LES VACHERIES DE FINKIE EN MACRONIE ? — BREF TOPO SUR « DES ANIMAUX ET DES HOMMES » SOUS LA DIRECTION D’ALAIN FINKIELKRAUT — MINORITY PRETOR

MINORITY PRETOR — LES VACHERIES DE FINKIE EN MACRONIE ? — SUR « DES ANIMAUX ET DES HOMMES » — ALAIN FINKIELKRAUT

 

« Elle n’est à personne, cette souris. J’lai pas volée. J’l’ai trouvée morte sur le bord de la route. »
in Des souris et des hommes, John Steinbeck (1937)

 

« La radio n’a pas rendu les hommes plus sots. Mais la bêtise est plus sonore. »
Jean Rostand

 

 

   À l’heure où la gouvernance annonce fièrement que six personnes ont été arrêtées dans la région lilloise dans l’affaire des vitrines de commerces spécistes vandalisées, six personnes retrouvées après une minutieuse enquête d’après des traces ADN, on ne peut que saluer l’excellence de nos experts et autres profilers.
   Bientôt il suffira que vous ayez eu un malencontreux éternuement dans la rue pour qu’on renifle jusqu’à vous. Voilà l’ultime progrès avant l’avènement d’une société effrayante où l’on abusera des pouvoirs précognitifs de pauvres diables pour deviner qui vous deviendrez (Sarkozy en rêvait), ou plus vraisemblablement de la puissance de calcul de l’intelligence artificielle, et pas besoin d’être Kasparov pour être échec et mat, le tout-venant aura sa propre surveillance ; ayez simplement le tort d’avoir émis une toute petite pensée de rien du tout comme, par exemple, qu’il aurait été plus drôle de jeter des ampoules puantes de farces et attrapes sur les boucheries et les poissonneries plutôt que de casseurs cailloux et autres choux, poux, joujoux et je nous épargne toute la liste, pour enrayer la mécanique carniste en bout de chaîne, et vous serez pris, ficelés comme des gigots, cuits à point qui l’eut cru ? — avant même, allez savoir, d’avoir eu l’idée d’avoir une idée de réfléchir à des idées antispécistes…

