PURETÉ À LA DÉRIVE — SPECULUM LIBER — LECTURE DU ROMAN « BIENVENUE À VEGANLAND » D’OLIVIER DARRIOUMERLE

SPECULUM LIBER — DU ROMAN « BIENVENUE À VEGANLAND » D’OLIVIER DARRIOUMERLE

 

« Le seul pouvoir de ces demi-dieux est bien d’avoir réussi à rendre moyen tout ce qu’ils admirent. Domestiquer tout ce qu’ils mettent à leur portée.  Les loups en chiens, les tigres en chats, les hommes primitifs en petits-bourgeois et les carnivores en végétariens. »
pp.117-118 in Bienvenue à Veganland

 

« Il serait donc grand temps, je pense, de cesser de manier l’argument de l’infériorité en ne retenant pour éléments de comparaison que les critères qui nous sont favorables. »
in Défaite des maîtres et possesseurs, Vincent Message (2016)

 

« Si l’homme rit, s’il est le seul, parmi le règne animal, à exhiber cette atroce déformation faciale, c’est également qu’il est le seul, dépassant l’égoïsme de la nature animale, à avoir atteint le stade infernal et suprême de la cruauté. »
in La possibilité d’une île, Michel Houellebecq (2005)

 

 

   Quelques mots sur un roman paru le 22 août chez Sable Polaire éditeur : Bienvenue à Veganland, du romancier Olivier Darrioumerle.
   Citation :
   « Avant le Grand nettoyage, merveilleux enfants, les animaux n’étaient pas libres comme aujourd’hui. Les carnivores les mettaient de force dans de minuscules cages. Soit ils tuaient les bébés, soit ils les engraissaient pour les manger. Et ils les découpaient en morceaux avant de les faire cuire. Pourquoi faisaient-ils tout cela ? interroge-t-elle, le doigt en l’air, laissant planer un mauvais présage. Pour les mâcher avec leurs dents, les avaler avec leur ventre et les transformer en caca ! » (p.128)
   Vous l’aurez compris, Bienvenue à Veganland est un roman d’anticipation un brin loufoque mais pas très drôle. Ce livre nous invite à visiter un quelque part futuriste — le futur de la prochaine génération ? — entre 1984 (Georges Orwell), Le Maître du Haut Château (Philip K. Dick) et Paradis pour tous (1982), le film d’Alain Jessua avec Patrick Dewaere, Fanny Cottençon et Jacques Dutronc. C’est dire que ce monde ne fait guère envie. Pourtant il devrait… : il est plein de véganes !

   Car dans ce monde-là, l’action se situant à Océania en Amérique du Sud, les véganes ont fait leur révolution. Ils ont pris le pouvoir. On y croise Green, jeune végane à qui manque un peu de pureté à la naissance, et Bazarov, un « carnivore » qui essaie tant bien que mal de s’intégrer à cette société en s’entraînant pour devenir un grand champion de marathon et pourquoi pas bientôt un grand King Fucker et un géniteur exemplaire… Que va-t-il arriver à ces personnages qui font tout pour éviter le sort non enviable des « sang-rouge » et appartenir au summum de l’espèce humaine et vivre sans travailler parmi les « sang-vert » ?
   Ce qui va leur arriver, nous ne vous en dirons rien. Mais il nous paraissait justice que de mentionner ce roman qui, bien qu’il ne bénéficie pas d’une plume remarquable, n’en comporte pas moins quelques qualités imaginatives, et surtout l’originalité d’associer un certain caractère inhérent au véganisme contemporain, à une critique de tous les excès et absurdités vers lesquels glissent tout doucement la civilisation et ses (éco… ?)-citoyens. Un roman qui invente l’homéostasie, la chasse aux déviants et la punition à l’eau bouillante, pour nous rappeler qu’aucun régime politique — si toutefois ce monde est encore à proprement parler politisé… — n’est parfait, loin de là, et que tout ce qui devient obsessionnel est dangereux et liberticide. Mêlant toutes les tendances de la société actuelle (téléréalité, mode, auto-surveillance, pornographie adulescente, individualisme, véganisme, etc.), Olivier Darrioumerle donne vie à un monde coloré, farfelu et cauchemardesque où l’on se demande bien ce que sont devenus les animaux chéris ? C’est que, en extrapolant un peu, on arrive rapidement à formuler et désirer concrétiser ce qu’on souhaite de mieux pour tout le monde et, par la force des choses et de la « volonté », à tendre vers une vitrification du monde dont le néant n’a d’égal que l’absurde absolu. Bienvenue à Veganland est un monde programmatique et dépersonnalisé qui, ayant débarrassé sa population de ses sentiments, offre à ces écocitoyens l’avenir radieux d’une existence calibrée et sans soucis. Ça n’est pas sans soulever encore quelque opposition, comme avec ceux qui vivent à l’extérieur dans les décombres de l’ancien monde : Les végans veulent s’extraire de la chaîne alimentaire, car ils ont peur d’être dévorés. Ils veulent dominer la nature, car ils ont peur qu’elle les dévore[1].
   À ce stade de notre succincte présentation, vous nous direz que l’auteur bayonnais de ce roman n’est sans doute pas végane, que ce sont les autres qui dévorent les bêtes pour ne pas être dévorés par elles, qu’il se moque, que c’est encore un défenseur de l’élevage traditionnel proche de Jocelyne Porcher, que critiquer des positions extrêmes c’est défendre l’immobilisme de l’idée d’un « juste milieu » et qu’à ce rythme on n’avance pas, etc., etc., etc. Oui, vous aurez un peu raison.
   Mais justement c’est pour cela que nous avons bien aimé Bienvenue à Veganland. C’est un miroir tendu vers ce que nous autres, les véganes prêts à sauver tous les animaux, la planète et nos frères et sœurs humains — que tout ce petit monde-là y consente ou non — dégageons à l’entour. À force de parler de notre santé, de l’alimentation la plus saine possible, du cru, des superaliments, de performances sportives, de lifestyle « healthy », de tous les avantages du mode de vie vegan que l’on balance à la figure d’autrui en lui faisant souvent sentir combien c’est nul de ne pas en être (on voit bien notamment le comportement des donneurs de leçons sur les réseaux sociaux…), à force de se vanter d’avoir une éthique irréprochable au point d’oublier que nous aussi il n’y a pas si longtemps nous étions conditionnés comme tout le monde, quelles qu’en soient les (mauvaises ou bonnes) raisons, nous passons à côté de notre sujet : la libération animale (et pas nécessairement sa disparition…), et au lieu de ça qu’est-ce qu’on a ? On parle des véganes, de l’effet de mode du véganisme, de bouffe, de vitrines cassées, de bouffe, de vitrines cassées, de bouffe, de vitrines cassées, de bouffe, de vitrines cassées, de bouffe, de vitrines cassées, de bouffe… où l’idéalisme et sa candeur tendent à se donner des airs idéologues et autoritaires, quand pourtant à la base c’est un pacifisme interspécifique qui s’exprime… et l’on confond l’idéal végane avec l’eugénisme, le transhumanisme, avec toute altération possible de l’humain en oubliant de l’être envers les animaux : humain. C’est aussi de notre faute.
   Afin d’éviter que les méchants carnistes ne s’emparent avant nous de ce roman et des questions qu’il soulève, allez donc lire ce bouquin et faites le tourner. Ça fait du bien, parfois, d’être un peu bousculé, passé à la loupe.

 

K&M
   [1] Op. cit. p.233.
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