de Camille Brunel, lui, n’hésite pas à prendre les armes, voire à passer par les armes. C’est un guerrier. Il fait face à un monde en plein désenchantement et lui restitue sa violence aux quatre coins du monde, avec toute l’énergie, toute la hargne sourde de celui qui est désabusé et qui, à la limite, ne le fait pas parce qu’il y croit, mais parce qu’il n’y a plus rien d’autre à faire que ça. Enfin, contrairement à Baudelaire qui tenait de son père le goût des belles choses, on ne sait pas ce que celui d’Isaac lui a transmis. Mais Isaac rejette tout en bloc : Toutes les œuvres d’art réunies, littérature, architecture, peinture, cinéma, ne valaient pas le centième de cet instant où cette baleine avait daigné percer la pellicule des flots et faire entendre l’écho de la vieille promesse du bonheur sur Terre. Le choc n’était pas seulement sentimental, il était esthétique : il n’y avait plus aucune raison d’écrire, de construire, de peindre, de tourner ; il fallait venir ici, Pacifique nord, et voir ça, squale offert aux puissances de la gravité[1]. La simple contemplation justifie que pour elle Isaac passe à l’action.

 

Strange War Book —
   C’est une drôle de guerre que peu à peu Isaac fomente, alimente, jette en pâture aux prédateurs médiatiques, là où ses prédécesseurs (songez aux personnages publiques les plus en vue dans la cause animale en France actuellement) sont censés, dans ce futur proche, avoir plus ou moins échoué dans leurs prétentions — du point de vue d’Isaac (que rejoint plus tard Yumiko, formant ensemble un couple terrible, sorte de Bonnie & Clyde animalistes). Isaac rêve de libération animale à grande échelle, au grand Midi de l’abolition absolue, sachant pertinemment qu’[…] il y aurait entre-temps des orages d’abattoirs dans les plus beaux haras, des pogroms de zoos dans toutes les capitales, […][2], regrettant que l’humanité ait perdu le contact avec le Bioç, avec les forces naturelles, le tellurisme, ce temps où […] nos ancêtres s’enivraient d’odeurs et de champs magnétiques[3].
   Est-il possible, dans ce monde dystopique, de faire « marche arrière » ? Autrement dit de cesser d’exploiter les animaux domestiques et de massacrer les animaux sauvages que défend bec et ongles Isaac au péril de sa propre vie ? Il sera sans doute toujours trop tard dès lors que les gens persuadés que l’humain se sauvera lui-même s[er]ont des mangeurs d’animaux[4]. Apparaît ici cette idée que l’imaginaire humain ne trouve de contentement véritable que dans la destruction et l’ingestion de ce qui est autre, et qu’on ne sauve pas la vie d’un monde vivant en le tuant et en le mangeant.
   La guérilla des animaux est un récit guerrier étrange en ce que la guerre est déclarée sans jamais vraiment éclater malgré les coups d’éclat des offensives Obermanienne (du nom d’Isaac : « homme supérieur » ?). Chaque apogée de violence ne semble être chaque fois qu’une goutte d’eau dans l’océan des torts que subissent partout sur Terre les animaux, quels qu’ils soient. Une course contre la montre qui n’est qu’un engrenage, celui d’un système où tout fout le camp. Un roman qui, par le peu d’épaisseur de ses personnages et son déroulement très elliptique, s’avère peu évident à pénétrer par moments, être un peu déroutant, ne facilitant pas qu’on s’y attache. Ce « vide » des protagonistes est peut-être quelque chose d’intentionnel dans l’écriture brunelienne (ici toutefois), afin de servir les arguments, nombreux, de la cause tels qu’ils sont étayés (peut-être un peu trop ?…) Il est certain que les antispécistes et les véganes n’auront aucune peine à adhérer sentimentalement à Isaac, à défaut de donner forcément du crédit à toutes ses « actions ». Et pourtant il s’exprime dans ce roman de purs joyaux d’une évidente simplicité ou d’une incontournable véridicité biopoéthique, comme lorsque il est dit : « Je veux lancer la résistance. » (p.93) ou bien encore : « La diversité du vivant doit excéder le langage. » (p.119) On agréé. L’atonie des personnages est-elle l’instrument littéraire silencieux qu’a choisi l’auteur pour laisser déborder par-dessus les mots l’idée du reste du foisonnement des vies ?

 

— Des subjectivités. Un objectif —
   Au final Isaac aura-t-il mieux fait que ceux qui s’essayèrent avant lui dans ce combat qu’est la cause animale ?
   Vous le saurez en lisant La guérilla des animaux dont en sent, quoi qu’on puisse ne pas en apprécier toutes les facettes, que l’écriture aura été pour Brunel de longs mois de peines et de joies mêlées — une âme là est jetée — à rejouer les souvenirs de lui-même et des autres de ce XXe siècle [qui] était une maladie incurable[5], plus de souvenirs que s’il avait mille ans, afin de produire cette première œuvre très engagée — elle risquera d’être stigmatisante et c’est un risque sans aucun doute parfaitement assumé — qui nous emmène au bord d’un gouffre ténébreux où seule l’humanité peut grouiller et s’éblouir d’animalités chimériques… mais on en dit déjà trop.
   En filigrane, La guérilla des animaux laisse transparaître, dans le peu d’espace restant où subsiste quelque chose de l’ordre de la vie, un univers sans espérance ; ce qui n’empêche pas la certitude. Cette pauvre humanité, abrutie par la foule[6], c’est celle de la massification contemporaine où le règne du vivant est pétrifié d’effroi souvent, avant de disparaître sous la marche bruyante et sanguinaire d’homo sapiens. Le spécialiste de Lautréamont qu’est Camille Brunel nous propose ici une ode sombre à la vie, un étouffoir, une corde au cou comme l’enroulée pendaison autour de la colonne Vendôme. Il y pratique le néant pour mieux faire sentir à son lectorat ce qu’il risque de perdre. C’est plus un roman dickien et poesque que baudelairien, croyez-nous, qui nous laisse à la fois l’arrière-goût du Mal inévitable que produit la chose humaine, et celui du  manque de caractère et d’histoire des personnages, qui auraient pu éclairer en existant mieux, en existant plus vrai, un flux narrationnel quelque fois inégal mais ponctué de fusées littéraires de toute beauté.
   Nous sommes certains, à défaut d’avoir eu une rencontre dans cette fiction, d’avoir des choses en commun dans la réalité avec Camille Brunel. Outre la littérature, l’impérieuse cause animale bien sûr, que l’auteur a choisi de mettre en avant en guise de premier roman pour cette rentrée littéraire. Espérons qu’au-delà de l’accueil chaleureux dans le milieu du livre, La guérilla des animaux saura trouver un public de non-initiés à la cause et les y rendra sensibles. C’est un petit pouvoir qu’ont les livres parfois : marquer les esprits, participer au changement du monde.

 

K&M

 

(image tirée du film Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve)

 

 

   [1] La guérilla des animaux, pp.33-34.
   [2] Ibid., p.51.
   [3] Ibid., p.66.
   [4] Ibid., p.85.
   [5] Ibid., p.144.
   [6] Ibid., p.218.

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