   Oh ça va ! Vous autres les véganes vous avez une idéologie dangereuse de toute façon. La preuve ? Mais là : dans cette violence qui est la vôtre, cette haine incroyable que vous véhiculez, dans cette peur qu’ont les gens de sortir dans la rue à cause de vous, d’aller prendre le métro, de sortir faire pipi dans le jardin la nuit, sous peine de se prendre un pavé dans la face à cause d’une insignifiante cuisse de poulet croquée et du film gras resté sur les lèvres comme un gloss accusatif, d’un tout petit bout de gruyère avec les meilleurs des trous ou d’une malheureuse queue de lotte ayant produit en bouche une telle jouissance. Eh bien vous savez quoi ? C’est heureux ; pour résoudre vos déboires il y a la philosophie radiophonique. La solution est dans la porcherie, nous l’allons montrer tout à l’heure — ou appelons cela : les vacheries de Finkie en macronie.
   Des animaux et des hommes est un recueil de discussions écrit à partir de neufs émissions Répliques animées par Alain Finkielkraut[1] sur France Culture les samedis matins. Nous trouvons intéressante la fréquence à laquelle le philosophe spleenétique décide de parler de la cause animale à l’antenne avec ses invités. La question lui tient vraiment à cœur — il pourrait tout à fait librement parler d’autre chose — et la souffrance animale le chiffonne. Alain Finkielkraut dont les prises de paroles suscitent souvent de violentes réactions, hostilité, insultes, se comporte vis-à-vis des animaux comme un enfant portant le poids d’une terrible culpabilité, et pourtant qui continue sempiternellement ses bêtises. Pour sa sincérité décalée, nous ne parvenons pas à lui en vouloir, bien qu’il ait fini ces derniers temps, semble-t-il, par choisir son camp parmi des penseurs de la condition animale, un camp qui sent le foin, la campagne d’antan, les prés, la bouse de vache… et l’entrecôte frite.
   Nous parlions de l’arrestation récente de ces monstres antispécistes qui sévissent au coucher du soleil pour venir vampiriser la belle énergie des vitrines de boucherie, charcuterie et autres échoppes cadavériques. L’intérêt d’une émission comme Répliques, et notamment lorsque son sujet sont les animaux, c’est d’écouter les intervenants parler durant une heure, ce qui de nos jours est un temps de parole cinq fois plus long que sur BFM lorsque vous êtes conviés, n’est-ce pas les amis, à un face à face avec Romain Leboeuf, le meilleur ouvrier de France de la tolérance envers les véganes […]. Bref.
   On notera concernant la violence des infernaux véganes pétraboles, que dans une des émissions la philosophe du Silence des bêtes Élisabeth de Fontenay s’était déjà exprimée à ce propos. Ainsi, après avoir expliqué à Francis Wolff l’afficionado et Alain Finkielkraut ébloui par José Tomas le torero qu’[…] il faut comprendre que ce modèle de virilité, de courage, de maîtrise, a fait son temps, dans un monde traumatisé par les crimes du XXe siècle[2], E. de Fontenay prend significativement la défense des « partisans violents » de la cause animale : […] on sait que la pitié, comme Hannah Arendt l’a bien montré — mais cela avait déjà été écrit par Hegel —, conduit immanquablement de Rousseau à Robespierre, comme si le pathocentrisme, le centrement sur la souffrance, devait faire perdre toute modération. Je me désolidarise évidemment de ceux qui vous ont écrit des lettres injurieuses, mais pas de ceux qui militent parfois avec brutalité pour les animaux[3]. C’est le mot. Détériorer des vitrines est un acte brutal, il résulte d’un choc et en provoque un autre en retour, dont certains vous diront que c’est un geste de désespoir (pour nous, comprendre : geste au sens sartrien du terme, de relativement peu d’importance), qui est une pâle tentative de rendre dans le réel mais sous une forme purement matérielle mais non physique, la souffrance immense subie par les animaux dans le procès de détérioration de leurs êtres à l’issu de leur asservissement. Si le caillassage est vécu comme une agression, une atteinte au travail des commerçants, à leur liberté, et que par nature il émeut la communauté, il ne paraît pas interpeller le public et générer plus d’empathie pour les animaux. Ces jets de pierres sont comme des révoltes prématurées et donc échouées, qui auront cherché à incarner et restituer une violence institutionnalisée et considérée comme « normale » par à peu près tout le monde — parce que c’est comme ça qu’on a toujours fait. Or, pourquoi vouloir défaire le « normal » à la fin ?
   Plus loin dans ce recueil, l’ami Finkie reçoit Hubert Charuel le cinéaste de Petit Paysan, ce film dont on vous parlait il y a quelques mois et qui était une vraie bonne surprise. Si vous posez les yeux dans Des animaux et des hommes, vous verrez que Charuel n’est pas loin de tenir un propos animaliste à part entière. Cependant, face à lui Finkielkraut avait invité Vincent Delargillière, un éleveur très fier de la « danse » de ses vaches quand elles sortent dehors aux beaux jours. Quand le philosophe aborde le problème des naissances impératives des veaux pour la production laitière, l’éleveur prend la tangente avec un cas plus particulier censé expliquer tout le système, argument de mauvaise foi mais qui marche toujours et qui sert à démonter une généralité établie avec un exemple rare. Delargillière dit qu’[…] il faut savoir qu’il y a parfois des mères qui ne s’occupent pas de leurs petits. Ce qui signifie que si l’homme, l’éleveur, n’était pas là pour s’occuper des veaux une partie d’entre eux mourraient[4]. Peut-être qu’elles sont fatiguées, les mères, d’être engrossées à la seringue, accouchées aux forceps ou en césarienne, tout simplement, et que leur enfant est un traumatisme vivant ? C’est sans compter, on l’a déjà dit mille fois, que c’est parce que des humains font naître ces animaux que les problèmes évoqués existent (souffrance animale, danger sanitaire, épizooties, etc.). On vous la fait courte pour en venir à la pensée érodée de Finkielkraut qui réagit vivement à l’argumentaire de l’éthique animale actuelle : Mais si on libère les animaux de toute domestication, ils perdront le droit de vivre. Et d’ajouter : Ils seront tellement libres qu’ils auront cessé d’exister. Comment faire pour trouver une véritable solution ?[5]
   À notre humble avis il n’y a pas de solution. On ne cherche pas un miracle lorsqu’on défend la libération animale. On demande juste qu’on cesse d’exploiter les animaux : plus de corrida, plus de fermes ni d’abattoirs, plus de parcs aquatiques, de zoos, etc. D’abord qu’on les laisse tranquilles et pour le reste de la zoopolitique on verra, il y a des gens qualifiés qui ont déjà plein de bonnes idées. Et si un jour on voit moins d’animaux, en quoi cela leur fera du mal — à eux qui ne seront pas ? D’ores et déjà en voit-on si souvent ? Au lieu de cela, et malgré un invité très clair dans ses idées comme Jean-Baptiste Del Amo, notre touchant Finkie (sans rire, il nous inspire vraiment de la mansuétude) préfère flirter avec la séditieuse Jocelyne Porcher, ex-secrétaire, ex-éleveuse, chercheuse pro-abattoir à la ferme à la mode d’antan, qui taille en pièce le modèle agro-économique industriel pour tout le mal qu’il fait aux consommateurs et à l’environnement. J. Porcher ne badine pas avec les 600 tonnes d’antibiotiques utilisés par an en France rien que dans la filière porcine. C’est vrai que c’est dégoûtant. C’est de l’eau que vous achetez quand vous achetez du cochon industriel, dit-elle. De l’eau avec des cochonneries pour les masses populaires […][6]. Là-dessus nous sommes d’accord : ça n’est pas normal tout ça. Mais quid des animaux qu’on parque comme des choses, des « usines à viande » comme le rappelle l’animateur de Répliques ? Pour le comprendre il faut expliquer l’éthique animale, et dire ce que c’est que l’antispécisme et le véganisme. Or, voici qu’Alain Finkielkraut commet une bourde qui n’est même pas corrigée à la publication de ce livre. Il parle des militants pour les droits des animaux : « Le spécisme dont ils se réclament, c’est l’idée selon laquelle il ne faut introduire aucune discrimination entre les hommes et les animaux, or cette discrimination est pensée sur le modèle du racisme et du sexisme. » (p.156) C’est un peu ça mais ils ne se réclament pas du spécisme mais de l’antispécisme. Pourquoi une telle approximation si le philosophe est intéressé par la question ? Parce qu’il pense aux animaux en humaniste spéciste justement. Pour lui les humains peuvent se prévaloir d’une sorte de supériorité, même s’il dénonce en effet le mal qui est fait aux animaux. Que demander déjà ? Comment faire pour trouver une véritable solution ?
   Ce n’est pas Jocelyne Porcher, porte-parole d’une pensée pro-spéciste décomplexée, qui s’émouvra au sujet de la mort des bêtes. Son discours, à force de sophisme, en devient aussi déroutant qu’inaudible : La domestication ne s’est pas faite sans les animaux[7], déclare-t-elle. Sans blague… À un autre moment face à un Jean-Pierre Digard lui aussi extrêmement tranquille avec l’idée que les animaux finalement on n’est pas dans leur tête alors ce qu’ils ressentent on s’en fiche un peu, c’est Corine Pelluchon qui aura le plus éclairé le studio dans lequel l’émission Répliques est enregistrée, arguant qu’il est nécessaire d’établir une définition substantielle du politique[8] qui prenne en compte les intérêts les animaux. Le discours très fataliste de la philosophe du Manifeste Animaliste ne saurait bien entendu contenter les plus virulents des abolitionnistes. Toutefois, on voit bien qu’il faudra être une forte majorité — dans le monde — pour obtenir ce minimum éthique qui nous semble tellement couler de source, et c’est bien là toute la difficulté du politique oui, mais du politique mu par la chose économique, et qu’en lançant des cailloux sur des vitrines, comme en occupant les abattoirs ou en manifestant, il faudra sans cesse exercer une pression à la limite du légal, c’est-à-dire sur l’État et la société civile, pour y faire s’engouffrer le légitime. Sur le plan du politique, pour Corine Pelluchon, on ne va pas demander l’abolition de toutes les pratiques du jour au lendemain, puisque l’on est dans une société pluraliste et que pour l’instant tout le monde n’est pas d’accord avec moi pour mettre fin à l’exploitation animale[9]. Affligeante réalité qui pousse en effet, parfois, une jeunesse empathique à fleur de peau, à commettre des actes hors-la-loi aux conséquences douteuses, et à jeter le discrédit sur un mouvement basé sur l’idée d’une sublime délivrance et non sur la destruction, tout en favorisant le discours carniste dominant soudain magnifiquement stigmatisé. Mais c’est le monde à l’envers, on le sait bien. Vouloir détruire la destruction (des animaux) est perçu comme une chose permissive, invertie. Pourtant l’unique solution c’est bien l’abolition, et pour y arriver il faut hélas transiter.
   Au moins l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut a le mérite de faire parler souvent de la cause animale. C’est donc ici grâce à cet ancien nouveau philosophe qui se force à croire qu’aimer les animaux est compatible avec le fait d’avoir le droit de vie et de mort sur eux, que les auditeurs de France Culture sont incités à se poser ces questions de société. C’est aussi lui qui formule — cette fois non plus à son corps défendant mais comme crispé sur ses propres contradictions et incohérence, comme semblant désirer nous porter l’estocade, nous donner enfin le coup de grâce… — l’incroyable attaque prémonitoire à la réaction du syndicat des bouchers, en disant : « […] j’aime énormément les vaches, et ce que je sais aussi, c’est que L214 et tous les véganistes qui s’enchantent de leur supériorité morale ne les aiment pas.» (p.225)
   Aussi lui demandons-nous pour finir, en guise de thème pour une ultime thèse, mais comme un nouveau prélude :
   Faut-il aimer pour être juste ?
   Et si par éthique l’amour durait ?

 

K&M

 

 

   [1] Alain Finkielkraut  est professeur émérite à l’École polytechnique.
   [2] Des animaux et des hommes, p.37, Editions Stock (2018)
   [3] Ibid., pp.42.43.
   [4] Ibid., p.118.
   [5] Ibid., pp.120-121.
   [6] Ibid., p.154.
   [7] Ibid., p.158.
   [8] Ibid., p.203.
   [9] Ibid., p.212.

4 réflexions sur “LES VACHERIES DE FINKIE EN MACRONIE ? — BREF TOPO SUR « DES ANIMAUX ET DES HOMMES » SOUS LA DIRECTION D’ALAIN FINKIELKRAUT — MINORITY PRETOR

  1. On pourrait prendre au sérieux les bonnes intentions de Finkielkraut, si son essayisme d’humeur était autre chose que la rationalisation à peine dissimulée de ses dégoût sociaux et politiques. Il s’agit encore pour Finkielkraut de ferrailler contre ce qui se présente comme une lutte d’émancipation. Sa position est grosso modo celle de Porcher. Il n’a pas vraiment de philosophie de recours, se contente de ravauder la prose antivégane dite humaniste et esquive toute discussion rigoureuse d’une philosophie autrement plus technique (utilitariste, conséquentialiste, zoopolitique, phénoménologique, etc.) qui implique, elle, une réflexion transparente sur les conséquences concrètes de nos comportements moraux.

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